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Full text of "Eureka : la genèse d'un poëme : Le corbeau, méthode de composition"

ŒUVRES COMPLETES 

DE 

CHARLES BAUDELAIRE 

TRADUCTIONS 



EUREKA 

LA GENÈSE D'UN POËME 

LE CORBEAU 

MÉTHODE DE COMPOSITION 

PAR 

EDGAR POE 



NOTICE, NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS 

DE M. JACQUES CRÉPET 




PARIS 

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

6, PLACE DE LA MADELEINE, 6 

MCMXXXVI 



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ŒUVRES COMPLETES 

DE 

CHARLES BAUDELAIRE 



LA PRESENTE EDITION 

DES 

ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES BAUDELAIRE 

A ÉTÉ TIRÉE 

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE 

EN VERTU 

D'UNE AUTORISATION DE M. LE MINISTRE DES FINANCES 

EN DATE DU l6 MARS 1QI7 



// a été tiré de cette édition : 

50 exemplaires, numérotés 1 à 50, sur papier de Chine. 
50 exemplaires, numérotés 51 à 100, sur papier du Japon impérial 



' 



Les liographie , notes , notices , éclaircissements , index , etc. , de M. ./■)< <jl ES Crehet, 
complétant chacun des volumes de notre édition des œuvres de Baudelaire, sont la 
propriété exclusive de cette édition. 



ŒUVRES COMPLETES 

DE 

CHARLES BAUDELAIRE 

TRADUCTIONS 



EUREKA 

LA GENÈSE D'UN POËME 

LE CORBEAU 

MÉTHODE DE COMPOSITION 

PAR 

EDGAR POE 



NOTICE, NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS 

DE M. JACQUES CRÉPET 




PARIS 

LOUES CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

6, PLACE DE LA MADELEINE, 6 

MCMXXXVI 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/eurekalagensedOOpoee 



EXTRAIT DE LA BIOGRAPHIE 

D'EDGAR POE 

PAR RUFUS GRISWOLD. 



Pendant près d'un an, M. Poe ne se manifesta que rarement 
au public; mais il était peut-être plus actif qu'il n'avait été en 
aucun temps; et, au commencement de 1848, il fit annoncer son 
intention de donner quelques lectures, dans le but de gagner une 
somme d'argent suffisante pour fonder ce fameux magazine men- 
suel qu'il rêvait depuis si longtemps. Sa première lecture, qui fut 
aussi la seule qu'il donna à cette époque, eut lieu à la Society 
Library, à New- York, le 9 février, et avait pour sujet la Cosmo- 
gonie Universelle; elle fut écoutée par un auditoire éminemment 
intellectuel, et occupa environ deux heures et demie. C'était ce 
qu'il publia plus tard sous ce titre : Eureka, poè'me en prose. 

II avait employé dans la composition de cet ouvrage ses plus 
subtiles et ses plus hautes facultés, dans leur plus parfait déve- 
loppement. Commençant par nier que les arcanes de l'univers 
puissent être explorés par la pure induction, mais armant son 
imagination des divers résultats de la science, il entra avec une 
hardiesse imperturbée, — quoique sans aucun autre guide que 
l'instinct divin, que ce sens de beauté où notre grand Edwards 
prétend retrouver l'épanouissement de toute vérité, — dans 
l'océan de la spéculation, et il y bâtit, avec les lois concordantes 
et leurs phénomènes, sa théorie de la Nature, comme sous l'in- 
fluence d'une inspiration scientifique. Je n'entreprendrai pas la 



2 EXTRAIT DE LA BIOGRAPHIE 

tâche difficile de condenser ici ses propositions. «La Loi, — 
dit-il, — que nous nommons Gravitation, existe en raison de ce 
que la Matière a été, à son origine, irradiée atomiquement, dans 
une sphère limitée d'espace, d'une Particule Propre, unique, indi- 
viduelle, inconditionnelle, indépendante et absolue, selon le seul 
mode qui pouvait satisfaire à la fois aux deux conditions d'irra- 
diation et de distribution généralement égales à travers la sphère, 

— c'est-à-dire par une force variant en proportion directe des 
carrés des distances comprises entre chacun des atomes irradiés 
et le centre spécial d'Irradiation.» 

Poe était entièrement persuadé qu'il avait découvert le grand 
secret; que les propositions d' Eureka étaient vraies; il avait cou- 
tume de parler de ce sujet avec un enthousiasme sublime et élec- 
trisant, que n'ont pu oublier ceux qui étaient liés avec lui à 
l'époque de sa publication. II sentait qu'un auteur, connu seule- 
ment par ses aventures dans la littérature légère, jetant le gant 
aux docteurs de la science, ne pouvait s'attendre à une complète 
équité, et [qu'il] n'avait d'espoir que dans des discussions pré- 
sidées par la sagesse et la bonne foi. Comme il me rencontrait, il 
me dit : «Avez-vous lu Eureka ?» Je lui répondis : «Pas encore; tout 
à l'heure je jetais un coup d'œil sur le compte rendu qu'en a fait 
Willis, qui pense que l'ouvrage ne contient pas plus de réalité 
que d'imagination, et je vois avec peine, — si la chose est vraie, 

— qu'il insinue qu' Eureka ressemble par le ton à ce ramas de 
prétendues et surannées hypothèses, à l'adresse des rêveurs 
novices, qui s'appelle les Vestiges de la Création; et notre excellent 
et sage ami Bush, que vous reconnaîtrez sans doute, parmi tous 
les professeurs, pour l'esprit le plus habituellement équitable, 
pense que, bien que vous ayez en effet conjecturé avec beaucoup 
de sagacité, il ne serait cependant pas malaisé d'entraver par 
maintes difficultés la marche de votre doctrine.» — «II n'est pas 
du tout généreux, — me répliqua Poe, — d'insinuer qu'il y a 
des difficultés et de ne pas expliquer de quelles difficultés il 
s'agit. Je réclame moi-même une vérification de toutes les propo- 
sitions du livre. Je nie qu'il y ait une difficulté quelconque au- 
devant de laquelle je ne sois pas allé et que je n'aie surmontée. 



D'EDGAR POE. 3 

On me fait outrage par l'application du mot conjecturer. Rien n'a 
été gratuitement supposé par moi, et tout a été prouvé.» 

Dans sa préface, il disait : «A ceux-là, si rares, qui m'aiment 
et que j'aime; à ceux qui sentent plutôt qu'à ceux qui pensent; 
aux rêveurs et à ceux qui ont mis leur foi dans les rêves comme 
dans les seules réalités, j'offre ce livre de Vérités, non pas seu- 
lement pour son caractère Véridique, mais à cause de la Beauté 
qui abonde dans sa Vérité, et qui confirme son caractère véri- 
dique. A ceux-là je présente cette composition simplement comme 
un objet d'art; — disons : comme un Roman; ou, si ma pré- 
tention n'est pas jugée trop haute, comme un Poëme. Ce que 
j'avance ici est vrai; donc, cela ne peut pas mourir; ou si, par 
quelque accident, cela se trouve, aujourd'hui, écrasé au point 
d'en mourir, cela ressuscitera dans la vie éternelle.» 

Quand je lis Eureka, je ne puis m'empêcher de considérer cet 
ouvrage comme immensément supérieur aux Vestiges de la Création 
et comme révélant un bien autre génie; et de même que j'admire 
le poème (en exceptant toutefois cette malheureuse tentative de 
gouaillene humounstique incluse dans ce que l'auteur nous donne 
comme une lettre trouvée dans une bouteille flottant sur le Mare 
tenebrarum), de même aussi j'y vois avec chagrin le panthéisme 
dominant, lequel, d'ailleurs, n'était pas nécessaire à son dessein 
principal. A quelques-unes des critiques faites sur le livre, il 
répondit en ces termes, dans une lettre adressée à M. C. F. Hoff- 
man , alors éditeur du Literary World. 

«Cher monsieur, dans votre numéro du 29 juillet, je trouve 
quelques commentaires sur Eureka, un livre récent de moi; et je 
vous connais trop bien pour vous supposer un seul instant capable 
de me dénier le privilège d'une brève réponse. Je sens même que 
je pourrais à coup sûr réclamer de M. Hoffman le droit que pos- 
sède tout auteur de répliquer à son critique ton pour ton, — c'est- 
à-dire de renvoyer à votre correspondant plaisanterie pour plaisan- 
terie et raillerie pour raillerie; mais, en premier lieu, je ne désire 
pas faire honte au Literary World, et, ensuite, je sens que si, dans 
le cas présent, je commençais à railler, je n'en finirais jamais. 
Lamartine blâme Voltaire pour l'usage que celui-ci fit souvent de 



4 EXTRAIT DE LA BIOGRAPHIE 

la supercherie et de la calomnie dans ses attaques contre les 
prêtres; mais nos jeunes étudiants en théologie ne semblent pas 
se douter que, quand ils entreprennent la défense ou ce qu'ils 
croient être la défense du christianisme, il y ait une sorte de 
péché dans certaines légèretés mondaines, comme celle, par 
exemple, qui consiste à altérer délibérément le texte d'un auteur, 
— pour ne rien dire ici de l'inconvenance moindre de rendre 
compte d'un livre sans l'avoir lu et sans avoir le plus léger 
soupçon des questions qui y sont agitées. 

«Vous comprenez que c'est simplement aux falsifications de la 
critique en question que j'ai la prétention de répondre, les opi- 
nions de l'auteur ne pouvant avoir, en elles-mêmes, aucune 
importance pour moi, et n'en pouvant avoir, j'imagine, qu'une 
très-petite pour lui-même, — si toutefois il se connaît personnel- 
lement aussi bien que j'ai, moi, l'honneur de le connaître. La 
première altération est contenue dans cette phrase : «Cette lettre 
est une sanglante bouffonnerie contre les méthodes préconisées 
par Aristote et Bacon pour reconnaître la Vérité ; l'auteur les ridi- 
culise et les méprise également, et il se lance, en proie à une 
sorte d'extase divagante, dans la glorification d'un troisième 
mode, le noble art de conjecturer.)) Voici, en réalité, ce que j'ai 
dit : «II n'existe pas de certitude absolue, pas plus dans la 
méthode d'Aristote que dans celle de Bacon; donc, aucune des 
deux philosophies n'est si profonde qu'elle se l'imagine, et aucune 
n'a le droit de se moquer de ce procédé en apparence imaginatif 
qu'on appelle Intuition (par lequel procédé le grand Kepler a 
trouvé ses fameuses lois), puisque l'Intuition n'est, en somme, 
que la conviction naissant d'inductions ou de déductions dont la 
marche a été assez mystérieuse pour* échapper à notre conscience, 
se soustraire à notre raison, ou défier notre puissance d'expres- 
sion.» 

«La seconde altération est formulée en ces termes : «Le déve- 
loppement de l'électricité et la formation des étoiles et des soleils, 
lumineux et non lumineux, lunes et planètes, avec leurs anneaux, 
etc., est déduit, en presque complète accordance avec la théorie 
cosmogonique de Laplace, du principe proposé précédemment.» 



D'EDGAR POE. 5 

Or, l'étudiant en théologie veut évidemment ici frapper l'esprit 
du lecteur de cette idée, que ma théorie, si parfaite en soi qu'elle 
puisse être, ne contient rien de plus que celle de Laplace, sauf 
quelques modifications que lui, l'étudiant en théologie, considère 
comme insignifiantes. Je dirai simplement qu'aucun homme 
d'honneur ne peut m'accuse'r de la mauvaise foi dont on me sup- 
pose ici capable; d'autant que, ayant d'abord marché, appuyé 
sur ma seule théorie, jusqu'au point où elle se rencontre avec 
celle de Laplace, je reproduis alors complètement la théorie de Laplace, 
en exprimant ma ferme conviction qu'elle est absolument vraie 
en tous points. L'espace embrassé par le grand astronome français 
est à celui embrassé par ma théorie, comme une bulle est à 
l'océan sur lequel elle flotte, et il ne fait pas, lui, Laplace, la 
plus légère allusion au principe proposé précédemment , c'est-à-dire au 
principe de l'Unité pris comme source de tous les êtres, — le 
principe de la Gravitation n'étant que la Réaction de l'Acte 
Divin par lequel tous les êtres ont été irradiés de l'Unité. En 
somme, Laplace n'a pas même fait allusion à un seul des points 
de ma théorie. 

« Je ne crois pas nécessaire de parler ici du savoir astrono- 
mique manifesté par l'étudiant en théologie dans ces seuls mots : 
«des étoiles et des soleils,» ni d'insinuer qu'il eût été plus gram- 
matical de dire : «le développement et la formation sont...» au 
lieu de : (de développement et la formation est...» 

«La troisième falsification se trouve dans une note au bas 
d'une page, où le critique dit : «Bien mieux encore, M. Poe 
prétend qu'il peut rendre compte de l'existence de tous les êtres 
organisés, y compris l'homme, simplement par les mêmes prin- 
cipes qui servent à expliquer l'origine et l'apparence actuelle des 
soleils et des mondes ; mais cette prétention doit être rejetée 
comme une pure et plate assertion, sans une parcelle d'évidence. 
C'est, en d'autres termes, ce que nous pouvons appeler une 
franche blague.» Ici la falsification gît dans une fausse application 
volontaire du mot principe. Je dis : volontaire, parce que, à la 
page 67, j'ai pris un soin particulier d'établir une distinction 
entre les principes proprement dits, Attraction et Répulsion, el 



6 EXTRAIT DE LA BIOGRAPHIE 

ces sous-principes, purs résultats des premiers, qui régissent 
l'univers dans le détail. C'est à ces sous-principes, agissant sous 
l'influence spirituelle immédiate de la Divinité, que j'attribue, 
sans examen, tout ce dont, selon la très-leste assertion de l'étu- 
diant en théologie, j'expliquerais l'existence par les principes qui 
expliquent la constitution des soleils, etc. 

«Dans la troisième colonne de son article, le critique dit : «II 
affirme que chaque âme est son propre Dieu, son propre Créateur.» 
Ce que j'affirme, c'est que chaque âme est, partiellement, son 
propre Dieu, son propre Créateur.» Un peu plus loin le critique 
dit : «Après toutes ces propositions contradictoires relatives à 
Dieu, nous lui rappellerions volontiers ce qu'il a établi lui-même 
à la page 33 : «Relativement à cette Divinité, considérée en elle- 
même, celui-là seul n'est pas un imbécile, celui-là seul n'est pas 
/un impie, qui n'affirme absolument rien.» Un homme qui se 
déclare lui-même, d'une manière si décisive, coupable d'imbé- 
cillité et d'impiété, n'a pas droit à une plus longue réfutation.» 

«Or, la phrase, comme je l'ai écrite, et comme je la trouve 
imprimée à cette même page invoquée par le critique, et qu'il 
devait avoir sous les yeux, pendant qu'il citait mes paroles, se pré- 
sente ainsi : «Relativement à cette Divinité, considérée en elle- 
même, celui-là seul n'est pas un imbécile, etc., qui n'affirme 
absolument rien.» Par l'emploi des italiques, comme le critique 
le sait parfaitement, j'ai l'intention de distinguer les deux possi- 
bilités, — celle d'une connaissance de Dieu par ses ouvrages et 
celle d'une connaissance de Dieu dans sa nature essentielle. La Divi- 
nité, en elle-même, est distinguée de la Divinité observée dans ses 
effets. Mais notre critique est possédé de zèle. De plus, comme il 
est théologien, il est honnête, candide. II est de son devoir de 
pervertir le sens de ma phrase, en omettant mes italiques, — 
juste comme dans la phrase citée plus haut il considérait comme 
étant son devoir de chrétien de falsifier mon argument en suppri- 
mant le mot : partiellement, dont dépend toute la force et même 
toute l'intelligibilité de ma proposition. 

«Si ces altérations (est-ce bien le mot dont il faut les nommer?) 
étaient faites dans un but moins sérieux que de flétrir mon livre 



D'EDGAR POE. 7 

comme impie, et de me flétrir moi-même comme panthéiste, poly- 
théiste , païen, ou Dieu sait quoi encore (et, en vérité, je ne m'en 
inquiète guère, pourvu que ce ne soit pas comme étudiant en 
théologie), j'aurais laissé passer cette déloyauté sans réclamations, 
par pur mépris pour la puérilité et la janoterie qui la caracté- 
risent; mais, dans le cas actuel, vous me pardonnerez, M. l'éditeur, 
d'avoir, contraint comme je l'étais, fait justice d'un critique qui, 
retranché dans sa courageuse anonymosité , profite de mon absence 
de cette ville pour me calomnier et me vilipender nominativement. 

«Edgar A. POE. 

h Fordham , 20 septembre 1848.» 



A ceux-là, si rares, qui m'aiment et que j'aime; — à ceux qui 
sentent plutôt qu'à ceux qui pensent ; — aux rêveurs et à ceux qui ont 
mis leur joi dans les rêves comme dans les seules réalités, — j'°ff re 
ce Livre de Vérités, non pas spécialement pour son caractère Véri- 
dique, mais à cause de la Beauté qui abonde dans sa Vérité, et qui 
confirme son caractère véridique. A ceux-là je présente cette compo- 
sition simplement comme un objet d'Art, — disons comme un 
Roman, ou, si ma prétention ?iW pas jugée trop haute, comme un 
Poëme. 

Ce que j'avance ici est vrai; — donc cela ne peut pas 
mourir; — ou, si par quelque accident cela se trouve, aujourd'hui, 
écrasé au point d'en mourir, cela ressuscitera dans la Vie Eter- 
nelle. 

Néanmoins c'est simplement comme Poëme que je désire que cet 
ouvrage soit jugé, alors que je ne serai plus. 

E.P. 



4 



EUREKA 

oc 

ESSAI SUR L'UNIVERS 

MATÉRIEL ET SPIRITUEL 



I 



C'est avec une humilité non affectée, — c'est même 
avec un sentiment d'effroi, — que j'écris la phrase d'ou- 
verture de cet ouvrage; car de tous les sujets imaginables, 
celui que j'offre au lecteur est le plus solennel, le plus 
vaste, le plus difficile, le plus auguste. 

Quels termes saurai-je trouver, suffisamment simples 
dans leur sublimité, — suffisamment sublimes dans leur 
simplicité, — pour la simple énonciation de mon thème? 

Je me suis imposé la tâche de parler de Y Univers Phy- 
sique, Métaphysique et Mathématique , — Matériel et Spirituel : 
— de son Essence, de son Origine, de sa Création, de sa Condition 
présente et de sa Destinée. Je serai , de plus , assez hardi pour 
contredire les conclusions et conséquemment pour mettre 
en doute la sagacité des hommes les plus grands et les plus 
justement respectés. 

Qu'il me soit permis, en commençant, d'annoncer, non 
pas le théorème que j'espère démontrer (car, quoi que 
puissent affirmer les mathématiciens, la chose qu'on appelle 
démonstration n'existe pas, en ce monde du moins), mais 
l'idée dominante que, dans le cours de cet ouvrage, je 
m'efforcerai sans cesse de suggérer. 



12 EUREKA. 

Donc, ma proposition générale est celle-ci : Dans l'Unité 
Originelle de l'Etre Premier est contenue la Cause Secondaire de 
Tous les Etres, ainsi que le Germe de leur inévitable Destruction. 

Pour élucider cette idée, je me propose d'embrasser 
l'Univers dans un seul coup d'oeil, de telle sorte que l'es- 
prit puisse en recevoir et en percevoir une impression 
condensée, comme d'un simple individu. 

Celui qui du sommet de l'Etna promène à loisir ses 
yeux autour de lui, est principalement affecté par l'étendue 
et par la diversité du tableau. Ce ne serait qu'en pirouettant 
rapidement sur son talon qu'il pourrait se flatter de saisir 
le panorama dans sa sublime unité. Mais comme, sur le 
sommet de l'Etna, aucun homme ne s'est avisé de pirouetter 
sur son talon, aucun homme non plus n'a jamais absorbé 
dans son cerveau la parfaite unité de cette perspective, et 
conséquemment toutes les considérations qui peuvent être 
impliquées dans cette unité n'ont pas d'existence positive 
pour l'humanité. 

Je ne connais pas un seul traité qui nous donne cette 
levée du plan de l'Univers (je me sers de ce terme dans son 
acception la plus large et la seule légitime); et c'est ici 
l'occasion de remarquer que par le mot Univers, toutes les 
fois qu'il sera employé dans cet essai sans qualificatif, 
j'entends désigner la quantité d'espace la plus vaste que l'esprit 
puisse concevoir, avec tous les êtres, spirituels et matériels, qu'il peut 
imaginer existant dans les limites de cet espace. Pour désigner ce 
qui est ordinairement impliqué dans l'expression univers, je 
me servirai d'une phrase qui en limite le sens : l'Univers 
astral. On verra par la suite pourquoi je considère cette 
distinction comme nécessaire. 

Mais, même parmi les traités qui ont pour objet l'Uni- 
vers des étoiles, réellement limité, bien qu'il soit toujours 
considéré comme illimité, je n'en connais pas un seul dans 



EUREKA. I 3 

lequel un aperçu s'offre de telle façon que les déductions 
en soient garanties par V individualité même de cet Univers 
limité. La tentative qui se rapproche le plus d'un pareil 
ouvrage a été faite dans le Cosmos d'AIexander von Hum- 
boldt. II présente le sujet, toutefois, non dans son indivi- 
dualité, mais dans sa généralité. Son thème, en résultat 
final, c'est la loi de chaque partie de l'Univers purement 
physique, selon que cette loi est apparentée avec les lois 
de toute autre partie de cet Univers purement physique. 
Son dessein est simplement synérétique. En un mot, il 
analyse l'universalité des rapports matériels, et dévoile 
aux yeux de la Philosophie toutes les conséquences qui 
étaient restées, jusqu'à présent, cachées derrière cette uni- 
versalité. Mais quelque admirable que soit la brièveté avec 
laquelle il a traité chaque point particulier de son sujet, la 
multiplicité de ces points suffit pour créer une masse de 
détails et, nécessairement, une complication d'idées qui 
exclut toute impression d'individualité. 

II me semble que, pour obtenir l'effet en question, ainsi 
que les conséquences, les conclusions, les suggestions, les 
spéculations, ou, pour mettre les choses au pire, les 
simples conjectures qui en peuvent résulter, nous aurions 
besoin d'opérer une espèce de pirouette mentale sur le 
talon. II faut que tous les êtres exécutent autour du point 
de vue central une révolution assez rapide pour que les 
détails s'évanouissent absolument et que les objets même 
plus importants se fondent en un seul. Parmi les détails 
annihilés dans une contemplation de cette nature doivent 
se trouver toutes les matières exclusivement terrestres. La 
Terre ne pourrait être considérée que dans ses rapports 
planétaires. De ce point de vue, un homme devient l'hu- 
manité; et l'humanité, un membre de la famille cosmique 
des Intelligences. 



1 4 EUREKA. 



11 



Et maintenant, avant d'entrer positivement dans notre 
sujet, qu'il me soit permis d'appeler l'attention du lecteur 
sur un ou deux extraits d'une lettre passablement curieuse, 
qu'on dit avoir été trouvée dans une bouteille bouchée, 
pendant qu'elle flottait sur le Mare Tenebrarum, — océan 
fort bien décrit par Ptolémée Héphestion, le géographe 
nubien, mais bien peu fréquenté dans les temps modernes, 
si ce n'est par les transcendantalistes et autres chercheurs 
d'idées creuses. 

La date de cette lettre me cause, je l'avoue, encore plus 
de surprise que son contenu; car elle semble avoir été 
écrite en l'an deux mil huit cent quarante-huit. Quant aux 
passages que je vais transcrire , je présume qu'ils parleront 
suffisamment par eux-mêmes : 

a Savez-vous , mon cher ami,» dit l'écrivain, s'adressant 
évidemment à un de ses contemporains, « savez-vous qu'il 
n'y a guère plus de huit ou neuf cents ans que les méta- 
physiciens ont consenti pour la première fois à délivrer le 
peuple de cette étrange idée : qu'il n'existait que deux routes 
praticables conduisant à la Vérité? Croyez cela, si vous le 
pouvez! II paraît cependant que dans un temps ancien, 
très-ancien, au fond de la nuit du temps, vivait un philo- 
sophe turc nommé Aries et surnommé Tottle. » (Peut-être 
bien l'auteur de la lettre veut-il dire Aristote, les meilleurs 
noms, au bout de deux ou trois mille ans, sont déplorable- 
ment altérés.) «La réputation de ce grand homme reposait 
principalement sur l'autorité avec laquelle il démontrait 
que l'éternument était une prévoyance de la nature, au 
moyen de laquelle les penseurs trop profonds pouvaient 



EUREKA. I ) 

chasser par le nez le superflu de leurs idées; mais il obtint 
une célébrité presque aussi grande comme fondateur, ou 
tout au moins comme principal vulgarisateur de ce qu'on 
nommait philosophie deductive ou à priori. II partait de ce 
qu'il affirmait être des axiomes, ou vérités évidentes par 
elles-mêmes; — et ce fait, maintenant bien constaté qu'il 
n'y a pas de vérités évidentes par elles-mêmes n'infirme en 
aucune façon ses spéculations; il suffisait pour son dessein 
que les vérités en question fussent, en quelque façon, évi- 
dentes. De ces axiomes il descendait, logiquement, aux 
conséquences. Ses plus célèbres disciples furent un certain 
Tuclide, géomètre » (il veut dire Euclide), «et un nommé 
Kant, un Allemand, inventeur de cette espèce de transcen- 
dantalisme qui aujourd'hui porte encore son nom, sauf la 
substitution du C au KM. 

«Or, Aries Tottle prospéra sans rival jusqu'à l'apparition 
d'un certain Hog( 2 ), surnommé le berqer d'Ettrich, qui prêcha 
un système entièrement différent, qu'il appelait méthode 
inductive ou à posteriori. Son plan se rapportait entièrement 
à la sensation. II procédait par l'observation, analysant et 
classant des faits (instantiœ Naturœ, comme on les désignait 
assez pédantesquement), et les transformant en lois géné- 
rales. En un mot, pendant que la méthode d'Aries repo- 
sait sur les noumena, celle de Hog dépendait des phainomena; 
et l'admiration excitée par ce dernier système fut si grande 
que, dès sa première apparition, Aries tomba dans un 
discrédit général. A la fin cependant, il reconquit du ter- 
rain, et il lui fut pe/mis de partager l'empire de la philo- 
sophie avec son moderne rival; — les savants se contentant 
de proscrire tous autres compétiteurs, passés, présents et à 
venir, et mettant fin à toute controverse sur ce sujet par 

"' Cant. 

ls) Pourceau. 



1 6 EUREKA. 

la promulgation d'une loi médique, en vertu de laquelle 
les routes Aristotélienne et Baconienne étaient, et de plein 
droit devaient être les seules voies possibles pour atteindre 
la connaissance. — Baconnienne, il faut que vous sachiez 
cela, mon cher ami, — ajoute ici l'auteur de la lettre, — 
était un adjectif inventé comme équivalent à Hoguienne, 
et considéré en même temps comme plus noble et plus 
euphonique. 

«Maintenant, je vous affirme très-positivement, — 
continue I'épître , — que je vous expose les choses d'une 
manière véridique; et vous pouvez comprendre sans peine 
combien des restrictions aussi impudemment absurdes 
ont dû nuire, dans ces époques, au progrès de la véritable 
Science, laquelle ne fait ses plus importantes étapes que 
par bonds, et ne procède, comme nous le montre toute 
l'Histoire, que par une apparente intuition. Les idées 
anciennes condamnaient l'investigateur à se traîner; et je 
n'ai pas besoin de vous faire observer que ce genre de 
marche, parmi les modes variés de locomotion , est certai- 
nement en lui-même très-estimable; mais parce que la 
tortue a le pied sûr, est-ce une raison pour couper les ailes 
de l'aigle? Pendant plusieurs siècles, l'engouement fut si 
grand, particulièrement pour Hog, qu'un empêchement 
invincible s'opposa à tout ce qui peut proprement s'appeler 
la pensée. Aucun homme n'osait proférer une vérité, s'il 
sentait qu'il ne la devait qu'à la seule puissance de son 
âme. Il importait fort peu que la vérité fût philosophique- 
ment vraie; car les philosophes dogmatiseurs de cette 
époque s'inquiétaient seulement de la route avouée qui 
avait été suivie pour y atteindre. Le résultat, pour eux, 
était un point sans aucun intérêt. « Les moyens ! — voci- 
féraient-ils, — voyons les moyens!» — et si, par l'exa- 
men desdits moyens, on découvrait qu'ils ne rentraient ni 



EUREKA. 17 

dans la catégorie Hog, ni dans la catégorie Aries (qui 
veut dire bélier), oh! alors les savants ne voulaient pas 
aller plus loin, mais, traitant le penseur de fou et le stig- 
matisant du nom de théoricien, refusaient à tout jamais 
d'avoir affaire avec lui ou avec sa vérité. 

«Or, mon cher ami, — continue l'auteur de la lettre, 
— il est inadmissible que par la méthode rampante, exclu- 
sivement pratiquée, les hommes eussent pu atteindre au 
maximum de vérité, même après une série indéfinie de 
temps; car la répression de l'imagination était un vice que 
n'aurait même pas compensé l'absolue certitude de cette 
marche de colimaçon. Mais cette certitude était bien loin 
d'être absolue. L'erreur de nos ancêtres était tout à fait 
analogue à celle du faux sage qui croit qu'il verra un objet 
d'autant plus distinctement qu'il le tiendra plus près de 
ses yeux. Ainsi ils s'aveuglaient eux-mêmes avec l'impal- 
pable et titillante poudre du détail, comme avec du tabac 
à priser; et conséquemment les jaits si vantés de ces braves 
Hoguiens n'étaient pas toujours des faits; point qui ne tire 
son importance que de cette supposition, qui les faisait 
toujours accepter comme tels. Quoi qu'il en soit, l'infection 
principale du Baconianisme, sa plus déplorable source 
d'erreurs, consistait dans cette tendance à jeter le pouvoir 
et la considération entre les mains des hommes de pure 
perception, — animalcules de la science, savants micro- 
scopiques, — fouilleurs et colporteurs de petits jaits, tirés 
pour la plupart des sciences physiques, faits qu'ils ven- 
daient tous en détail et au même prix sur la voie publique; 
leur valeur dépendant, à ce qu'il paraît, de ce simple j ait que 
c'étaient des jaits, et nullement de leur parenté ou de leur 
non-parenté avec le développement de ces faits primitifs, 
es seuls légitimes, qui s'appellent la Loi. 
«Il n'exista jamais sur la face de la terre, — continue 



I 8 EUREKA. 

l'audacieuse lettre, — une plus intolérante, une plus into- 
lérable classe de fanatiques et de tyrans que ces individus, 
élevés soudainement par la philosophie de Hog à un rang 
pour lequel ils n'étaient pas faits, transportés ainsi de la 
cuisine dans le salon de la Science, et de l'office dans la 
chaire. Leur credo, leur texte, leur sermon consistaient en 
un seul mot : les faits! Mais la plupart d'entre eux, de ce 
mot unique ne connaissaient même pas le sens. Quant à 
ceux qui s'avisaient de déranger leurs faits dans le but de 
les mettre en ordre et d'en tirer utilité, les disciples de 
Hog les traitaient sans merci. Tous les essais de générali- 
sation étaient accueillis par les mots : «Théorique ! Théorie ! 
Théoricien ! » Toute pensée, en un mot, était ressentie par 
eux comme un outrage personnel. Cultivant les sciences 
naturelles, à l'exclusion de la métaphysique, des mathé- 
matiques et de la logique, beaucoup de ces philosophes, 
d'engeance baconienne, avec leur idée unique, leur parti 
pris unique et leur marche de boiteux, étaient plus misé- 
rablement impuissants, plus tristement ignorants, en face 
de tous les objets compréhensibles de connaissance, que 
le plus illettré des rustres qui, en avouant qu'il ne sait 
absolument rien, prouve qu'il sait au moins quelque 
chose. 

« Nos ancêtres n'avaient pas plus qualité pour parler de 
certitude, quand ils suivaient, avec une confiance aveugle, 
la route à priori des axiomes, celle du Bélier. En des points 
innombrables, cette route n'était guère plus droite qu'une 
corne de bélier. La vérité pure est que les Aristotéliens 
élevaient leurs châteaux sur une base aussi peu solide que 
l'air; car ces choses qu'on appelle axiomes n'ont jamais existé et ne 
peuvent pas exister. II faut qu'ils aient été bien aveugles pour 
ne pas voir cela, ou du moins pour ne pas le soupçonner; 
car, même de leur temps, plusieurs de leurs axiomes de 



EUREKA. ip 

vieille date avaient été abandonnés : Ex nibilo nibil fit, par 
exemple, et : Un être ne peut pas agir là où il n'est pas, et : 
// ne peut pas exister d'antipodes, et : Les ténèbres ne peuvent pas 
venir de la lumière. Ces propositions et autres semblables, 
primitivement acceptées comme axiomes, ou vérités incon- 
testables, étaient, même à l'époque dont je parle, consi- 
dérées comme absolument insoutenables; combien ces 
gens étaient donc absurdes de vouloir toujours s'appuyer 
sur une base, dite immuable, dont l'instabilité s'était si 
fréquemment manifestée ! 

«Mais, même par le témoignage qu'ils apportent contre 
eux-mêmes, il est aisé de convaincre ces raisonneurs à 
priori de l'énorme déraison, — il est aisé de leur montrer 
la futilité, l'impalpabilité générale de leurs axiomes. J'ai 
maintenant sous les yeux» , observez que c'est toujours la 
lettre qui parle, «j'ai maintenant sous les yeux un livre 
imprimé il y a environ mille ans. Pundit m'assure que 
c'est positivement le meilleur des ouvrages anciens traitant 
de la matière, qui est la Logique. L'auteur, qui fut très- 
estimé dans son temps, était un certain Miller ou Mill; et 
l'histoire nous apprend, comme chose digne de mémoire, 
qu'il montait habituellement un cheval de manège auquel 
il donnait le nom de Jérémie Bentham; — mais jetons un 
coup d'oeil sur le livre. 

« Ah ! voilà : La jaculté de comprendre ou l'impossibilité de 
comprendre, dit fort judicieusement M. Mill, ne peut, dans 
aucun cas, être considérée comme un critérium de Vérité axiomatique. 
Or, que ceci soit une vérité banale, aucun homme, jouis- 
sant de son bon sens, ne sera tenté de le nier. Ne pas 
admettre la proposition équivaudrait à porter une accu- 
sation d'inconstance contre la Vérité elle-même, dont le 
nom seul est synonyme d'immutabilité. Si l'aptitude à 
comprendre était prise pour critérium de la Vérité, ce qui 

2. 



20 EUREKA. 

est vérité pour David Hume serait très-rarement vérité 
pour Joe; et sur la terre il serait facile de démontrer la 
fausseté des quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ce qui est 
certitude dans le ciel. La proposition de M. Mill est donc 
appuyée. Je n'accorde pas que ce soit un axiome, et cela 
simplement parce que je suis en train de montrer qu'il 
n'existe pas d'axiomes; mais, usant d'une distinction 
subtile qui ne pourrait pas être contestée par M. Mill lui- 
même, je suis prêt à reconnaître que, si jamais axiome 
exista, la proposition que je cite a tous les droits d'être 
considérée comme telle, — qu'il n'y a pas d'axiome plus 
absolu, — et, conséquemment, que toute proposition ulté- 
rieure qui entrera en conflit avec celle-là, primitivement 
émise, doit être une fausseté, c'est-à-dire le contraire d'un 
axiome, ou, s'il faut l'admettre comme axiomatique, devra 
du même coup s'annihiler elle-même et détruire sa 
devancière. 

«Et maintenant, par la logique même de l'auteur de 
la proposition, cherchons à vérifier n'importe quel axiome 
proposé. Faisons beau jeu à M. Mill. Nous dédaignons un 
résultat trop facile et trop vulgaire. Nous ne choisirons 
pas pour notre vérification un axiome banal, un axiome 
de cette classe qu'il définit, avec une autorité et un sans- 
gêne absurdes, classe secondaire d'axiomes, comme si une 
vérité définie positive pouvait être diminuée et devenir, à 
volonté, plus ou moins positive; nous ne choisirons pas, 
dis-je, un axiome d'une certitude passablement contes- 
table, comme on en peut trouver dans Euclide. Nous ne 
parlerons pas, par exemple, de propositions comme celle- 
ci : Deux lignes droites ne peuvent pas limiter un espace, 
— ou celle-ci : Le tout est plus grand qu'une de ses parties 
quelconques. Nous donnerons à notre logicien tous les 
avantages. Nous irons tout droit à une proposition qu'il 



EUREKA. 2 1 

regarde comme l'apogée de la certitude, comme la quin- 
tessence de l'irrécusable axiomatique. La voici : « Deux 
contradictoires ne peuvent être vraies à la fois, c'est-à-dire 
ne peuvent coexister dans la nature. » — M. Mill veut 
dire ici, pour prendre un exemple, — et je choisis 
l'exemple le plus vigoureux et le plus intelligible, — qu'un 
arbre doit être un arbre ou ne pas l'être; qu'il ne peut pas, 
en même temps, être un arbre et ne pas l'être; — cela est 
parfaitement raisonnable en soi et remplit fort bien les 
conditions d'un axiome, tant que nous ne le confronterons 
pas avec l'axiome proclamé antérieurement; en d'autres 
termes, termes dont nous nous sommes déjà servis, tant 
que nous ne le vérifierons pas par fa logique même de 
l'auteur de la proposition. II faut qu'un arbre, affirme 
M. Mill, soit ou ne soit pas un arbre. Fort bien; et mainte- 
nant qu'il me soit permis de lui demander pourquoi. A cette 
petite question il n'a qu'une réponse à faire; je défie tout 
homme vivant d'en inventer une autre. Cette seule réponse 
possible, c'est : Parce que nous sentons qu'il est impossible 
de comprendre qu'un arbre puisse être autre chose qu'un 
arbre ou un non-arbre. Voilà donc, je le répète, la seule 
réponse de M. Mill; il ne prétendra pas en inventer une 
autre; et cependant, d'après sa propre démonstration, sa 
réponse évidemment n'est pas une réponse; car ne nous 
a-t-il pas déjà sommés d'admettre, comme un axiome, 
que la possibilité ou l'impossibilité de comprendre ne doit, en aucun 
cas, être considérée comme critérium de vérité axiomatique? Ainsi 
son argumentation tout entière fait naufrage. Qu'on ne 
prétende pas qu'une exception à la règle générale puisse 
avoir lieu dans des cas où V impossibilité de comprendre est aussi 
manifeste qu'en celui-ci, où nous sommes invités à conce- 
voir un arbre qui soit et ne soit pas un arbre. Qu'on 
n'essaye pas, dis-je, d'avancer une pareille stupidité; car, 



22 EUREKA. 

d'abord, il n'y a pas de degrés dans l'impossibilité, et une 
conception impossible ne peut pas être plus particulière- 
ment impossible que toute autre conception impossible; 
ensuite, M. Mill lui-même, sans doute après mûre délibé- 
ration, a, très-distinctement et très-rationnellement, exclu 
toute opportunité d'exception par l'énergie de sa propo- 
sition, à savoir que, dans aucun cas, la possibilité ou l'im- 
possibilité de comprendre ne doit être prise comme crité- 
rium de vérité axiomatique; troisièmement, même en 
supposant quelques exceptions admissibles, il resterait à 
montrer comment ce peut être ici le cas d'en admettre 
une. Qu'un arbre puisse être et n'être pas un arbre, c'est 
là une idée que les anges ou les démons pourraient peut- 
être concevoir; mais sur la terre il n'y a que les habitants 
de Bedlam ou les transcendantalistes qui réussissent à la 
comprendre. 

«Or, si je cherche querelle à ces anciens, — continue 
l'auteur de la lettre, — ce n'est pas tant à cause de l'in- 
consistance et de la frivolité de leur logique, qui, pour 
parler net, était sans fondement, sans valeur et absolument 
fantastique, qu'à cause de cette tyrannique et orgueilleuse 
interdiction de toutes les routes qui peuvent conduire à la 
Vérité, toutes, excepté les deux étroites et tortues, celle 
où il faut se traîner et celle où il faut ramper, dans les- 
quelles leur ignorante perversité avait osé confiner l'Ame, 
— l'Ame qui n'aime rien tant que planer dans ces régions 
de {'illimitable intuition où ce qu'on appelle une route est 
chose absolument inconnue. 

«Par parenthèse, mon cher ami, ne voyez-vous pas une 
preuve de la servitude spirituelle imposée à ces pauvres 
fanatiques par leurs Hogs et leurs Rams '*', dans ce fait 

111 Aries , Ram , bélier. 



EUREKA. 23 

qu'aucun d'eux n'a jamais, — en dépit de l'éternel rado- 
tage de leurs savants sur les routes qui conduisent à la 
Vérité, — découvert, même par accident, ce qui nous 
apparaît maintenant comme la plus large, la plus droite 
et la plus commode de toutes les routes, la grande avenue , 
la majestueuse route royale de la Consistance? N'est-il pas 
surprenant qu'ils n'aient pas su tirer des ouvrages de Dieu 
cette considération d'une importance vitale, qu'une parfaite 
consistance ne peut être qu'une vérité absolue? Combien, depuis 
I'avénement de cette proposition, notre progrès fut facile, 
combien il fut rapide! Grâce à elle, la fonction de la re- 
cherche a été arrachée à ces taupes, et confiée, comme 
un devoir plutôt que comme une tâche, aux vrais, aux 
seuls vrais penseurs, aux hommes d'une éducation géné- 
rale et d'une imagination ardente. Ces derniers, nos 
Kepler et nos Laplace, s'adonnent à la spéculation et à la 
théorie; c'est le mot; vous imaginez-vous avec quelle risée 
ce mot serait accueilli par nos ancêtres s'ils pouvaient, 
par-dessus mon épaule, regarder ce que j'écris? Les 
Kepler, je le répète, pensent spéculativement et théorique- 
ment; et leurs théories sont simplement corrigées, tami- 
sées, clarifiées, débarrassées peu à peu de toutes les pailles 
et matières étrangères qui nuisent à leur cohésion, jusqu'à 
ce qu'enfin apparaisse, dans sa solidité et sa pureté, la 
parfaite consistance, consistance que les plus stupides sont 
forcés d'admettre, parce qu'elle est la consistance, c'est- 
à-dire une absolue et incontestable vérité. 

«J'ai souvent pensé, mon ami, que c'eût été chose bien 
embarrassante pour ces dogmatiseurs des siècles passés de 
déterminer par laquelle de leurs deux fameuses routes le 
cryptographe arrive à la solution des chiffres les plus 
compliqués, ou par laquelle Champollion a conduit l'hu- 
manité vers ces importantes et innombrables vérités qui 



24 EUREKA. 

sont restées enfouies pendant tant de siècles dans les hié- 
roglyphes phonétiques de l'Egypte. Ces fanatiques n'au- 
raient-ils pas eu surtout quelque peine à déterminer par 
laquelle de leurs deux routes avait été atteinte la plus im- 
portante et la plus sublime de toutes leurs vérités, c'est- 
à-dire le fait de la gravitation? Cette vérité, Newton 
l'avait tirée des lois de Kepler. Ces lois dont l'étude décou- 
vrit au plus grand des astronomes anglais ce principe qui 
est la base de tout principe physique actuellement exis- 
tant, et au delà duquel nous entrons tout de suite dans le 
royaume ténébreux de la métaphysique, Kepler recon- 
naissait qu'il les avait devinées. Oui! ces lois vitales, Kepler 
les a devinées; disons même qu'il les a imaginées. S'il avait été 
prié d'indiquer par quelle voie, d'induction ou de déduc- 
tion, il était parvenu à cette découverte, il aurait pu ré- 
pondre : «Je ne sais rien de vos routes, mais je connais la 
machine de l'Univers. Telle elle est. Je m'en suis emparé 
avec mon âme; je l'ai obtenue par la simple force de l'intui- 
tion». Hélas! pauvre vieil ignorant! Quelque métaphysi- 
cien lui aurait peut-être répondu que ce qu'il appelait 
intuition n'était que la certitude résultant de déductions 
ou d'inductions dont le développement avait été assez 
obscur pour échapper à sa conscience, pour se soustraire 
aux yeux de sa raison ou pour défier sa puissance d'ex- 
pression. Quel malheur que quelque professeur de philo- 
sophie ne l'ait pas éclairé sur toutes ces choses! Comme 
cela l'eût réconforté sur son Ht de mort, d'apprendre que, 
loin d'avoir marché intuitivement et scandaleusement, il 
avait, en réalité, cheminé suivant la méthode honnête et 
légitime, c'est-à-dire à la manière du Hog, ou au moins 
à la manière du Ram, vers le mystérieux palais où gisent, 
confinés, étincelants dans l'ombre, non gardés, purs encore 
de tout regard mortel, vierges de tout attouchement lui- 



EUREKA. 25 

main, les impérissables et inappréciables secrets de l'Uni- 
vers! 

«Oui, Kepler était essentiellement théoricien; mais ce 
titre, qui comporte aujourd'hui quelque chose de sacré, 
était dans ces temps anciens une épithète d'un suprême 
mépris. C'est aujourd'hui seulement que les hommes 
commencent à apprécier le vieux homme divin, à sympa- 
thiser avec l'inspiration poétique et prophétique de ses 
indestructibles paroles. Pour ma part, — continue le cor- 
respondant inconnu, — il me suffit d'y penser pour que 
je brûle d'un feu sacré, et je sens que je ne serai jamais 
fatigué de les entendre répéter; en terminant cettre lettre, 
permettez-moi de jouir du plaisir de les transcrire une 
fois encore : 

«Il m'importe peu que mon ouvrage soit lu maintenant ou par 
la postérité. Je puis bien attendre un siècle pour trouver quelques 
lecteurs, puisque Dieu lui-même a attendu un observateur six mille 
ans. Je triomphe! J'ai volé le secret d'or des Egyptiens! Je veux 
m'abandonner à mon ivresse sacrée!» 

Je termine ici mes citations de cette épître si étrange et 
même passablement impertinente; peut-être y aurait-il 
folie à commenter d'une façon quelconque les imagina- 
tions chimériques, pour ne pas dire révolutionnaires, de 
son auteur, quel qu'il puisse être, — imaginations qui 
contredisent si radicalement les opinions les plus considé- 
rées et les mieux établies de ce siècle. Retournons donc à 
notre thèse légitime : Y Univers. 



Ill 

Cette thèse admet deux modes de discussion entre les- 
quels nous avons à choisir. Nous pouvons monter ou 



26 ' EUREKA. 

descendre. Prenant pour point de départ notre point de 
vue, c'est-à-dire la Terre où nous sommes, nous pouvons 
de là nous diriger vers les autres planètes de notre sys- 
tème, de là vers le Soleil, de là vers notre système consi- 
déré collectivement; de là enfin nous pouvons nous élancer 
vers d'autres systèmes, indéfiniment et de plus en plus 
au large. Ou bien, commençant par un point distant, 
aussi défini que nous le pouvons concevoir, nous descen- 
drons graduellement vers l'habitation de l'Homme. Dans 
les essais ordinaires sur l'Astronomie, la première de ces 
méthodes est, sauf quelques réserves, généralement adop- 
tée, et cela pour cette raison évidente que les faits et les 
causes astronomiques étant l'unique but de ces recherches, 
ce but est infiniment plus facile à atteindre en s'avançant 
graduellement du connu, qui est auprès de nous, vers le 
point où toute certitude se perd dans I'éloignement. Tou- 
tefois, pour mon dessein actuel, qui est de donner à l'es- 
prit le moyen de saisir, comme de loin et d'un seul coup 
d'oeil, une conception de l'Univers considéré comme indi- 
vidu, il est clair que descendre du grand vers le petit, du 
centre, si nous pouvons établir un centre, vers les extré- 
mités, du commencement, si nous pouvons concevoir un 
commencement, vers la fin, serait la marche préférable, 
si ce n'était la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, 
de présenter ainsi aux personnes qui ne sont pas astro- 
nomes un tableau intelligible relativement à tout ce qui 
est impliqué dans l'idée quantité, c'est-à-dire relativement 
au nombre, à la grandeur et à la distance. 

Or, la clarté, l'intelligibilité est, à tous égards, un des 
caractères essentiels de mon plan général. II est des points 
importants sur lesquels il vaut mieux se montrer trop 
prolixe que même légèrement obscur. Mais la qualité 
abstruse n'est pas une qualité qui, par elle-même, appar- 



EUREKA. 27 

tienne à aucun sujet. Toutes choses sont également faciles 
à comprendre pour celui qui s'en approche à pas conve- 
nablement gradués. Si le calcul différentiel n'est pas une 
chose absolument aussi simple qu'un sonnet de M. Solomon 
Seesaw, c'est uniquement parce que dans cette route ardue 
quelque marchepied ou quelque échelon a été, çà et là, 
étourdiment oublié. 

Donc, pour détruire toute chance de malentendu, je 
juge convenable de procéder comme si les faits les plus 
évidents de l'Astronomie étaient inconnus au lecteur. En 
combinant les deux modes de discussion que j'ai indiqués, 
je pourrai profiter des avantages particuliers de chacun 
d'eux, spécialement de la réitération en détail qui sera la 
conséquence inévitable du plan. Je commence par des- 
cendre, et je réserve pour mon retour ascensionnel ces 
considérations indispensables de quantité dont j'ai déjà fait 
mention. 

Commençons donc tout de suite par le mot le plus 
simple, Y Infini. Le mot infini, comme les mots Dieu, esprit et 
quelques autres expressions, dont les équivalents existent 
dans toutes les langues, est, non pas l'expression d'une 
idée, mais l'expression d'un effort vers une idée. Il repré- 
sente une tentative possible vers une conception impos- 
sible. L'homme avait besoin d'un terme pour marquer la 
direction de cet effort, le nuage derrière lequel est situé, à 
jamais invisible, l'objet de cet effort. Un mot enfin était né- 
cessaire, au moyen duquel un être humain pût se mettre 
tout d'abord en rapport avec un autre être humain et avec 
une certaine tendance de l'intelligence humaine. De cette 
nécessité est résulté le mot Infini, qui ne représente ainsi 
que la pensée d'une pensée. 

Relativement à cet infini dont nous nous occupons 
actuellement, l'infini de l'espace, nous avons entendu dire 



28 EUREKA. 

souvent que «si l'esprit admettait cette idée, acquiesçait à 
cette idée, la voulait concevoir, c'était surtout à cause de 
la difficulté encore plus grande qui s'oppose à la conception 
d'une limite quelconque.» Mais ceci est simplement une 
de ces phrases par lesquelles les penseurs, même profonds, 
prennent plaisir, depuis un temps immémorial, à se 
tromper eux-mêmes. C'est dans le mot difficulté que se 
cache l'argutie. L'esprit, nous dit-on, accepte l'idée d'un 
espace illimité à cause de la difficulté plus grande qu'il 
trouve à concevoir celle d'un espace limité. Or, si la pro- 
position était posée loyalement, l'absurdité en deviendrait 
immédiatement évidente. Pour parler net, dans le cas en 
question, il n'y a pas simplement difficulté. L'assertion pro- 
posée, si elle était présentée sous des termes conformes à 
l'intention, et sans sophistiquerie, serait exprimée ainsi : 
«L'esprit admet l'idée d'un espace illimité à cause de 
l'impossibilité plus grande de concevoir celle d'un espace 
limité.» 

On voit au premier coup d'œil qu'il n'est pas ici ques- 
tion d'établir un parallèle entre deux crédibilités, entre 
deux arguments, sur la validité respective desquels la 
raison est appelée à décider; il s'agit de deux conceptions, 
directement contradictoires, toutes deux d'une impossibi- 
lité avouée, dont l'une, nous dit-on, peut cependant être 
acceptée par l'intelligence, en raison de la plus grande 
impossibilité qui empêche d'accepter la seconde. L'alterna- 
tive n'est pas entre deux difficultés; on suppose simple- 
ment que nous choisissons entre deux impossibilités. Or, 
la première admet des degrés; mais la seconde n'en admet 
aucun; c'est justement le cas suggéré par l'auteur de l'im- 
pertinente épître que nous avons citée. Une tâche est plus 
ou moins difficile; mais elle ne peut être que possible ou 
impossible; il n'y a pas de milieu. II serait peut-être plus 



EUREKA. 2p 

difficile de renverser la chaîne des Andes qu'une fourmi- 
lière; mais il est tout aussi impossible d'anéantir la matière 
de l'une que la matière de l'autre. Un homme peut sauter 
dix pieds moins difficilement que vingt; mais il tombe 
sous le sens que pour lui l'impossibilité de sauter jusqu'à 
la Lune n'est pas moindre que de sauter jusqu'à l'étoile du 
Chien. 

Puisque tout ceci est irréfutable, puisque le choix per- 
mis à l'esprit ne peut avoir lieu qu'entre deux concep- 
tions impossibles, puisqu'une impossibilité ne peut pas 
être plus grande qu'une autre, et ne peut conséquemment 
lui être préférée, les philosophes qui non-seulement affir- 
ment, en se basant sur le raisonnement précité, l'idée 
humaine de l'infini, mais aussi, en se basant sur cette 
idée hypothétique, l'Infini lui-même, s'engagent évidem- 
ment à prouver qu'une chose impossible devient possible 
quand on peut montrer qu'une autre chose, elle aussi, est 
impossible. Ceci, dira-t-on, est un non-sens; peut-être 
bien; je crois vraiment que c'est un parfait non-sens, 
mais je n'ai nullement la prétention de le réclamer comme 
étant de mon fait. 

Toutefois, la méthode la plus prompte pour montrer 
la fausseté de l'argument philosophique en question est 
simplement de considérer un fait qui jusqu'à présent a 
été négligé, à savoir que l'argument énoncé contient à la 
fois sa preuve et sa négation. «L'esprit, disent les théolo- 
giens et autres, est induit à admettre une cause première par 
la difficulté plus grande qu'il éprouve à concevoir une 
série infinie de causes.» L'argutie gît, comme précédem- 
ment, dans le mot difficulté; mais ici à quelle fin est em- 
ployé ce mot? A soutenir l'idée de Cause Première. Et 
qu'est-ce qu'une Cause Première? C'est une limite extrême 
de toutes les causes. Et qu'est-ce qu'une limite extrême 



3<D EUREKA. 

de toutes les causes? C'est le Fini. Ainsi, la même argutie, 
dans les deux cas, est employée, — par combien de phi- 
losophes, Dieu le sait! — pour soutenir tantôt le Fini et 
tantôt l'Infini; ne pourrait-elle pas être utilisée pour sou- 
tenir encore quelque autre chose? Quant aux arguties, 
elles sont généralement, de leur nature, insoutenables; 
mais, en les jetant de côté, constatons que ce qu'elles 
prouvent dans un cas est identique à ce qu'elles démontrent 
dans un autre, c'est-à-dire à rien. 

Personne, évidemment, ne supposera que je lutte ici 
pour établir l'absolue impossibilité de ce que nous essayons 
de faire entendre par le mot Infini. Mon but est seulement 
de montrer quelle folie c'est de vouloir prouver l'Infini, ou 
même notre conception de l'Infini, par un raisonnement 
aussi maladroit que celui qui est généralement employé. 

Néanmoins il m'est permis, en tant qu'individu, de 
dire que je ne puis pas concevoir l'Infini, et que je suis 
convaincu qu'aucun être humain ne le peut davantage. Un 
esprit, qui n'a pas une entière conscience de lui-même, 
qui n'est pas habitué à faire une analyse intérieure de ses 
propres opérations, pourra, il est vrai, devenir souvent sa 
propre dupe et croire qu'il a conçu l'idée dont je parle. 
Dans nos efforts pour la concevoir, nous procédons pas à 
pas; nous imaginons toujours un degré derrière un degré: 
et aussi longtemps que nous continuons l'effort, on peut 
dire avec raison que nous tendons vers la conception de 
l'idée en vue; mais la force de l'impression que nous par- 
venons, ou que nous sommes parvenus à créer, est en 
raison de la période de temps durant lequel nous mainte- 
nons cet effort intellectuel. Or, c'est par le fait de l'inter- 
ruption de l'effort, — c'est en parachevant (nous le 
croyons du moins) l'idée postulée, — c'est en donnant, 
comme nous nous le figurons, la touche finale à la con- 



EUREKA. 3 I 

ception, — que nous anéantissons d'un seul coup toute 
cette fabrique de notre imagination; — bref, il faut que 
nous nous reposions sur quelque point suprême et consé- 
quemment défini. Toutefois, si nous n'apercevons pas ce 
fait, c'est en raison de l'absolue coïncidence entre cette 
pause définitive et la cessation de notre pensée. En 
essayant, d'autre part, de former en nous l'idée d'un 
espace limité, nous inversons simplement le procédé, 
impliquant toujours la même impossibilité. 

Nous croyons à un Dieu. Nous pouvons ou nous ne pou- 
vons pas croire à un espace fini ou infini; mais notre 
croyance, en de pareils cas, est plus proprement appelée 
foi, et elle est une chose tout à fait distincte de cette 
croyance particulière, de cette croyance intellectuelle, qui 
présuppose une conception mentale. 

Le fait est que, sur la simple énonciation d'un de ces 
termes à la classe desquels appartient le mot Infini, classe 
qui représente des pensées de pensées, celui qui a le droit de 
se dire un peu penseur se sent appelé, non pas à former 
une conception, mais simplement à diriger sa vision men- 
tale vers un point donné du firmament intellectuel, vers 
une nébuleuse qui ne sera jamais résolue. II ne fait, pour 
la résoudre, aucun effort; car avec un instinct rapide il 
comprend, non pas seulement l'impossibilité, mais, en ce 
qui concerne l'intérêt humain, le caractère essentiellement 
étranger de cette solution. Il comprend que la Divinité 
n'a pas marqué ce mystère pour être résolu. II voit tout 
de suite que cette solution est située bors du cerveau de 
l'homme, et même comment, si ce n'est exactement pour- 
quoi, elle gît hors de lui. II y a des gens, je le sais, qui, 
s'employant en vains efforts pour atteindre l'impossible, 
acquièrent aisément, grâce à leur seul jargon, une sorte 
de réputation de profondeur parmi leurs complices les 



32 EUREKA. 

pseudo-penseurs, pour qui obscurité et profondeur sont 
synonymes. Mais la plus belle qualité de la pensée est 
d'avoir conscience d'elle-même, et l'on peut dire, sans 
faire une métaphore paradoxale, qu'il n'y a pas de brouil- 
lard d'esprit plus épais que celui qui, s'étendant jusqu'aux 
limites du domaine intellectuel, dérobe ces frontières 
elles-mêmes à la vue de l'intelligence. 

Maintenant on comprendra que, quand je me sers de 
ce terme, Y Infini de l'Espace, je ne veux pas contraindre le 
lecteur à former la ' conception impossible d'un infini 
absolu. Je prétends simplement faire entendre la plus grande 
étendue concevable d'espace, — domaine ténébreux et élas- 
tique, tantôt se rétrécissant, tantôt s'agrandissant, selon 
la force irrégulière de l'imagination. 

Jusqu'à présent, l'Univers sidéral a été considéré comme 
coïncidant avec l'Univers proprement dit, tel que je l'ai 
défini au commencement de ce discours. On a toujours, 
directement ou indirectement, admis, — au moins depuis 
la première aube de l'Astronomie intelligible, — que, 
s'il nous était possible d'atteindre un point donné quel- 
conque de l'espace, nous trouverions toujours, de tous 
côtés, autour de nous, une interminable succession 
d'étoiles. C'était l'idée insoutenable de Pascal, quand il 
faisait l'effort, le plus heureux peut-être qui ait jamais été 
fait, pour périphraser la conception que nous essayons 
d'exprimer par le mot Univers. «C'est une sphère, dit-il, 
dont le centre est partout, et la circonférence nulle part.» 
Mais, bien que cette intention de définition ne définisse 
pas du tout, en fait, l'Univers sidéral, nous pouvons l'ac- 
cepter, avec quelque réserve mentale, comme une défini- 
tion (suffisamment rigoureuse pour futilité pratique) de 
l'Univers proprement dit, c'est-à-dire de l'Univers consi- 
déré comme espace. Ce dernier, prenons-le donc pour 



EUREKA. J] 

une sphère dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. 
Dans le fait, s'il nous est impossible de nous figurer une 
fin de l'espace, nous n'éprouvons aucune difficulté à ima- 
giner un commencement quelconque parmi une série 
infinie de commencements. 



IV 

Comme point de départ, adoptons donc la Divinité. 
Relativement à cette Divinité, considérée en elle-même, 
celui-là seul n'est pas un imbécile, celui-là seul n'est pas 
un impie, qui n'affirme absolument rien. «Nous ne con- 
naissons rien, dit le baron de Bielfeld, nous ne connais- 
sons rien de la nature ou de l'essence de Dieu; — pour 
savoir ce qu'il est, il faut être Dieu même.» 

// jaut être Dieu mêvie! Malgré cette phrase effrayante, 
vibrant encore dans mon oreille, j'ose toutefois demander 
si notre ignorance actuelle de la Divinité est une igno- 
rance à laquelle l'âme est éternellement condamnée. 

Enfin, contentons-nous aujourd'hui de supposer que 
c'est Lui, — Lui, l'Incompréhensible (pour le présent du 
moins), — Lui, que nous considérerons comme Esprit, 
c'est-à-dire comme non-Matière (distinction qui, pour tout 
ce que nous voulons atteindre, suppléera parfaitement à 
une définition), — Lui, existant comme Esprit, qui nous 
a créés, ou faits de Rien, par la force de sa Volonté, — 
dans un certain point de l'Espace que nous prendrons 
comme centre, à une certaine époque dont nous n'avons 
pas la prétention de nous enquérir, mais en tout cas im- 
mensément éloignée; — supposons, dis-je, que c'est lui 
qui nous a faits, — mais faits... quoi? Ceci est, dans 
nos considérations, un point d'une importance vitale. 



34 EUREKA. 

Qu'étions-nous, que pouvons-nous supposer légitimement 
avoir été, quand nous fûmes créés, nous, univers, primiti- 
vement et individuellement? 

Nous sommes arrivés à un point où l'Intuition seule 
peut venir à notre aide. Mais qu'il me soit permis de rap- 
peler l'idée que j'ai déjà suggérée comme la seule qui 
puisse convenablement définir l'intuition. Elle n'est que la 
conviction naissant de certaines inductions ou déductions dont la 
marche a été assez secrète pour échapper à notre conscience, éluder 
notre raison, ou déjier notre puissance d'expression. Ceci étant 
entendu, j'affirme qu'une intuition absolument irrésistible, 
quoique indéfinissable, me pousse a conclure que [ce 
que] Dieu a originairement créé, — que cette Matière 
qu'il a, par la force de sa Volonté, tirée de son Esprit, ou 
de Rien , ne peut avoir été autre chose que la Matière dans 
son état le plus pur, le plus parfait, de... de quoi? — de 
Simplicité. 

Ce sera là la seule suppositioji absolue dans mon discours. 
Je me sers du mot supposition dans son sens ordinaire; 
cependant je maintiens que ma proposition primordiale, 
ainsi formulée, est loin, bien loin d'être une pure suppo- 
sition. Rien n'a été, en effet, plus régulièrement, plus 
rigoureusement déduit; — aucune conclusion humaine n'a 
été, en effet, plus régulièrement, plus rigoureusement 
déduite; — mais, hélas! le procédé de cette déduction 
échappe à l'analyse humaine; — en tout cas, il se dérobe 
à la puissance expressive de toute langue humaine. 

Efforçons-nous maintenant de concevoir ce qu'a pu et 
ce qu'a dû être la Matière dans sa condition absolue de sim- 
plicité. Ici, la Raison vole d'un seul coup vers l'imparticula- 
rité, — vers une particule, — une particule unique, — 
une particule une dans son espèce, — une dans son carac- 
tère, — une dans sa nature, — une par son volume, — 



EUREKA. 3 J 

une par sa forme, — une particule qui soit particule à tous 
égards, donc, une particule amorphe et idéale, — parti- 
cule absolument unique, individuelle, non divisée, mais 
non pas indivisible, simplement parce que Celui qui la créa 
par la force de sa Volonté peut très-naturellement la diviser 
par un exercice infiniment moins énergique de la même 
Volonté. 

Donc, V Unité est tout ce que j'affirme de la Matière 
originairement créée; mais je me propose de démontrer 
que cette Unité est un principe largement suffisant pour expliquer 
la constitution, les phénomènes actuels et l'anéantissement absolu- 
ment inévitable au moins de l'Univers matériel. 

Le Vouloir spontané, ayant pris corps dans la particule 
primordiale, a complété l'acte, ou, plus proprement, la 
conception de la Création. Nous nous dirigerons maintenant 
vers le but final pour lequel nous supposons que cette 
particule a été créée; — quand je dis but final, je veux 
dire tout ce que nos considérations jusqu'ici nous per- 
mettent d'en saisir, — à savoir, la constitution de l'Uni- 
vers tirée de cette Particule unique. 

Cette constitution s'est effectuée par la transformation 
forcée de l'Unité, originelle et normale, en Pluralité, condi- 
tion anormale. Une action de cette nature implique 
réaction. Une diffusion de l'Unité n'a lieu que condition- 
nellement, c'est-à-dire qu'elle implique une tendance au 
retour vers l'Unité, — tendance indestructible jusqu'à par- 
faite satisfaction. Mais je m'étendrai par la suite plus 
amplement sur ce sujet. 

La supposition de l'Unité absolue dans la Particule pri- 
mordiale renferme celle de la divisibilité infinie. Conce- 
vons donc simplement la Particule comme non absolument 
épuisée par sa diffusion à travers l'Espace. De cette Parti- 
cule considérée comme centre, supposons, irradié sphéri- 

3- 



36 EUREKA. 

quement, dans toutes les directions, à des distances non 
mesurables, mais cependant définies, dans l'espace vide 
jusqu'alors, un certain nombre innombrable, quoique 
limité, d'atomes inconcevablement mais non infiniment 
petits. 

Or, de ces atomes, ainsi éparpillés ou à l'état de diffu- 
sion , que nous est-il permis, non pas de supposer, mais 
de conclure, en considérant la source d'où ils émanent et 
le but apparent de leur diffusion? L'Unité étant leur 
source, et la différence d'avec l'Unité le caractère du but 
manifesté par leur diffusion, nous avons tout droit de 
supposer que ce caractère persiste généralement dans toute 
l'étendue du plan et forme une partie du plan lui-même; 
— c'est-à-dire que nous avons tout droit de concevoir des 
différences continues, sur tous les points, d'avec l'unité et 
la simplicité du point originel. Mais, pour ces raisons, 
sommes-nous autorisés à imaginer les atomes comme 
hétérogènes, dissemblables, inégaux et inégalement dis- 
tants? Pour parler plus explicitement, devons-nous croire 
qu'il n'y a pas eu, au moment de leur diffusion, deux 
atomes de même nature, de même forme ou de même 
grosseur? et que, leur diffusion étant opérée à travers 
l'Espace, ils doivent être tous, sans exception, inégalement 
distants l'un de l'autre? Un pareil arrangement, dans de 
telles conditions, nous permet de concevoir aisément, 
immédiatement, le procédé d'opération le plus exécutable 
pour un dessein tel que celui dont j'ai parlé, — le dessein 
de tirer la variété de l'unité, — la diversité de la simila- 
rité, — l'hétérogénéité de l'homogénéité, — la complexité 
de la simplicité, — en un mot, la plus grande multipli- 
cité possible de rapports de Y Unité expressément absolue. 
Incontestablement nous aurions le droit de supposer tout 
ce que j'ai dit, si nous n'étions pas arrêtés par deux 



EUREKA. 37 

réflexions : — la première, c'est que la superfluité et la 
surérogation ne sont jamais admissibles dans l'Action 
Divine; et la seconde, c'est que le but poursuivi apparaît 
comme tout aussi facile à atteindre quand quelques-unes 
des conditions requises sont obtenues dans le principe, 
que quand toutes existent visiblement et immédiatement. 
Je veux dire que celles-ci sont contenues dans les autres, 
ou qu'elles en sont une conséquence si instantanée, que la 
distinction devient inappréciable. La différence de gros- 
seur, par exemple, sera tout de suite créée par la tendance 
d'un atome vers un second atome, de préférence à un 
troisième, en raison d'une inégalité particulière de dis- 
tance ; inégalité particulière de distance entre des centres de quan- 
tité, dans des atomes voisins de différente jorme, — phénomène 
qui ne contredit en rien la distribution généralement égale 
des atomes. La différence d'espèce, nous la concevons aussi 
très-aisément comme résultant de différences dans la gros- 
seur et dans la forme, supposées plus ou moins conjointes; 
— en effet, puisque Y Unité de la Particule proprement 
dite implique homogénéité absolue, nous ne pouvons pas 
supposer que les atomes, au moment de leur diffusion, 
diffèrent en espèce, sans imaginer en même temps une 
opération spéciale de la Vol'onté Divine, agissant à l'émis- 
sion de chaque atome, dans le but d'effectuer en chacun 
une transformation de sa nature essentielle; — et nous 
devons d'autant plus repousser une idée aussi fantastique, 
que l'objet en vue peut parfaitement bien être atteint 
sans une aussi minutieuse et laborieuse intervention. Nous 
comprenons donc, avant tout, qu'il eût été surérogatoire, 
et conséquemment anti-philosophique, d'attribuer aux 
atomes, en vue de leurs destinations respectives, autre 
chose qu'une différence de jorme au moment de leur disper- 
sion, et postérieurement une inégalité particulière de dis- 



38 EUREKA. 

tance, — toutes les autres différences naissant ensemble 
des premières, dès les premiers pas que la masse a faits 
vers sa constitution. Nous établissons donc l'Univers sur 
une base purement géométrique. II va sans dire qu'il n'est 
pas du tout nécessaire de supposer une absolue différence, 
même de forme, entre tous les atomes irradiés; — nous 
nous contentons de supposer une inégalité générale de 
distance de l'un à l'autre. Nous sommes tenus simplement 
d'admettre qu'il n'y a pas d'atomes voisins de forme simi- 
laire, — qu'il n'y a pas d'atomes qui puissent jamais se 
rapprocher, excepté lors de leur inévitable réunion finale. 

Quoique la tendance, immédiate et perpétuelle, des 
atomes dispersés à retourner vers leur Unité normale soit 
impliquée, comme je l'ai dit, dans leur diffusion anor- 
male, toutefois il est clair que cette tendance doit être sans 
résultat, — qu'elle doit rester une tendance et rien de 
plus, — jusqu'à ce que la force d'expansion, cessant 
d'opérer, donne à cette tendance toute liberté de se satis- 
faire. L'Action Divine, toutefois, étant considérée comme 
déterminée, et interrompue après l'opération primitive de 
la diffusion , nous concevons tout de suite une réaction, — 
en d'autres termes une tendance, qui pourra être satisfaite, 
de tous les atomes désunis à retourner vers l'Unité. 

Mais la force de diffusion étant retirée, et la réaction 
ayant commencé pour favoriser le dessein final, — celui 
de créer la plus grande somme de rapports possible , — ce dessein 
est maintenant en danger d'être frustré dans le détail, par 
suite de cette tendance rétroactive qui a pour but son 
accomplissement total. La multiplicité est l'objet; mais rien 
n'empêche les atomes voisins de se précipiter tout de suite 
l'un vers l'autre, — grâce à leur tendance maintenant 
libre, avant l'accomplissement de tous les buts multiples, 
— et de se fondre tous en une unité compacte; rien ne 



EUREKA. 39 

fait obstacle à l'aggrégation de diverses masses, isolées 
jusque-là, sur différents points de l'espace; — en d'autres 
termes, rien ne s'oppose à l'accumulation de diverses 
masses, chacune faisant une Unité absolue. 



V 

Pour l'accomplissement efficace et complet du plan 
général, nous devinons maintenant la nécessité d'une force 
répulsive limitée, — de quelque chose qui serve à séparer, et 
qui, lors de la cessation de la Volition diffusive, puisse en 
même temps permettre le rapprochement et empêcher la 
jonction des atomes; qui leur permette de se rapprocher 
infiniment, et leur défende de se mettre en contact positif; 
quelque chose, en un mot, qui ait puissance, jusqu'à une 
certaine époque, de prévenir leur fusion, mais non de contre- 
dire à aucun égard ni à aucun degré leur tendance à se 
réunir. La force répulsive, déjà considérée comme si parti- 
culièrement limitée à d'autres égards, peut, je le répète, 
être prise comme une puissance destinée à empêcher l'ab- 
solue cohésion, seulement jusqu'à une certaine époque. A moins 
que nous ne concevions l'appétition des atomes pour 
l'Unité comme condamnée à n'être jamais satisfaite, — à 
moins que nous n'admettions que ce qui a eu un commen- 
cement ne doive pas avoir de fin, — idée qui est réelle- 
ment inadmissible, quelque nombreux que soient ceux 
d'entre nous qui rêvent et bavardent sur ce thème, — 
nous sommes forcés de conclure que l'influence répulsive 
supposée devra finalement, — sous la pression de Y Uni- 
tendance agissant collectivement, mais agissant seulement 
alors que, pour l'accomplissement des plans de la Divi- 
nité, cette action collective devra se faire naturellement, 



4o EUREKA. 

— céder à une force qui, à cette époque finale, sera la 
force supérieure, poussée juste au degré nécessaire, et per- 
mettre ainsi le tassement universel des choses en Unité, 
unité inévitable parce qu'elle est originelle et conséquem- 
ment normale. II est en vérité fort difficile de concilier 
toutes ces conditions; — nous ne pouvons même pas com- 
prendre la possibilité de cette conciliation; — néanmoins 
cette impossibilité apparente est féconde en suggestions 
brillantes. 

Que cette répulsion existe positivement, nous le voyons. 
L'homme n'emploie et ne connaît aucune force suffisante 
pour fondre deux atomes en un. Je n'avance ici que la 
thèse bien reconnue de l'impénétrabilité de la matière. 
Toute l'Expérience la prouve, — toute la Philosophie 
l'admet. J'ai essayé de démontrer le but de la répulsion et * 
la nécessité de son existence; mais je me suis religieuse- 
ment abstenu de toute tentative pour en pénétrer la na- 
ture; et cela, à cause d'une conviction intuitive qui me dit 
que le principe en question est strictement spirituel, — 
gît dans une profondeur impénétrable à notre intelligence 
présente, — est impliqué dans une considération relative 
à ce qui maintenant, dans notre condition humaine, ne 
peut être l'objet d'aucun examen, — dans une considé- 
ration de l'Esprit en lui-même. Je sens, en un mot, qu'ici, et 
ici seulement, Dieu s'est interposé, parce qu'ici, et seule- 
ment ici, le nœud demandait l'interposition de Dieu. 

Dans le fait, pendant que dans cette tendance des 
atomes vers l'Unité on reconnaîtra tout d'abord le prin- 
cipe de la Gravitation Newtonienne, ce que j'ai dit d'une 
force répulsive, servant à mettre des limites à la satisfac- 
tion immédiate, peut être entendu de ce que nous avons 
jusqu'à présent désigné tantôt comme chaleur, tantôt 
comme magnétisme, tantôt comme électricité; montrant ainsi, 



EUREKA. 4 1 

dans les vacillations de la phraséologie par laquelle 
nous essayons de le définir, l'ignorance où nous sommes 
de son caractère mystérieux et terrible. 

Le nommant donc, pour le présent seulement, électri- 
cité, nous savons que toute analyse expérimentale de 
l'électricité a donné, pour résultat final, le principe, réel 
ou apparent, de Y hétérogénéité. Seulement là où les choses 
diffèrent, l'électricité se manifeste; et il est presumable 
qu'elles ne diffèrent jamais là où l'électricité n'est pas déve- 
loppée, sinon apparente. Or, ce résultat est dans le plus 
parfait accord avec celui où je suis parvenu par une autre 
voie que par l'expérience. J'ai affirmé que l'utilité de la 
force répulsive était d'empêcher les atomes disséminés 
de retourner à l'Unité immédiate; et ces atomes sont 
représentés comme différant les uns des autres. La différence 
est leur caractère, — leur essentialité, — juste comme la 
non-différence était le caractère essentiel de leur mouve- 
ment. Donc, quand nous disons qu'une tentative pour 
mettre en contact deux de ces atomes doit amener un 
effort de l'influence répulsive pour empêcher cette union, 
nous pouvons aussi bien nous servir d'une phrase absolu- 
ment équivalente, à savoir, qu'une tentative pour mettre 
en contact deux différences amènera comme résultat 
un développement d'électricité. Tous les corps existants 
sont composés de ces atomes en contact immédiat, et 
peuvent conséquemment être considérés comme de simples 
assemblages de différences plus ou moins nombreuses; et 
la résistance faite par l'esprit de répulsion, si nous met- 
tions en contact deux de ces assemblages quelconques, 
serait en raison des deux sommes de différences contenues 
dans chacun; — expression qui peut être réduite à celle- 
ci, équivalente : 

La somme d'électricité développée par le contact de deux corps est 



42 EUREKA. 

proportionnée à la différence entre les sommes respectives d'atomes 
dont les corps sont composés. 

Qu'il n'existe pas deux corps absolument semblables, 
c'est un simple corollaire qui résulte de tout ce que nous 
avons dit. Donc l'électricité, toujours existante, se déve- 
loppe par le contact de corps quelconques, mais ne se 
manifeste que par le contact de corps d'une différence appré- 
ciable. 

A l'électricité, — - pour nous servir encore de cette 
désignation, — nous pouvons à bon droit rapporter les 
divers phénomènes physiques de lumière, de chaleur et 
de magnétisme; mais nous sommes bien mieux autorisés 
encore à attribuer à ce principe strictement spirituel les 
phénomènes plus importants de vitalité, de conscience et 
de Pensée. A ce sujet, toutefois, qu'il me soit permis de 
faire une pause et de noter que ces phénomènes, observés 
dans leur généralité ou dans leurs détails, semblent pro- 
céder au moins en raison de l'hétérogénéité. 

Ecartons maintenant les deux termes équivoques, gravi- 
tation et électricité, et adoptons les expressions plus définies 
d'attraction et de répulsion. La première, c'est le corps; la 
seconde, c'est l'âme; l'une est le principe matériel, l'autre 
le principe spirituel de l'Univers. // n'existe pas d'autres 
principes. Tous les phénomènes doivent être attribués à l'un 
ou à l'autre, ou à tous les deux combinés. II est si rigou- 
reusement vrai, il est si parfaitement rationnel que l'at- 
traction et la répulsion sont les seules propriétés par les- 
quelles nous percevons l'Univers, — en d'autres termes, 
par lesquelles la Matière se manifeste à l'Esprit, — que 
nous avons pleinement le droit de supposer que la matière 
n'existe que comme attraction et répulsion, — que l'attrac- 
tion et la répulsion sont matière, — nous servant de cette 
hypothèse comme d'un moyen de faciliter I'argumenta- 



EUREKA. 4S 

tion; — car il est impossible de concevoir un cas où nous 
ne puissions employer à notre gré le mot matière et les 
termes attraction et répulsion, pris ensemble, comme 
expressions de logique équivalentes et convertibles. 



VI 

Je disais tout à l'heure que ce que j'ai nommé la ten- 
dance des atomes disséminés à retourner à leur unité ori- 
ginelle devait être pris pour le principe de la loi newto- 
nienne de la gravitation; et en effet on n'aura pas grande 
peine à entendre la chose ainsi, si l'on considère la gravita- 
tion newtonienne sous un aspect purement général, comme 
une force qui pousse la matière à chercher la matière; 
c'est-à-dire si nous voulons ne pas attacher notre attention 
au modus operandi connu de la force newtonienne. La coïnci- 
dence générale nous satisfait; mais, en regardant de plus 
près, nous voyons dans le détail beaucoup de choses qui 
paraissent non-coïncidentes, et beaucoup d'autres où la 
coïncidence ne paraît pas du moins suffisamment établie. 
Un exemple : la gravitation newtonienne, si nous la consi- 
dérons dans certains modes, ne nous apparaît pas du tout 
comme une tendance vers Y Unité; elle nous semble plutôt 
une tendance de tous les corps dans toutes les directions, 
phrase qui semble exprimer la tendance à la diffusion. Ici 
donc il y a non-coïncidence. Un autre exemple : quand 
nous réfléchissons sur la loi mathématique qui gouverne 
la tendance newtonienne, nous voyons clairement que 
nous ne pouvons pas obtenir la coïncidence, — relative- 
ment, du moins, au modus operandi, — entre la gravitation, 
telle que nous la connaissons, et cette tendance, simple et 
directe en apparence, que j'ai supposée. 



44 EUREKA. 

En effet, je suis arrivé à un point où il serait bon de 
renforcer ma position en inversant mon procédé. Jusqu'à 
présent, nous avons procédé à priori, d'une considération 
abstraite de la Simplicité, prise comme la qualité qui a dû 
le plus vraisemblablement caractériser l'action originelle 
de Dieu. Voyons maintenant si les faits établis de la Gra- 
vitation newtonienne peuvent nous fournir, à postaiori, 
quelques inductions légitimes. 

Que déclare la loi newtonienne? que tous les corps s'at- 
tirent l'un l'autre avec des forces proportionnées [à leurs 
quantités de matière et inversement proportionnées] aux 
carrés de leurs distances. C'est à dessein que je donne 
d'abord la version vulgaire de la loi; et je confesse que 
dans celle-ci, comme dans la plupart des traductions vul- 
gaires de grandes vérités, je ne trouve pas une qualité 
très-suggestive. Adoptons donc une phraséologie plus phi- 
losophique : — Chaque atome de chaque corps attire chaque 
autre atome, soit appartenant au même corps, soit appartenant à 
chaque autre corps, avec une jorce variant en raison inverse des 
carrés des distances entre l'atome attirant et l'atome attiré. Ici, 
pour le coup, un flot de suggestions jaillit aux yeux de 
l'esprit. 

Mais voyons distinctement la chose que Newton a 
prouvée, — selon la définition grossièrement irrationnelle 
de la preuve prescrite par les écoles de métaphysique. II fut 
obligé de se contenter de montrer que les mouvements 
d'un Univers imaginaire, composé d'atomes attirants et 
attirés obéissant à la loi qu'il annonçait, coïncidaient par- 
faitement avec les mouvements de l'Univers existant 
réellement, autant du moins qu'il tombe sous notre obser- 
vation. Telle fut la somme de sa démonstration, selon le 
jargon conventionnel des philosophies. Les succès qui la 
confirmèrent ajoutèrent preuve sur preuve, — des preuves 



EUREKA. 45 

telles que les admet toute intelligence saine, — mais la 
démonstration de la loi-elle-même, selon les métaphysiciens, 
n'avait été confirmée en aucune façon. Cependant la preuve 
oculaire , physique , de l'attraction, ici même, sur cette Terre, 
fut enfin trouvée, en parfait accord avec la théorie newto- 
nienne, et à la grande satisfaction de quelques-uns de ces 
reptiles intellectuels. Cette preuve jaillit, indirectement et 
incidemment (comme jaillirent presque toutes les vérités 
importantes), d'une tentative faite pour mesurer la den- 
sité moyenne de la Terre. Dans les fameuses expériences 
que Maskelyne, Cavendish et Bailly firent dans ce but, 
il fut découvert, vérifié et mathématiquement démontré 
que l'attraction de la masse d'une montagne était en 
accord exact avec l'immortelle théorie de l'astronome 
anglais. 

Mais, en dépit de cette confirmation d'une vérité qui 
n'en avait aucun besoin, — en dépit de la prétendue cor- 
roboration de la théorie par la prétendue preuve oculaire et phy- 
sique, — en dépit du caractère de cette corroboration, — 
les idées que les vrais philosophes eux-mêmes ne peuvent 
s'empêcher d'accepter relativement à la gravitation, et 
particulièrement les idées acceptées et complaisamment 
maintenues par les hommes vulgaires, ont été évidem- 
ment tirées, pour la plus grande partie, d'une considéra- 
tion du principe, tel qu'ils le trouvent simplement déve- 
loppé sur la planète à laquelle ils sont attachés. 

Or, où tend une considération aussi amoindrie? A quelle 
espèce d'erreur donne-t-elle naissance? Sur la Terre nous 
voyons, nous sentons simplement que la gravitation chasse 
tous les corps vers le centre de la Terre. Aucun homme, 
dans le domaine ordinaire de la vie, ne peut voir ni sentir 
autrement, — ne peut s'empêcher de percevoir que toute 
chose, partout, a une tendance gravitante, perpétuelle 



46 EUREKA. 

vers le centre de la Terre, et pas ailleurs; cependant (sauf 
une exception qui sera spécifiée postérieurement) il est 
certain que chaque chose terrestre (pour ne pas parler 
maintenant de toutes les choses célestes) a une tendance 
non-seulement vers le centre de la Terre, mais en outre 
vers toute espèce de direction possible. 

Or, quoique les hommes de philosophie ne puissent pas 
être accusés de se tromper avec le vulgaire dans cette ma- 
tière, ils se laissent toutefois influencer, à leur insu, par 
l'idée vulgaire agissant comme sentiment. — Quoique per- 
sonne n'ait foi da7is les fables du Paganisme, — dit Bryant 
dans sa très-savante Mythologie, — cependant nous nous 
oublions sans cesse au point d'en tirer des inductions comme de 
réalités existantes. — Je veux dire que la perception pure- 
ment sensitive de la gravitation, telle que nous la connais- 
sons sur la Terre, induit l'humanité en fantaisie et la fait 
croire à une concenti-alisation, à une sorte de spécialité ter- 
restre; — qu'elle a toujours incliné vers cette fantaisie les 
intelligences même les plus puissantes, — les détournant 
perpétuellement, quoique imperceptiblement, de la carac- 
téristique réelle du principe; les ayant empêchées jusqu'à 
l'époque présente de saisir même un aperçu de cette 
vérité vitale qui se trouve dans une direction diamétrale- 
ment opposée, — derrière les caractéristiques essentielles 
du principe, qui sont, non pas la concentralisation ou la 
spécialité, mais l'universalité et la diffusion. Cette vérité vitale 
est l'Unité, prise comme source du phénomène. 

Permettez-moi de répéter la définition de la gravita- 
tion : Chaque atome, dans chaque corps, attire chaque autre 
atome, appartenant au même corps ou appartenant à tout autre 
corps, avec une force qui varie en raison inverse des carrés 
des distances de l'atome attirant et de l'atome attiré. 

Que le lecteur s'arrête ici un moment avec moi pour 



EUREKA. 47 

contempler la miraculeuse, ineffable et absolument 
inimaginable complexité de rapports impliquée dans ce 
fait, que chaque atome attire chaque autre atome, — impliquée 
seulement dans ce fait de l'attraction, étant écartée la 
question de la loi ou du mode suivant lesquels l'attraction 
se manifeste, — impliquée dans ce fait unique que chaque 
atome attire plus ou moins chaque autre atome, dans une 
immensité d'atomes telle, que toutes les étoiles qui entrent 
dans la constitution de l'Univers peuvent être à peu près 
comparées pour le nombre aux atomes qui entrent dans la 
composition d'un boulet de canon. 

Eussions-nous simplement découvert que chaque atome 
tendait vers un point favori, vers quelque atome particu- 
lièrement attractif, nous serions encore tombés sur une 
découverte qui, en elle-même, aurait suffi pour accabler 
notre esprit; — mais quelle est cette vérité que nous 
sommes actuellement appelés à comprendre? C'est que 
chaque atome attire chaque autre atome, sympathise avec 
ses plus délicats mouvements, avec chaque atome et avec 
tous, toujours, incessamment, suivant une loi déterminée 
dont la complexité, même considérée seulement en elle- 
même, dépasse absolument les forces de l'imagination 
humaine. Si je me propose de mesurer l'influence d'un 
seul atome sur l'atome son voisin dans un rayon solaire, 
je ne puis pas accomplir mon dessein sans d'abord compter 
et peser tous les atomes de l'Univers et définir la position 
précise de chacun à un moment particulier de la durée. 
Si je m'avise de déplacer, ne fût-ce que de la trillionième 
partie d'un pouce, le grain microscopique de poussière 
posé maintenant sur le bout de mon doigt, quel est le 
caractère de l'action que j'ai eu la hardiesse de commettre? 
J'ai accompli un acte qui ébranle la Lune dans sa marche, 
qui contraint le Soleil à n'être plus le soleil, et qui altère 



48 EUREKA. 

pour toujours la destinée des innombrables myriades 
d'étoiles qui roulent et flamboient devant la majesté de 
leur Créateur. 

De telles idées, de telles conceptions, — pensées mons- 
trueuses qui ne sont plus des pensées, "rêveries de l'âme 
plutôt que raisonnements ou même considérations de l'in- 
tellect, — de telles idées, je le répète, sont les seules que 
nous puissions réussir à créer en nous dans tous nos efforts 
pour saisir le grand principe de Y Attraction. 

Mais maintenant, avec de telles idées, avec une telle 
vision, franchement acceptée, de la merveilleuse complexité 
de l'Attraction, que toute personne, capable de réfléchir 
sur de pareilles matières, s'applique à imaginer un prin- 
cipe adaptable aux phénomènes observés, — ou la con- 
dition qui leur a donné naissance. 

Une si évidente fraternité des atomes n'indique-t-elle 
pas une extraction commune? Une sympathie si victo- 
rieuse, si indestructible, si absolument indépendante, ne 
suggère-t-elle pas l'idée d'une source, d'une paternité 
commune? Un extrême ne pousse-t-il pas la raison vers 
l'extrême son contraire ? L'infini dans la division ne se 
rapporte-t-il pas à l'absolu dans l'individualité ? Le super- 
latif de la complexité ne fait-il pas deviner la perfection 
dans la simplicité ? Je veux dire, non pas seulement que 
les atomes, comme nous les voyons, sont divisés ou qu'ils 
sont complexes dans leurs rapports, mais surtout qu'ils 
sont inconcevablement divisés et inexprimablement com- 
plexes; c'est de l'extrême des conditions que je veux 
parler maintenant, plutôt que des conditions elles-mêmes. 
En un mot, n'est-ce pas parce que les atomes étaient, à une 
certaine époque très -ancienne, quelque chose de plus même 
qu'un assemblage, — n'est-ce pas parce que, originellement, 
donc normalement, ils étaient Un, que maintenant en 



EUREKA. 49 

toutes circonstances, sur tous les points, dans toutes les 
directions, par tous les modes de rapprochement, dans 
tous les rapports et à travers toutes les conditions, ils 
s'efforcent de retourner vers cette unité absolue, indépen- 
dante et inconditionnelle? 

Ici , quelqu'un demandera peut-être : « Pourquoi , puisque 
c'est vers l'Unité que ces atomes s'efforcent de retourner, 
ne jugeons-nous pas et ne définissons-nous pas l'Attraction 
une simple tendance générale vers un centre? — Pourquoi, par- 
ticulièrement, vos atomes, les atomes que vous nous 
donnez comme ayant été irradiés d'un centre, ne retour- 
nent-ils pas tous à la fois, en ligne droite, vers le point 
central de leur origine?» 

Je réponds qu'ils le font, ainsi que je le montrerai clai- 
rement; mais que la cause qui les y pousse est tout à fait 
indépendante du centre considéré comme tel. Ils tendent 
tous en ligne droite vers un centre, à cause de la sphéricité 
selon laquelle ils ont été lancés dans l'espace. Chaque 
atome, formant une partie d'un globe généralement uni- 
forme d'atomes, trouve naturellement plus d'atomes dans 
la direction du centre que dans toute autre direction; 
c'est donc dans ce sens qu'il est poussé, mais il n'y est pas 
poussé parce que le centre est le point de son origine. II n'est 
pas de point auquel les atomes se rallient. II n'est pas de 
lieu, soit dans le concret, soit dans l'abstrait, auquel je les 
suppose attachés. Rien de ce qui peut s'appeler localité ne 
doit être conçu comme étant leur origine. Leur source est 
dans le principe Unité. C'est là le père qu'ils ont perdu. 
C'est là ce qu'ils cherchent toujours, immédiatement, dans 
toutes les directions, partout où ils peuvent le trouver, 
même partiellement; apaisant ainsi, dans une certaine 
mesure, leur indestructible tendance, tout en faisant route 
vers leur absolue satisfaction finale. 



5<D EUREKA. 

II suit de tout ceci que tout principe qui sera suffisant 
pour expliquer en general la loi, ou modus operandi, de la 
force attractive, devra aussi expliquer cette loi dans le 
particulier; — c'est-à-dire que tout principe qui montrera 
pourquoi les atomes doivent tendre vers leur centre général 
d'irradiation, avec des forces variant en proportion inverse 
des carrés des distances, expliquera d'une manière satis- 
faisante la tendance, conforme à la même loi, qui pousse 
l'atome vers l'atome ; — car la tendance vers le centre est 
simplement la tendance de chacun vers chacun, et non 
pas une tendance vers un centre considéré comme tel. 

On voit en même temps que l'établissement de mes 
propositions n'implique aucune nécessité de modifier les 
termes de la définition newtonienne de la Gravitation, 
laquelle déclare que chaque atome attire chaque autre 
atome, dans une infinie réciprocité, et ne déclare que 
cela; mais (en supposant toutefois que ce que je propose 
sera finalement admis) il me semble évident que, dans les 
futures opérations de la Science, on pourrait éviter quelque 
erreur occasionnelle, si l'on adoptait une phraséologie plus 
ample, telle que celle-ci : — Chaque atome tend vers 
chaque autre atome, etc., avec une force, etc.; le résultat 
général étant une tendance de tous les atomes, avec une jorce sem- 
blable, vers un centre général. 

En reprenant notre route à l'inverse, nous sommes 
arrivés à un résultat identique; mais, dans l'un des cas, 
Y Intuition était le point de départ, dans l'autre, elle était le 
but. En commençant mon premier voyage, je pouvais dire 
seulement que je sentais, par une irrésistible intuition, que 
la Simplicité avait été la caractéristique de l'action origi- 
nelle de Dieu; — en finissant mon second voyage, je puis 
seulement déclarer que je perçois, par une irrésistible 
intuition, que l'Unité a été la source des phénomènes de 



EUREKA. 5 I 

Ia]Gravitation newtonienne observés jusqu'à présent. Ainsi, 
selon les écoles, je ne prouve rien. Soit. Je n'ai pas d'autre 
ambition que de suggérer, — et de convaincre par la sug- 
gestion. J'ai l'orgueilleuse conviction qu'il existe des intel- 
ligences humaines profondes, douées d'un prudent discer- 
nement, qui ne pourront pas s'empêcber d'être largement 
satisfaites de mes simples suggestions. Pour ces intelli- 
gences, — comme pour la mienne, — il n'est pas 
de démonstration mathématique qui puisse apporter la 
moindre vraie preuve additionnelle à la grande Vérité que j'ai 
avancée, à savoir que Y Unité Originelle est la source, le prin- 
cipe des Phénomènes Universels. Pour ma part, je ne suis pas 
aussi sûr que je parle et que je vois; — je ne suis pas aussi 
sûr que mon cœur bat et que mon âme vit; — que le soleil 
se lèvera demain matin, probabilité qui gît encore dans le 
Futur, — je ne prétends pas du tout en être aussi sûr que je 
le suis de ce Fait irréparablement passé, que tous les Etres 
et Toutes les Pensées des Etres, avec toute leur ineffable 
Multiplicité de Rapports, ont jailli à la fois à l'existence 
de la primordiale et indépendante Unité. 

Relativement à la Gravitation newtonienne, le Docteur 
Nichol, l'éloquent auteur de Y Architecture des deux, dit : 
«En vérité, nous n'avons aucune raison de supposer que 
cette grande Loi, telle qu'elle nous est aujourd'hui con- 
nue, soit la formule suprême ou la plus simple, consé- 
quemment universelle et omnicompréhensible, d'une 
grande Ordonnance. Le mode suivant lequel son intensité 
diminue avec l'élément de la distance n'a pas l'aspect d'un 
principe suprême, lequel principe comporte toujours la sim- 
plicité de ces axiomes, évidents par eux-mêmes, qui con- 
stituent la base de la Géométrie. » 

II est absolument vrai que les principes suprêmes, selon le 
sens usuel des termes, comportent toujours la simplicité 

4- 



j2 EUREKA. 

des axiomes géométriques (quant aux choses évidentes par 
elles-mêmes, il n'en existe pas); — mais ces principes ne 
sont pas clairement suprêmes; en d'autres termes, les choses 
que nous avons l'habitude de qualifier principes ne sont 
pas, à proprement parler, des principes, — puisqu'il ne 
peut exister qu'un principe, qui est la Volition Divine. 
Nous n'avons donc aucun droit de supposer, d'après ce 
que nous observons dans les règles qu'il nous plaît follement 
d'appeler principes, quoi que ce soit qui ressemble aux 
caractéristiques d'un principe proprement dit. Les prin- 
cipes suprêmes, dont le Docteur NichoJ parle comme com- 
portant la simplicité géométrique, peuvent avoir et ont 
en effet cet aspect géométrique, puisqu'ils sont une partie 
intégrante d'un vaste système géométrique, c'est-à-dire 
d'un système de simplicité, dans lequel toutefois le prin- 
cipe vraiment suprême est, comme nous le savons, le maxi- 
mum du complexe, autrement dit, de l'inintelligible; — 
car n'est-ce pas la Capacité Spirituelle de Dieu? 

Cependant j'ai cité la remarque du Docteur Nichol, 
non pas tant pour infirmer sa philosophie que pour attirer 
l'attention sur ce fait, que, malgré que tous les hommes 
aient admis un certain principe comme existant au delà 
de la loi de la Gravitation, aucune tentative n'a été faite 
pour définir ce quest particulièrement ce principe; — si 
nous exceptons peut-être quelques visées fantastiques qui 
le transportent dans le Magnétisme, dans le Mesmérisme, 
dans le Swedenborgianisme, ou dans le Transcendanta- 
lisme, ou dans tout autre délicieux isme de la même 
espèce, invariablement favorisé par une seule et même 
espèce de gens. Le grand esprit de Newton, tout en sai- 
sissant hardiment la Loi elle-même, a reculé devant le 
principe de la Loi. Plus active, plus compréhensible au 
moins, sinon plus patiente et plus profonde, la sagacité 



EUREKA. 53 

de Laplace n'eut pas le courage de s'y attaquer. Mais 
l'hésitation de la part de ces astronomes n'est pas si diffi- 
cile à comprendre. Eux aussi, comme d'ailleurs tous les 
mathématiciens de la première classe, ils étaient purement 
mathématiciens; leur intelligence du moins était marquée 
d'un caractère mathématico-physique vigoureusement pro- 
noncé. Tout ce qui n'était pas distinctement situé dans le 
domaine de la Physique ou des Mathématiques leur appa- 
raissait comme des Non-Entités ou des Ombres. Néan- 
moins, nous pouvons bien nous étonner que Leibnitz, qui 
fut une exception remarquable à cette règle générale, et 
dont le tempérament spirituel était un singulier mélange 
du mathématique avec le physico-métaphysique, n'ait pas 
d'abord recherché et défini le point en litige. Newton et 
Laplace , cherchant un principe , et n'en découvrant aucun 
physique, devaient humblement et tranquillement s'arrêter 
à cette conclusion, qu'il n'en existait absolument aucun; 
mais il est presque impossible de concevoir que Leibnitz, 
ayant épuisé dans ses recherches les domaines de la phy- 
sique, n'ait pas marché droit, plein de hardiesse et de 
confiance, à travers ce vieux labyrinthe du royaume de 
la Métaphysique qui lui était si familier. II est évident 
qu'il a dû s'aventurer à la recherche du trésor; — s'il ne 
l'a pas trouvé, c'est peut-être, après tout, parce que sa 
merveilleuse conductrice, son Imagination, n'était pas suf- 
fisamment adulte ou assez bien éduquée pour le diriger 
dans la bonne route. 

J'observais tout à l'heure qu'il avait été fait de vagues 
tentatives pour attribuer la Gravitation à de certaines 
forces très-douteuses, dont le nom affecte la désinence 
isme. Mais ces tentatives, quoique considérées très-juste- 
ment comme hardies, n'ont pas visé plus loin qu'à la 
généralité, à la pure généralité de la Loi newtonienne. 



54 EUREKA. 

Aucun effort d'explication, aucun effort heureux, à ma 
connaissance, n'a été fait relativement à son modus operandi. 
C'est donc avec une crainte bien légitime d'être pris pour 
un fou, dès le début, et avant d'avoir pu porter mes pro 
positions sous* l'œil de ceux-là qui seuls sont compétents 
pour décider sur leur valeur, que je déclare ici que le 
modus operandi' de la Loi de la Gravitation est une chose 
excessivement simple et parfaitement appréciable, à la 
condition que nous nous approchions du problème selon 
une juste gradation et dans la bonne route, — c'est- 
à-dire si nous le considérons du point de vue convenable. 



VII 

Soit que nous arrivions à l'idée d'absolue Unité, source 
présumée de Tous les Etres, par une considération de la 
Simplicité prise pour la caractéristique la plus probable de 
l'action originelle de Dieu; — soit que nous y parvenions 
par l'examen de l'universalité de rapports dans les phéno- 
mènes de la gravitation ; — ou soit enfin que nous abou- 
tissions à cette idée comme au résultat de la corroboration 
réciproque des deux procédés, — toujours est-il que l'idée, 
une fois acceptée, est inséparablement connexe d'une 
autre idée, celle de la condition de l'Univers sidéral, tel 
que nous le voyons maintenant, c'est-à-dire d'une incom- 
mensurable diffusion à travers l'espace. Or, une connexion 
entre ces idées, — unité et diffusion, — ne peut pas être 
admissible sans une troisième idée, celle de Yinadiation. 
L'Unité Absolue étant prise comme centre, l'Univers 
sidéral existant est le résultat d'une irradiation partant de ce 
centre. 

Or, les lois de l'irradiation sont connues. Elles sont partie 



EUREKA. 5 J 

intégrante de la spbbe. Elles appartiennent à la classe des 
propriétés géométriques incontestables. Nous disons d'elles : elles 
sont vraies, elles sont évidentes. Demander pourquoi elles 
sont vraies, ce serait demander pourquoi sont vrais les 
axiomes sur lesquels s'appuie la démonstration de ces lois. 
II n'y a rien de démontrable, pour parler strictement; mais 
s'il y a quelque chose de démontrable, les propriétés et 
les lois en question sont démontrées. 

Mais ces lois, que déclarent-elles? Comment, par quels 
degrés l'irradiation procède-t-elle du centre vers l'espace ? 

D'un centre lumineux la Lumière émane par irradia- 
tion, et les quantités de lumière reçues par un plan quel- 
conque, que nous supposerons changeant de position, de 
manière à se trouver tantôt plus près, tantôt plus loin du 
centre, diminueront dans la même proportion que s'ac- 
croîtront les carrés des distances entre le plan et le corps 
lumineux, et s'accroîtront dans la même proportion que 
diminueront les carrés. 

L'expression de la loi peut être ainsi généralisée : — 
Le nombre de molécules lumineuses, ou, si l'on préfère 
d'autres termes, le nombre d'impressions lumineuses, 
reçues par le plan mobile, sera en proportion inverse des 
carrés des distances où sera situé le plan. Et pour généra- 
liser encore, nous pouvons dire que la diffusion, l'éparpil- 
lement, l'irradiation, en un mot, est en proportion directe 
des carrés des distances. 

Par exemple : à la distance B, du centre lumineux A, 
un certain nombre de particules est éparpillé, de manière 
à occuper la surface B. Donc à la distance double, c'est-à- 
dire àC, ces particules se trouveront d'autant plus épar- 
pillées qu'elles occuperont quatre surfaces semblables; à la 
distance triple, ou à D, elles seront d'autant plus séparées 
les unes des autres qu'elles occuperont neuf surfaces sem- 



}6 EUREKA. 

blables; à une distance quadruple, ou à E, elles seront 
tellement diffuses qu'elles s'étendront sur seize surfaces 
semblables; — et ainsi de suite à l'infini. 




Généralement, en disant que l'irradiation procède en 
raison proportionnelle directe des carrés des distances, 
nous nous servons du terme irradiation pour exprimer le 
degré de diffusion à mesure que nous nous éloignons du 
centre. Inversant la proposition, et employant le mot co7i- 
centralisation pour exprimer le degré d'attraction générale à 
mesure que nous nous rapprochons du centre, nous pou- 
vons dire que la concentralisation procède en raison inverse 
des carrés des distances. En d'autres termes, nous sommes 
arrivés à cette conclusion, que, dans l'hypothèse que la 
matière ait été originellement irradiée d'un centre, et soit 
maintenant en train d'y retourner, la concentralisation , ou 
action de retour, procède exactement comme nous savons que 
procède la jorce de gravitation. 

Or, s'il nous était permis de supposer que la concentra- 
lisation représente exactement la jorce de la tendance vers le 
centre, — que l'une est en exacte proportion avec l'autre, 
et que les deux procèdent simultanément, nous aurions 
démontré tout ce qui était à démontrer. La seule difficulté 
ici consiste donc à établir une proportion directe entre la 
concentralisation et la force de concentralisation; et nous 



EUREKA. 57 

pouvons considérer la chose comme faite si nous établis- 
sons une proportion semblable entre l'irradiation et la. force 
d'irradiation. 

Une rapide inspection des Cieux suffit pour nous mon- 
trer que les étoiles sont distribuées avec une certaine uni- 
formitégénéraleetàunecertaine égalité de distance àtravers 
la région de l'espace où elles sont groupées, affectant dans 
leur ensemble une forme approximativement sphérique; 
— cette espèce d'égalité, générale plutôt qu'absolue, ne 
contredisant en rien ma déduction sur l'inégalité de dis- 
tances, dans de certaines limites, entre les atomes originel- 
lement irradiés, et représentant un corollaire du système 
évident d'infinie complexité de rapports tirée de l'unité 
absolue. Je suis parti, on se le rappelle, de l'idée d'une 
distribution généralement uniforme, mais particulièrement 
inégale, des atomes; — idée confirmée, je le répète, par 
une inspection des étoiles, telles qu'elles existent actuel- 
lement. 

Mais même dans l'égalité générale de distribution, en 
ce qui regarde les atomes, apparaît une difficulté qui, sans 
aucun doute, s'est déjà présentée à ceux de mes lecteurs 
qui croient que je suppose cette égalité de distribution 
effectuée par l'iiradiation partant d'un centre. Au premier coup 
d'œil, l'idée de l'irradiation nous force à accepter cette autre 
idée, jusqu'à présent non séparée et en apparence insépa- 
rable, d'une agglomération autour d'un centre, et d'une 
dispersion à mesure qu'on s'en éloigne, — l'idée, en un 
mot, d'inégalité de distribution relativement à la matière 
irradiée. 

Or, j'ai fait observer ailleurs' 1 ) que si la Raison, à la 
recherche du Vrai, peut jamais trouver sa route, c'est par 

''' Double Assassinat dans la rue Morgue, — Histoires extraordinaires. 



58 EUREKA. 

des difficultés telles que celle actuellement en question T 
par une telle inégalité, par de telles particularités, par de 
telles saillies sur le plan ordinaire des choses. Grâce à la 
difficulté, à la particularité qui se présente ici, je bondis 
d'un seul coup vers le secret, — secret que je n'aurais 
jamais pu atteindre sans la particularité et les inductions 
qu'elle me fournit par son pur caractère de particularité. 

La marche de ma pensée, arrivée à ce point, peut être 
grossièrement dessinée de la manière suivante : — Je me 
dis : «L'Unité, comme je l'ai expliquée, est une vérité; 
— je le sens. La Diffusion est une vérité; je le vois. L'Irra- 
diation, par laquelle seule ces deux vérités sont conciliées, 
est conséquemment une vérité; je le perçois. L'égalité de 
diffusion, d'abord déduite à priori et ensuite confirmée 
par l'inspection des phénomènes, est aussi une vérité; — 
je l'admets pleinement. Jusqu'ici tout est clair autour de 
moi; — il n'y a pas de nuages derrière lesquels puisse se 
cacher le secret, le grand secret du modus operandi de la 
gravitation ; — mais ce secret est quelque part aux envi- 
rons, très-certainement, et n'y eût-il qu'un seul nuage 
en vue, je serais tenu de soupçonner ce nuage.» Et juste- 
ment, comme je me dis cela, voilà qu'un nuage apparaît. 
Ce nuage est l'impossibilité apparente de concilier ma 
vérité, irradiation avec mon autre vérité, égalité de diffusion. 
Je me dis alors : «Derrière cette impossibilité apparente 
doit se trouver ce que je cherche.» Je ne dis pas : impos- 
sibilité réelle; car une invincible foi dans mes vérités me 
confirme qu'il n'y a là, après tout, qu'une simple diffi- 
culté; mais je vais jusqu'à dire, avec une confiance opi- 
niâtre, que, quand cette difficulté sera résolue, nous trou- 
verons, enveloppée dans le procédé de solution, la clef du secret 
que nous cherchons. De plus, je sens que nous ne décou- 
vrirons qu'une seule solution possible de la difficulté, et 



EUREKA. 59 

cela, pour cette raison que, s'il y en avait deux, l'une des 
deux serait superflue, sans utilité, vide, ne contenant 
aucune clef, puisqu'il n'est pas besoin d'une double clef 
pour ouvrir un secret quelconque de la nature. 

Et maintenant examinons : — les notions ordinaires, 
les notions distinctes que nous pouvons avoir de l'irradia- 
tion, sont tirées du mode tel que nous le voyons appliqué 
dans le cas de la Lumière. Là nous trouvons une effusion 
continue de courants lumineux, avec une jorce que nous n'avons 
aucun droit de supposer variable. Or, dans n'importe quelle 
irradiation de cette nature, continue et d'une force inva- 
riable, les régions voisines du centre doivent être inévita- 
blement plus remplies que les régions éloignées. Mais je 
n'ai supposé aucune irradiation telle que celle-là. Je n'ai 
pas supposé une irradiation continue; par la simple raison 
qu'une telle supposition impliquerait d'abord la nécessité 
d'adopter une conception que l'homme, ainsi que je l'ai 
montré, ne peut pas adopter, et que l'examen du firma- 
ment réfute, ainsi que je le démontrerai plus amplement, 

— la conception d'un Univers sidéral absolument infini, 

— et impliquerait, en second lieu, l'impossibilité de com- 
prendre une réaction, c'est-à-dire la gravitation, telle 
qu'elle existe maintenant, puisque, tant qu'une action se 
continue, aucune réaction, naturellement, ne peut avoir 
lieu. Donc , ma supposition , ou plutôt l'inévitable déduction 
tirée des justes prémisses, était celle d'une irradiation déter- 
minée, d'une irradiation finalement discontinuée. 

Qu'il me soit permis maintenant de décrire le seul 
mode possible selon lequel nous pouvons comprendre que 
la matière ait été répandue à travers l'espace, de manière à 
remplir à la fois les conditions d'irradiation et de distri- 
bution généralement égale. 

Par commodité d'illustration, imaginons d'abord une 



6o EUREKA. 

sphère creuse, de verre ou d'autre matière, occupant 
l'espace à travers lequel la matière universelle a été égale- 
ment éparpillée, par le moyen de l'irradiation, de la par- 
ticule absolue, indépendante, inconditionnelle, placée au 
centre de la sphère. 

Un certain effort de la puissance expansive (que nous 
présumons être la Volonté Divine), — en d'autres termes, 
une certaine jorce, dont la mesure est la quantité de 
matière, c'est-à-dire le nombre des atomes, — a émis, 
émet, par irradiation, ce nombre d'atomes, les chassant 
hors du centre dans toutes les directions, leur proximité 
réciproque diminuant à mesure qu'ils s'éloignent de ce 
centre, jusqu'à ce que finalement ils se trouvent éparpillés 
sur la surface intérieure de la sphère. 

Quand les atomes ont atteint cette position, ou pen- 
dant qu'ils tendaient à l'atteindre, un second exercice in- 
férieur de la même force, — une seconde force inférieure 
de la même nature, — émet de la même manière, par 
irradiation, une seconde couche d'atomes qui va se dépo- 
ser sur la première; le nombre d'atomes, dans ce cas 
comme dans le premier, étant la mesure de la force qui 
les a émis, — en d'autres termes, la force étant précisé- 
ment appropriée au dessein qu'elle accomplit, — la force 
et le nombre d'atomes envoyés par cette force étant direc- 
tement proportionnels. 

Quand cette seconde couche a atteint sa destination ou 
pendant qu'elle s'en approche, un troisième exercice infé- 
rieur de la même force, ou une troisième force inférieure 
de même nature, — le nombre des atomes émis étant dans 
tous les cas la mesure de la force, — dépose une troisième 
couche sur la seconde, — et ainsi de suite, jusqu'à ce que 
ces couches concentriques, devenant de moins en moins 
vastes, atteignent finalement le point central; et alors la 



EUREKA. 6 1 

matière diffusible, en même temps que la force diffusive, 
se trouve épuisée. 

Notre sphère est maintenant remplie, par le moyen de 
l'irradiation, d'atomes également répartis. Les deux con- 
ditions nécessaires, celles de l'irradiation et d'une diffu- 
sion égale, sont accomplies par le seul mode qui permette 
de concevoir la possibilité de leur accomplissement simul- 
tané. C'est pour cette raison que j'ai l'espérance de trouver 
maintenant, caché dans la condition présente des atomes 
ainsi distribués à travers la sphère, le secret dont je suis 
en quête, le principe si important du modus operandi de la 
loi newtonienne. Examinons donc la condition actuelle 
des atomes. 

Ils sont placés dans une série de couches concentriques. 
Ils sont également distribués à travers la sphère. Ils ont 
été irradiés vers ces positions. 

Les atomes étant également distribués, plus est grande 
la superficie d'une de ces couches concentriques quel- 
conques, plus grand sera le nombre d'atomes distribués 
dans cette couche. En d'autres termes, le nombre d'atomes 
situés sur la surface d'une de ces couches concentriques 
quelconque est en proportion directe de l'étendue de cette 
surface. 

Mais, dans toute série de sphères concentriques, les surfaces sont 
en proportion directe des carrés des distances à partir du centre, ou , 
plus brièvement, les surfaces des sphères sont entre elles 
comme les carrés de leurs rayons. 

Conséquemment, le nombre d'atomes, dans une couche 
quelconque, est en proportion directe du carré de la dis- 
tance qui sépare cette couche du centre. 

Mais le nombre des atomes dans une couche quelconque 
est la mesure de la force qui a émis cette couche, c'est- 
à-dire qu'elle est en proportion directe de la force. 



62. EUREKA. 

Donc la force qui a irradié chaque couche est en pro- 
portion directe du carré de la distance entre cette couche 
et le centre, ou, pour généraliser, lajorce de l'irradiation a eu 
lieu en proportion directe des carrés des distances. 

Or, la Réaction, autant que nous en pouvons connaître, 
c'est l'Action inversée. Le principe général de la Gravi- 
tation étant, en premier lieu, entendu comme la réaction 
d'un acte, comme l'expression d'un désir de la part de la 
Matière, existant à l'état de diffusion, de retourner à 
l'Unité d'où elle est issue, et en second lieu, l'esprit étant 
obligé de déterminer le caractère de ce désir, la manière 
selon laquelle il doit naturellement se manifester, — étant, 
en d'autres termes, obligé de concevoir une loi probable, 
ou modus operandi, pour l'action de retour, ne peut pas ne 
pas arriver à cette conclusion que la loi de retour doit être 
précisément la réciproque de la loi d'émission. Chacun du 
moins aura parfaitement le droit de considérer la chose 
comme démontrée, jusqu'à ce que quelqu'un donne une 
raison plausible qui affirme le contraire, jusqu'à ce qu'une 
autre loi de retour soit imaginée que l'intelligence puisse 
adopter comme préférable. 

Donc, la matière irradiée dans l'espace, avec une force 
qui varie comme les carrés des distances, pourrait à priori 
être supposée retourner vers son centre d'irradiation avec 
une force variant en raison inverse des carrés des distances ; 
et j'ai déjà montré que tout principe qui expliquera pour- 
quoi les atomes tendent, en raison d'une loi quelconque, 
vers le centre général, doit être admis comme expliquant 
en même temps, d'une manière suffisante, pourquoi, en 
raison de la même loi, ils tendent l'un vers l'autre. Car, 
en fait, la tendance vers le centre général n'est pas une 
tendance vers un centre positif; elle a lieu vers ce point, 
seulement parce que chaque atome, en se dirigeant vers 



EUREKA. 63 

un tel point, s'achemine directement vers son centre réel 
et essentiel, qui est l'Unité, — l'Union absolue et finale 
de toutes choses. 

Cette considération ne présente à mon esprit aucune 
difficulté; mais cela ne m'aveugle pas sur son obscurité 
possible pour les esprits moins habitués à manier des 
abstractions, et en somme il serait peut-être bon de 
considérer la proposition d'un ou deux autres points de 
vue. 

La molécule absolue, indépendante, originellement 
créée par la Volition Divine, doit avoir été dans une con- 
dition de normalité positive ou de perfection; — car toute 
imperfection implique rapport. Le bien est positif; le mal 
est négatif; il n'est que la négation du bien, comme le 
froid est la négation de la chaleur, l'obscurité, de la 
lumière. Pour qu'une chose soit mauvaise, il faut qu'il y 
ait quelque autre chose qui soit comparable à ce qui est mau- 
vais; — une condition à laquelle cette chose mauvaise ne 
satisfait pas; une loi qu'elle viole; un être qu'elle offense. Si 
cet être, cette loi, cette condition, relativement auxquels la 
chose est mauvaise, n'existent pas, ou si, pour parler plus 
strictement, il n'existe ni êtres, ni lois, ni conditions, 
alors la chose ne peut pas être mauvaise et devra consé- 
quemment être bonne. Toute déviation de la normalité 
implique une tendance au retour. Une différence d'avec 
ce qui est normal, droit, juste, ne peut avoir été créée 
que par la nécessité de vaincre une difficulté. Et si la force 
qui surmonte cette difficulté n'est pas infiniment conti- 
nuée, la tendance indestructible à ce retour pourra à la 
longue agir dans le sens de sa satisfaction. La force retirée, 
la tendance agit. C'est le principe de réaction, comme 
conséquence inévitable d'une action finie. Pour employer 
une phraséologie dont on pardonnera l'affectation appa- 



64 EUREKA. 

rente à cause de son énergie, nous pouvons dire que la 
Réaction est le retour de ce qui est et ne devrait pas être vers 
ce qui était originellement, et conséquemment devrait être; — et 
j'ajoute que l'on trouverait toujours la force absolue de la 
Réaction en proportion directe avec la réalité, la vérité, 
l'absolu du principe originel, s'il était possible de mesurer 
celui-ci; — et conséquemment la plus grande de toutes 
les réactions concevables doit être celle produite par la 
tendance dont il est question ici, — la tendance à retour- 
ner vers Y absolu originel, vers le suprême primitif. La gravi- 
tation doit donc être la plus énergique de toutes les forces, — idée 
obtenue à priori et largement confirmée par l'induction. 
Quel usage je ferai de cette idée, on le verra par la suite. 
Les atomes, ayant été répandus hors de leur condition 
normale d'Unité, cherchent à retourner — vers quoi? 
Non pas, certainement, vers aucun point particulier; car 
il est clair que si, au moment de la diffusion, tout l'Uni- 
vers matériel avait été projeté collectivement à une cer- 
taine distance du point d'irradiation, la tendance atomique 
vers le centre de la sphère n'aurait pas été troublée le 
moins du monde; les atomes n'auraient pas cherché le 
point de l'espace absolu dont ils étaient originairement issus. 
C'est simplement la condition, et non le point ou le lieu où 
cette condition a pris naissance, que les atomes cherchent 
à rétablir; — ce qu'ils désirent, c'est simplement cette condi- 
tion qui est- leur normalité. «Mais ils cherchent un centre, — 
dira-t-on, — et un centre est un point.» C'est vrai; mais 
ils cherchent ce point, non dans son caractère de point 
(car si toute la sphère changeait de position, ils cherche- 
raient également le centre, et le centre serait alors un 
autre point), mais parce que, en raison de la forme dans 
laquelle ils existent collectivement (qui est celle de la 
sphère), c'est seulement par le point en question, qui est 



EUREKA. 65 

le centre de la sphère, qu'ils peuvent atteindre leur véri- 
table but, l'Unité. Dans la direction du centre, chaque 
atome perçoit plus d'atomes que dans toute autre direction. 
Chaque atome est poussé vers le centre, parce que sur la 
ligne droite, qui s'étend de lui au centre et qui continue 
au delà jusqu'à la circonférence, se trouve un plus grand 
nombre d'atomes que sur toute autre ligne droite, — un 
plus grand nombre d'objets qui le cherchent, lui, atome 
individuel, — un plus grand nombre de satisfactions pour 
sa propre tendance à l'Unité, — en un mot, parce que 
dans la direction du centre se trouve la plus grande possi- 
bilité de satisfaction générale pour son appétit individuel. 
Pour parler brièvement, la condition de l'Unité est en 
réalité ce que cherchent les atomes, et s'ils semblent cher- 
cher le centre de la sphère, ce n'est qu'implicitement, 
parce que le centre implique, contient, enveloppe le seul 
centre essentiel, l'Unité. Mais, en raison de ce caractère 
double et implicite, il est impossible de séparer pratique- 
ment la tendance vers l'Unité abstraite de la tendance vers 
le centre concret. Ainsi la tendance des atomes vers le 
centre général est, à tous égards, pratique et logique, la 
tendance de chacun vers chacun, et cette tendance réci- 
proque universelle est la tendance vers le centre; l'une 
peut être prise pour l'autre; tout ce qui s'applique à l'une 
doit s'appliquer à l'autre, et enfin tout principe qui expli- 
quera suffisamment l'une est une explication indubitable 
de l'autre. 

Je regarde soigneusement autour de moi pour trouver 
une objection rationnelle contre ce que j'ai avancé, et je 
n'en puis découvrir aucune; mais parmi cette classe d'ob- 
jections généralement présentées par les douteurs de pro- 
fession, les amoureux du Doute, j'en aperçois très-aisé- 
ment trois, et je vais les examiner successivement. 



66 EUREKA. 

On dira peut-être d'abord : «La preuve que la force 
d'irradiation (dans le cas en question) est en proportion 
directe des carrés des distances repose sur cette supposi- 
tion gratuite que le nombre des atomes dans chaque 
couche est la mesure de la force par laquelle ils ont été 
émis.» 

Je réponds que non-seulement j'ai parfaitement le droit 
de faire une telle supposition, mais que je n'aurais aucun 
droit d'en faire une autre. Ce que je suppose est simple- 
ment qu'un effet sert de mesure à la cause qui le produit, 
— que tout exercice de la Volonté Divine sera propor- 
tionnel au but qui réclame cet exercice, — et que les 
moyens de l'Omnipotence, ou de I'Omniscience, seront 
exactement appropriés à ses desseins. Le déficit ou l'excès 
dans la cause ne peuvent engendrer aucun effet. Si la force 
qui a irradié chaque couche dans la position qu'elle 
occupe avait été moins ou plus grande qu'il n'était néces- 
saire, c'est-à-dire, si elle n'avait pas été en proportion 
directe avec le but, alors cette couche n'aurait pas pu être 
irradiée à sa juste position. Si la force qui, en vue d'une 
égalité générale de distribution, a émis le nombre juste 
d'atomes pour chaque. couche, n'avait pas été en propor- 
tion directe avec le nombre, alors ce nombre n'aurait pas 
été le nombre demandé pour une égale distribution. 

La seconde objection supposable a de meilleurs droits 
à une réponse. 

C'est un principe admis en dynamique que tout corps, 
recevant une impulsion, une disposition à se mouvoir, se 
meut en ligne droite dans la direction donnée par la force 
impulsive, -jusqu'à ce qu'il soit détourné ou arrêté par 
quelque autre force. Comment donc, demandera-t-on 
peut-être, ma première couche, la couche extérieure 
d'atomes peut-elle arrêter son mouvement à la surface de 



EUREKA. 67 

la sphère de verre imaginaire, quand une seconde force, 
d'un caractère non imaginaire, ne se manifeste pas, pour 
expliquer cette interruption dans le mouvement? 

Je réponds que l'objection prend naissance ici dans une 
supposition tout à fait gratuite de la part du critique, — 
la supposition d'un principe dynamique à une époque où 
il n'existait pas de principes, en quoi que ce soit; — je 
me sers naturellement du mot principe dans le sens même 
que le critique attribue à ce mot. 

Au commencement des choses, nous ne pouvons admettre, 
nous ne pouvons comprendre qu'une Première Cause, le 
Principe vraiment suprême, la Volonté de Dieu. L'action 
primitive, c'est-à-dire l'Irradiation de l'Unité, doit avoir 
été indépendante de tout ce que le monde appelle principe, 
parce que ce que nous désignons sous ce terme n'est 
qu'une conséquence de la réaction de cette action primi- 
tive; — je dis action primitive; car la création de la molé- 
cule matérielle absolue doit être considérée comme une 
conception plutôt que comme une action dans le sens ordi- 
naire du mot. Ainsi nous regarderons l'action primitive 
comme une action tendant à l'établissement de ce que 
nous appelons maintenant principes. Mais cette action pri- 
mitive elle-même doit être entendue comme une Volition 
continue. La Pensée de Dieu doit être comprise comme 
donnant naissance à la Diffusion, comme l'accompagnant, 
comme la régularisant, et finalement comme se retirant 
d'elle après son accomplissement. Alors commence la 
Réaction , et par la Réaction , le principe, dans le sens où nous 
employons le mot. II serait prudent, toutefois, de limiter 
l'application de ce mot aux deux résultats immédiats de 
la cessation de la Volition Divine, c'est-à-dire aux deux 
agents, Attraction et Répulsion. Chaque autre agent naturel 
dérive, plus ou moins immédiatement, de ces deux-là et 

5- 



68 EUREKA. 

serait en conséquence plus convenablement désigné sous 
le nom de sous-principe. 

On peut objecter en troisième lieu que le mode parti- 
culier de distribution des atomes que j'ai exposé est une 
hypothèse et rien de plus. 

Or, je sais que le mot hypothèse est une lourde mas- 
sue, empoignée immédiatement, sinon soulevée, par tous 
les petits penseurs, à la première apparence d'une propo- 
sition portant, plus ou moins, le costume d'une théorie. 
Mais il n'y a ici aucune bonne raison pour jouer de ce 
terrible marteau de l'hypothèse, même pour ceux qui 
sont capables de le soulever, géants ou mirmidons. 

Je maintiens d'abord que le mode tel que je l'ai décrit 
est le seul par lequel nous puissions concevoir que la Ma- 
tière ait été répandue de manière à satisfaire à la fois aux 
deux conditions d'irradiation et de distribution générale- 
ment égale. J'affirme ensuite que ces conditions elles- 
mêmes se sont imposées à ma pensée comme résultats 
inévitables d'un raisonnement aussi logique que celui sur 
lequel repose n'importe quelle démonstration d'Euclide; et j'af- 
firme, en troisième lieu, que, quand même l'accusation 
d'hypothèse serait aussi bien appuyée qu'elle est, en fait, 
vaine et insoutenable, la validité et l'infaillibilité de mon 
résultat n'en serait cependant pas infirmée, même dans le 
plus petit détail. 

Je m'explique : — la Gravitation newtonienne, loi de 
la Nature, loi dont l'existence ne peut être mise en ques- 
tion qu'à Bedlam, loi qui, une fois admise, nous donne 
le moyen d'expliquer les neuf dixièmes des phénomènes 
de l'Univers, — loi que nous sommes, à cause de cela 
même, et sans en référer à aucune autre considération, 
disposés à admettre et que nous ne pouvons nous empê- 
cher de reconnaître comme loi, — mais loi dont ni le 



EUREKA. 69 

principe ni le modus operandi du principe n'ont été jusqu'à 
présent décalqués par l'analyse humaine, — loi enfin qui 
n'a été trouvée susceptible d'aucune explication, ni dans 
son détail, ni dans sa généralité, — se montre décidé- 
ment explicable et expliquée sur tous les points, pourvu 
seulement que nous donnions notre assentiment à... 
à quoi? A une hypothèse? Mais si une hypothèse, — si 
la"" plus pure hypothèse, une hypothèse à l'appui de 
laquelle, comme dans le cas de la Loi newtonienne, pure 
hypothèse elle-même, ne se présente pas l'ombre d'une 
raison à priori, — si une hypothèse, même aussi absolue que 
tout ce que celle-ci comporte, nous permet d'assigner un 
principe à la Loi newtonienne, — nous permet de consi- 
dérer comme remplies des conditions si miraculeusement, 
si ineffablement complexes et en apparence inconciliables, 
comme celles impliquées dans les rapports que nous révèle 
la Gravitation, — quel être rationnel poussera la sottise 
jusqu'à appeler plus longtemps «hypothèse», même cette 
absolue hypothèse, — à moins qu'il ne persiste ainsi en 
sous-entendant que c'est simplement par pur amour pour 
l'irrévocabilité des mots? 

Mais quel est actuellement le véritable état de la ques- 
tion? Quel est le jait? Non-seulement ce n'est pas une 
hypothèse que nous sommes priés d'adopter, pour expli- 
quer le principe en question, mais c'est une conclusion 
logique que nous sommes invités, non pas à adopter si 
nous pouvons nous en dispenser, mais simplement à nier 
si cela nous est possible; — une conclusion d'une logique si 
exacte que la discuter, douter de sa validité, serait un 
effort au-dessus de nos forces; — une conclusion à laquelle 
nous ne voyons pas le moyen d'échapper, de quelque côté 
que nous nous tournions; un résultat que nous trouvons 
toujours en face de nous, soit que V induction nous ait pro- 



yo EUREKA. 

menés à travers les phénomènes de ladite Loi, soit que 
nous redescendions, avec la déduction, de la plus rigoureu- 
sement simple de toutes les suppositions, — en un mot 
de la supposition de la Simplicité elle-même. 

Et si maintenant, par pur amour de la chicane, on 
objecte que, bien que mon point de départ soit, comme 
je l'affirme, la supposition de l'absolue Simplicité, cepen- 
dant la Simplicité, considérée en elle-même, n'est point 
un axiome, et que les déductions tirées des axiomes sont 
les seules incontestables, alors je répondrai : 

Toute autre science que la Logique est une science de 
certains rapports concrets. L'Arithmétique, par exemple, 
est la science des rapports de nombre, — la Géométrie, des 
rapports de forme, — les Mathématiques en général, des 
rapports de quantité en général, de tout ce qui peut être 
augmenté ou diminué. Mais la Logique est la science du 
Rapport dans l'abstrait, du Rapport absolu, du Rapport 
considéré en lui-même. Ainsi, dans toute science autre 
que la Logique, un axiome est une proposition procla- 
mant certains rapports concrets qui semblent trop évidents 
pour être discutés, comme quand nous disons, par 
exemple, que le tout est plus grand que sa partie; — et 
le principe de l'axiome Logique à son tour, ou dans d'autres 
termes, le principe d'un axiome dans l'abstrait, est sim- 
plement Y évidence de rapport. Or, il est clair, d'abord, que 
ce qui est évident pour un esprit peut n'être pas évident 
pour un autre; ensuite, que ce qui est évident pour un 
esprit à une époque peut n'être pas du tout évident à une 
autre époque pour le même esprit. II est clair, de plus, 
que ce qui est évident aujourd'hui pour la majorité de l'hu- 
manité ou pour la majorité des meilleurs esprits humains, 
peut demain, pour ces mêmes majorités, être plus ou 
moins évident, ou même n'être plus évident du tout. On 



EUREKA. 71 

voit donc que le principe axiomatique lui-même est suscep- 
tible de variation, et cjue naturellement les axiomes sont 
susceptibles d'un semblable changement. Puisqu'ils sont 
variables, les vérités, auxquelles ils donnent naissance, sont 
aussi nécessairement variables, ou, en d'autres termes, 
sont telles, qu'il ne faut jamais s'y fier absolument, — 
puisque la Vérité et l'Immutabilité ne font qu'un. 

Or, il est facile de comprendre qu'aucune idée axioma- 
tique, aucune idée fondée sur le principe flottant de l'évi- 
dence de rapport, ne peut fournir, pour une construction 
quelconque de la Raison, une base aussi sûre, aussi solide, 
que cette idée (quelle qu'elle soit, n'importe où nous la 
puissions trouver, et si toutefois il est possible de la trouver 
quelque part), qui sera absolument indépendante, qui 
non-seulement ne présentera à l'esprit aucune évidence de 
rapport, grande ou petite, mais encore lui imposera la né- 
cessité de n'en voir aucune. Si une telle idée n'est pas ce 
que nous appelons étourdiment un axiome, elle est au 
moins préférable, comme base logique, à tout axiome qui 
ait jamais été avancé, ou à tous les axiomes imaginables 
réunis; — et telle est précisément l'idée par laquelle com- 
mence mon procédé de déduction, que l'induction corro- 
bore si parfaitement. Ma particule propre n'est que l'absolue 
Indépendance. Pour résumer ce que j'ai avancé, je suis parti 
de ce point que j'ai considéré comme -évident, à savoir 
que le Commencement n'avait rien derrière lui ni devant 
lui, — qu'il y avait eu en fait un Commencement, — 
que c'était un commencement et rien autre chose qu'un 
commencement, — bref que ce Commencement était... 
ce qu'il était, Si l'on veut que ce soit là une pure supposition, 
j'y consens. 

Pour finir cette partie de mon sujet, je suis pleinement 
autorisé à déclarer que la Loi, que nous nommons habituelle- 



J2. EUREKA. 

ment Gravitation, existe en raison de ce que la Matière a été, à 
son origine, irradiée atomiquement , dans une spbére limitée W d'Es- 
pace, d'une Particule Propre, unique, individuelle, inconditionnelle, 
indépendante et absolue, selon le seul mode qui pouvait satisfaire à 
la fois aux deux conditions d'irradiation et de distribution générale- 
ment égale à travers la sphere, — c'est-à-dire par une jorce variant 
en proportion directe des carrés des distances comprises entre chacun 
des atomes irradiés et le centre spécial d'Irradiation. 

J'ai déjà dit pour quelles raisons je présumais que la 
Matière avait été éparpillée par une force déterminée, 
plutôt que par une force continue ou infiniment continuée. 
D'abord, en supposant une force continue, nous ne pour- 
rions comprendre aucune espèce de réaction; et ensuite 
nous serions obligés d'accepter l'idée inadmissible d'une 
extension infinie de Matière. Sans nous appesantir sur l'im- 
possibilité de cette conception, remarquons que l'exten- 
sion infinie de la Matière est une idée qui, si elle n'est pas 
positivement contredite, du moins n'est pas du tout 
confirmée par les observations télescopiques; — c'est un 
point à éclaircir plus tard; et cette raison empirique qui 
nous fait croire que la Matière est originellement finie se 
trouve confirmée d'une manière non empirique. Ainsi, 
par exemple, en admettant, pour le moment, la possibi- 
lité de comprendre l'Espace rempli par les atomes irradiés, 
c'est-à-dire en admettant, autant que nous le pouvons, 
que la succession des atomes irradiés n'ait absolument pas 
de Jin, il est suffisamment clair que, même après que la 
Volonté Divine s'est retirée d'eux et que la tendance à re- 
tourner vers l'Unité a eu, d'une manière abstraite, permis- 
sion de se satisfaire, cette permission aurait été futile et 
inefficace, sans valeur pratique et sans effet quelconque. 

(1 ' Une sphère est nécessairement limitée; mais je préfère la tautologie au 
danger de n'être pas compris E. P. 



EUREKA. 73 

Aucune Réaction n'aurait pu avoir lieu; aucun mouve- 
ment vers l'Unité n'aurait pu se faire; aucune loi de gra- 
vitation n'aurait pu s'établir. 

Expliquons mieux la chose. Accordez que la tendance 
abstraite d'un atome quelconque vers un autre atome 
quelconque est le résultat inévitable de la diffusion de 
('Unité normale, ou ce qui est la même chose, admettez 
qu'un atome donné quelconque se propose de se mouvoir 
dans une direction donnée quelconque, il est clair que, 
s'il y a une infinité d'atomes de tous les côtés de l'atome qui 
se propose de se mouvoir, il ne pourra jamais se mouvoir, 
dans la direction donnée, vers la satisfaction de sa tendance, 
en raison d'une tendance précisément égale et contre- 
balançante dans fa direction diamétralement opposée. En 
d'autres termes, il y a exactement autant de tendances 
derrière que devant l'atome hésitant; car c'est une pure 
sottise de dire qu'une ligne infinie est plus longue ou plus 
courte qu'une autre ligne infinie, ou qu'un nombre infini 
est plus gros ou plus petit qu'un autre nombre infini. 
Ainsi l'atome en question doit rester stationnaire à jamais. 
Dans les conditions impossibles que nous nous sommes 
efforcés de concevoir, simplement pour l'amour de la dis- 
cussion, il n'y aurait eu aucune aggregation de Matière, 
— ni étoiles, ni mondes, — rien qu'un Univers éternel- 
lement atomique et illogique. En effet, de quelque façon 
que vous considériez la chose, l'idée d'une Matière illimitée 
est non-seulement insoutenable, mais impossible et per- 
turbatrice de tout ordre. 

En nous figurant les atomes compris dans une sphère, 
nous concevons tout de suite une satisfaction possible pour 
la tendance à la réunion. Le résultat général de la ten- 
dance de chacun vers chacun étant une tendance de tous 
vers le centre, la marche générale de la condensation, ou 



7 4 EUREKA. 

le rapprochement, commence immédiatement, par un 
mouvement commun et simultané, avec la retraite de la 
Volition Divine; les rapprochements individuels ou coales- 
cences — non pas fusions — d'atome à atome étant sujets 
à des variations presque infinies dans le temps, le degré 
et la condition, en raison de l'excessive multiplicité de 
rapports produite par les différences de forme qui carac- 
térisaient les atomes au moment où ils se séparaient de la 
Particule Propre ; produite également par l'inégalité parti- 
culière et subséquente de distance de chacun à chacun. 

Ce que je désire faire entrer dans l'esprit du lecteur, 
c'est la certitude que, tout d'abord (la force diffusive ou 
Volition Divine s'étant retirée), de la condition des atomes 
telle que je l'ai décrite, ont dû, sur d'innombrables points 
à travers la sphère Universelle, naître d'innombrables 
agglomérations, caractérisées par d'innombrables diffé- 
rences spécifiques de forme, de grosseur, de nature essen- 
tielle, et de distance réciproque. Le développement de la 
Répulsion (Electricité) doit naturellement avoir commencé 
avec les premiers efforts particuliers vers l'Unité, et avoir 
marché constamment en raison de la Coalescence, — 
c'est-à-dire de la Condensation, ou, conséquemment, de 
l'Hétérogénéité. 

Ainsi les deux Principes proprement dits, l'Attraction 
et la Répulsion, le Matériel et le Spirituel, s'accompagnent 
l'un l'autre dans la plus étroite confraternité. Ainsi le Corps 
et l'Ame marchent de concert. 

VIII 

Si maintenant, en imagination, nous choisissons, à tra- 
vers la sphère Universelle, une quelconque de ces agglomé- 
rations considérées dans leurs phases primaires, et si nous 



EUREKA. 75 

supposons que cette agglomération commençante a eu 
lieu sur ce point où existe le centre de notre Soleil, ou 
plutôt où il existait originellement (car le Soleil change 
perpétuellement de position), nous nous rencontrerons 
infailliblement avec la plus magnifique des théories, et, 
pendant un certain temps au moins, nous avancerons avec 
elle, — je veux dire avec la Cosmogonie de Laplace; — 
quoique Cosmogonie soit un terme trop compréhensif pour 
l'objet dont l'auteur traite en réalité, qui est seulement la 
constitution de notre système solaire, c'est-à-dire d'un 
système parmi la myriade de systèmes analogues qui 
composent l'Univers proprement dit, — cette sphère Uni- 
verselle, cet omni-compréhensif et absolu Kosmos qui 
forme le sujet de mon présent discours. 

Laplace, se confinant dans une région évidemment limitée, 
celle de notre système solaire, avec son entourage compa- 
rativement immédiat, et supposant purement, c'est-à-dire 
sans établir aucune base quelconque, par induction ou 
par déduction, une grande partie de ce que j'essayais tout 
à l'heure de fixer sur une base plus solide qu'une pure 
hypothèse; — supposant, par exemple, la matière ré- 
pandue (sans prétendre expliquer cette diffusion) à tra- 
vers l'espace occupé par notre système, et même un peu 
au delà; répandue à l'état de nébulosité hétérogène et 
obéissant à la loi toute-puissante de la Gravitation, dont 
il ne s'avise pas de conjecturer le principe; — supposant 
toutes ces choses (qui sont parfaitement vraies, bien qu'il 
n'eût pas logiquement le droit de les supposer), Laplace, 
dis- je, a montré, dynamiquement et mathématiquement, 
que les résultats naissant forcément de telles circonstances 
sont ceux, et ceux-là seuls, que nous voyons manifestés 
dans la condition actuelle du système solaire. 

Je m'explique. — Supposons que cette agglomération 



j6 EUREKA. 

particulière dont nous avons parlé, celle qui a eu lieu au 
point marqué par le centre de notre Soleil, ait continué 
jusqu'à ce qu'une vaste quantité de matière nébuleuse y 
ait pris une forme à peu près sphérique; son centre coïnci- 
dant évidemment avec le centre actuel ou plutôt le centre 
originel de notre Soleil, et sa périphérie s'étendant au delà 
de l'orbite de Neptune, la plus éloignée de nos planètes; 
— en d'autres termes, supposons que le diamètre de cette 
sphère grossière ait été d'environ six mille millions de 
milles. Pendant des siècles, cette masse de matière a été 
se condensant, tant qu'à la longue elle a été réduite au 
volume que nous imaginons, ayant procédé graduellement 
depuis son état atomique et imperceptible jusqu'à ce que 
nous entendons par une nébulosité visible, palpable, ou 
appréciable d'une manière quelconque. 

Or, la condition de cette masse implique une rotation 
autour d'un axe imaginaire, — rotation, qui, commen- 
çant avec les premiers symptômes d'aggrégation , a depuis 
lors toujours acquis de la vélocité. Les deux premiers 
atomes qui se sont rencontrés, partant de points non dia- 
métralement opposés, ont dû, se précipitant un peu au 
delà l'un de l'autre, former un noyau pour le mouvement 
rotatoire en question. Comment ce mouvement a aug- 
menté en vélocité, on le voit aisément. Les deux atomes 
sont rejoints par d'autres; — une aggregation est formée. 
La masse continue à tourner tout en se condensant. Mais 
tout atome situé à la circonférence subit naturellement un 
mouvement plus rapide qu'un atome placé plus près du 
centre. Néanmoins l'atome éloigné, avec sa vélocité supé- 
rieure, se rapproche du centre, portant avec lui cette 
vélocité supérieure à mesure qu'il avance. Ainsi chaque 
atome marchant vers le centre, et s'attachant finalement 
au centre de la condensation, ajoute quelque chose à la 



EUREKA. JJ 

vélocité originelle de ce centre, c'est-à-dire accroît le mou- 
vement rotatoire de la masse. 

Supposons maintenant cette masse condensée à ce point 
qu'elle occupe précisément l'espace circonscrit par l'orbite de 
Neptune, et que la vélocité avec laquelle se meut, dans 
la rotation générale, la surface de la masse, soit précisé- 
ment celle avec laquelle Neptune accomplit maintenant sa 
révolution autour du Soleil. A cette époque déterminée, 
nous comprenons que la force centrifuge constamment 
croissante, l'emportant sur la force centripète non crois- 
sante, a dû faire se dégager et se séparer les couches exté- 
rieures les moins condensées, à I'équateur de la sphère, 
là où prédominait la vélocité tangentielle; de sorte que 
ces couches ont formé autour du corps principal un anneau 
indépendant circonvenant les régions équatoriales; — 
juste comme la partie extérieure d'une meule, chassée par 
une excessive vélocité de rotation, formerait un anneau 
autour de la meule, si la solidité de la superficie n'y faisait 
obstacle; mais si cette matière était du caoutchouc, ou 
toute autre d'une consistance à peu près semblable, le 
phénomène en question se manifesterait infailliblement. 

L'anneau, chassé ainsi par la masse nébuleuse, a dû 
naturellement accomplir sa révolution, comme anneau 
individuel, juste avec la même vélocité qui le faisait tourner 
comme surjace de la masse. En même temps, la condensa- 
tion continuant toujours, l'intervalle entre l'anneau pro- 
jeté et le corps principal a dû s'accroître sans cesse, tant 
qu'à la fin le premier s'est trouvé à une vaste distance du 
dernier. 

Or, en admettant que l'anneau ait possédé, par quelque 
arrangement en apparence accidentel de ses éléments hété- 
rogènes, une constitution presque uniforme, cet anneau, 
dans ces conditions, n'aurait jamais cessé de tourner 



7$ EUREKA. 

autour du corps principal; mais, comme on pouvait s'y 
attendre, il parait qu'il y a eu dans la disposition de ses 
éléments assez d'irrégularité pour les faire se grouper 
autour de centres d'une solidité supérieure; et ainsi la forme 
annulaire a été détruite M. Sans aucun doute, la bande a 
été bientôt rompue en plusieurs morceaux, et l'un de ces 
morceaux, d'un volume plus considérable, a absorbé les 
autres en lui; le tout s'est tassé, sphériquement, en une 
planète. Que ce dernier corps ait continué, comme planète, 
le mouvement de révolution qui le caractérisait quand iï 
était anneau, cela est suffisamment évident; et l'on voit 
aussi facilement qu'il a dû, de sa nouvelle condition de 
sphère, tirer un mouvement additionnel. Si nous consi- 
dérons l'anneau comme n'étant pas encore rompu, nous 
voyons que sa partie extérieure, pendant que la totalité 
tourne autour du corps générateur, se meut avec plus de 
rapidité que sa partie intérieure. Donc , quand la rupture 
s'est faite, une partie dans chaque fragment a dû se mou- 
voir avec plus de vélocité que les autres. Le mouvement 
supérieur prédominant a dû faire tourner chaque fragment 
sur lui-même, c'est-à-dire lui imprimer une rotation; et le 
sens de cette rotation a été naturellement le sens de la 
révolution d'où elle avait pris naissance. Tous les frag- 
ments ayant subi ladite rotation l'ont, en se réunissant, 
forcément communiquée à la planète formée par leur cohé- 
sion. Cette planète fut Neptune. Ses éléments continuant 
à se condenser, et la force centrifuge produite dans sa rota- 
tion l'emportant à la longue sur la force centripète, comme 



m Laplace a supposé sa nébulosité hétérogène, simplement parce que cela 
lui permettait d'expliquer le morcellement des anneaux; car si la nébulosité 
avait été homogène, ils ne se seraient pas brisés. J'arrive au même résultat 
( hétérogénéité des niasses secondaires résultant immédiatement des atomes) sim- 
plement par une considération à priori de leur but général , qui est te Relatif. E. P. 



EUREKA. 79 

nous l'avons vu dans le cas du globe générateur, un anneau 
a été également projeté de la surface équatoriale de cette 
planète ; cet anneau, [non] uniforme dans sa constitution , a 
été rompu, et ses divers fragments, absorbés par le plus 
massif de tous, ont été collectivement sphérifiés en une 
lune. Le phénomène répété une seconde fois a donné pour 
résultat une seconde lune. Ainsi nous trouvons expliquée 
la planète Neptune avec les deux satellites qui l'accom- 
pagnent. 

En projetant de son équateur un anneau, le Soleil avait 
rétabli entre ses deux forces, centripète et centrifuge, 
l'équilibre rompu par le progrès de la condensation; mais 
cette condensation continuant toujours, l'équilibre fut de nou- 
veau troublé par suite de l'accroissement de la rotation. Pen- 
dant que la masse s'était rétrécie au point de n'occuper que 
juste l'espace sphérique circonscrit par l'orbite d'Uranus, 
la force centrifuge, cela se comprend, avait pris une in- 
fluence assez grande pour nécessiter un nouveau soulage- 
ment. Conséquemment, une seconde bande équatoriale fut 
lancée, qui, n'étant pas d'une constitution uniforme, a été 
brisée, comme dans le cas précédent de Neptune; les frag- 
ments tassés sont devenus fa planète Uranus; et la vélo- 
cité de sa révolution actuelle autour du Soleil nous donne 
évidemment la mesure de fa vitesse rotatoire de la surface 
équatoriale du Soleil au moment de la séparation. Uranus, 
tirant sa rotation des rotations combinées des fragments 
auxquels il devait sa naissance, comme nous l'avons expli- 
qué pour le cas précédent, projeta alors successivement 
des anneaux, dont chacun, se brisant, se modela en lune. 
Trois lunes, à différentes époques, furent formées de cette 
façon par la rupture et la sphérification d'autant d'anneaux 
distincts non uniformes dans leur constitution. 

Pendant que le Soleil se réduisait à n'occuper que juste 



8o EUREKA. 

l'espace circonscrit par l'orbite de Saturne, nous devons 
supposer que la balance entre ses deux forces , centripète 
et centrifuge, avait été dérangée par l'accroissement de la 
vitesse rotatoire, résultat de la condensation, au point de 
nécessiter un troisième effort vers l'équilibre, et qu'une 
bande annulaire, comme dans les deux cas précédents, fut 
conséquemment lancée, qui, bientôt rompue par la non- 
uniformité de ses parties, se consolida pour devenir la pla- 
nète Saturne. Cette dernière projeta d'abord sept bandes, 
qui, après s'être rompues, se sphérifîèrent en autant de 
lunes; mais elle paraît s'être subséquemment déchargée, 
à trois époques distinctes et peu éloignées l'une de l'autre, 
de trois anneaux dont la constitution se trouva, par un 
accident apparent, assez uniforme et assez solide pour ne 
fournir aucune occasion de rupture; aussi ils continuent à 
tourner sous la forme d'anneaux. Je dis accident apparent; 
car pour un accident dans le sens ordinaire, il n'y en eut 
évidemment aucun; le terme ici s'applique simplement au 
résultat d'une loi indiscernable ou que nous ne pouvons pas 
immédiatement étudier. 

Se réduisant toujours de plus en plus, jusqu'à n'occuper 
que l'espace circonscrit par l'orbite de Jupiter, le Soleil 
éprouva bientôt le besoin d'un nouvel effort pour restau- 
rer l'équilibre de ses deux forces, perpétuellement dérangé 
par l'accroissement continu de la vitesse de rotation. En 
conséquence Jupiter fut lancé hors du Soleil, passant de la 
condition annulaire à l'état planétaire, et, arrivé à ce 
second état, projeta à son tour, à quatre époques diffé- 
rentes, quatre anneaux, qui finalement se transformèrent 
en autant de lunes. 

Se rétrécissant toujours, jusqu'à ce que sa sphère n'oc- 
cupât que juste l'espace défini par l'orbite des Astéroïdes, 
le Soleil se déchargea d'un anneau qui paraît avoir eu huit 



EUREKA. 8 I 

centres de solidité supérieure, et en se brisant, avoir pro- 
duit huit fragments, dont pas un ne possédait une masse 
assez considérable pour absorber les autres. Tous consé- 
quemment, comme planètes distinctes, mais comparative- 
ment petites, se mirent à tourner dans des orbites dont 
les distances respectives peuvent être, jusqu'à un certain 
point, considérées comme la mesure de la force qui les a 
séparés; — toutes les orbites néanmoins se trouvant assez 
rapprochées pour nous permettre de les considérer comme 
une, en comparaison des autres orbites planétaires. 

Le Soleil, se réduisant toujours et ne remplissant plus 
que juste l'orbite de Mars, se déchargea alors de cette pla- 
nète par le mode déjà si souvent décrit. Toutefois, puis- 
qu'il n'a pas de lune, Mars n'a pas pu engendrer d'anneau. 
En fait, une phase se produisait dans la carrière du corps 
générateur, centre de tout le système. La décroissance de 
sa nébulosité, qui était en même temps l'accroissement de 
sa [densité et encore la décroissance de sa] condensation 
dont résultait la constante rupture de l'équilibre, a dû, à 
partir de cette époque, atteindre un point où les efforts 
pour le rétablissement de cet équilibre ont été de plus en 
plus inefficaces, juste à mesure qu'ils étaient moins fré- 
quemment nécessaires. Ainsi les phénomènes dont nous 
avons parlé ont dû donner partout des signes d'épuisement , 
— dans les planètes d'abord, et ensuite dans la masse 
génératrice. Ne tombons pas dans cette erreur qui suppose 
que le décroissement d'intervalle observé entre les pla- 
nètes, à mesure qu'elles se rapprochent du Soleil, est en 
quelque sorte un indice de fréquence croissante dans les 
crises qui leur ont donné naissance. C'est justement l'in- 
verse qui doit être supposé. Le plus long intervalle de temps 
a dû séparer les émissions des deux planètes intérieures, 
et le plus court la naissance des deux extérieures. Mais la 

6 



82 EUREKA. 

diminution d'espace est la mesure de la densité du Soleil, 
et en même temps elle est en raison inverse de son aptitude 
à la condensation dans tout le cours des phénomènes dont 
nous avons fait l'histoire. 

Cependant, s'étant réduit jusqu'à ne plus remplir que 
l'orbite de notre Terre, la sphère-mère a chassé hors d'elle- 
même encore un autre corps, — la Terre, — dans une 
condition de nébulosité qui a permis à ce corps de se déchar- 
ger à son tour d'un autre corps qui est notre Lune. Mais 
là se sont arrêtées les formations lunaires. 

Finalement, se confinant aux orbites, d'abord de Vénus 
et ensuite de Mercure, le Soleil a lancé ces deux planètes 
intérieures ; ni l'une ni l'autre n'a engendré de lune. 

Ainsi , de son volume originel , ou, pour parler plus exac- 
tement, de la condition sous laquelle nous l'avons d'abord 
considéré, c'est-à-dire d'une masse nébuleuse à peu près 
sphérique possédant certainement un diamètre de plus 
de cinq mille six cents millions de miHes, le grand 
astre central, origine de notre système solaire-planétaire- 
Iunaire, s'est graduellement réduit, obéissant à la loi de la 
Gravitation, à un globe d'un diamètre de huit cent quatre- 
vingt-deux mille milles seulement; mais il ne s'ensuit pas 
du tout que sa condensation soit absolument complète, ou 
qu'il ne possède plus la puissance de projeter encore une 
planète. 

IX 

Je viens de donner, avec son contour général seulement, 
mais aussi avec tout le détail nécessaire pour l'intelligence, 
un tableau de la Théorie cosmogonique de Laplace telle 
que son auteur lui-même l'a conçue. De quelque point de 
vue que nous la considérions, nous la trouvons magniji- 



EUREKA. 83 

quotient vraie. Elle est immensément trop belle pour ne pas 
contenir la Vérité comme caractère essentiel; — et en 
disant cela je suis profondément sérieux. Dans la révolu- 
tion des satellites d'Uranus apparaît quelque chose qui 
semble contredire les hypothèses de Laplace; mais que cette 
unique inconsistance puisse infirmer une théorie construite 
avec un million de consistances intimement reliées entre 
elles, c'est là une idée qui n'est bonne que pour les esprits 
fantasques. En prophétisant audacieusement que l'anoma- 
lie apparente dont je parle deviendra, tôt ou tard, une 
des confirmations les plus fortes possibles de l'hypothèse 
générale, je ne prétends à aucun don spécial de divination; 
car, au contraire, ce qui serait vraiment difficile, ce serait 
de ne pas pressentir cette découverte M. 

Les corps projetés par le mode en question ont dû, 
comme on l'a vu , -transformer la rotation superficielle des 
globes, d'où ils tiraient leur origine, en une révolution d'une 
vélocité égale autour de ces globes devenus centres distants; 
et la révolution ainsi engendrée continuera tant que la 
force centripète, qui est celle par laquelle le corps projeté 
gravite vers son générateur, ne sera ni plus ni moins grande 
que la force par laquelle il a été projeté, c'est-à-dire la 
vélocité centrifuge, ou, plus proprement, tangentielle. Ce- 
pendant, par l'unité d'origine de ces deux forces, nous 
pouvions deviner ce qu'elles sont en effet, — l'une contre- 
balançant exactement l'autre. En réalité, n'avons-nous pas 
démontré que le fait de la projection du corps n'avait eu 
lieu que pour la conservation de L'équilibre? 

Toutefois, après avoir rapporté la force centripète à la 
loi toute-puissante de la Gravitation, il a été d'usage, dans 

(l) Je suis prêt à démontrer que la révolution anormale des satellites d'Ura- 
nus est simplement une anomalie perspective provenant de l'inclinaison de 
l'axe de la planète. E. P. 

6. 



84 EUREKA. 

les traités astronomiques, de chercher au delà des limites 
de la pure Nature , c'est-à-dire au delà d'une cause Secondaire, 
l'explication du phénomène de la vélocité tangentielle. On 
attribue directement cette dernière à une Cause Première, à 
Dieu lui-même. La force qui emporte un corps stellaire 
autour de la planète principale tire, nous dit-on, son ori- 
gine d'une impulsion donnée immédiatement parle doigt 
de la Divinité elle-même ; car telle est la phraséologie enfan- 
tine usitée dans ce cas. A ce point de vue, les planètes, 
parfaitement formées, ont été lancées par la main de Dieu, 
vers une position voisine des soleils, avec une force mathé- 
matiquement proportionnée à la masse ou puissance at- 
tractive des soleils eux-mêmes. Une idée si grossière, si 
antiphilosophique, et pourtant si tranquillement adoptée, 
n'a pu naître que de la difficulté de rendre autrement 
compte de la proportion exacte qui existe entre deux forces 
en apparence indépendantes l'une de l'autre, la force cen- 
tripète et la force centrifuge. Mais on devrait se rappeler 
que pendant un long temps la coïncidence de la rotation 
de la Lune avec sa révolution sidérale, deux choses en 
apparence bien plus indépendantes l'une de l'autre que 
celles maintenant en question, a été considérée comme un 
un fait positivement miraculeux; et qu'il y avait, même 
parmi les astronomes, une singulière disposition à attribuer 
cette merveille à l'agence directe et continue de Dieu, qui 
dans ce cas , disait-on , avait jugé nécessaire d'intercaler, 
à travers ses lois générales, une série de règles subsidiaires, 
dans le but de cacher à tout jamais aux yeux des mortels 
la splendeur, ou peut-être l'horreur de l'autre côté de la 
Lune, — de ce mystérieux hémisphère qui a toujours évité et 
doit toujours éviter la curiosité télescopique de l'homme. 
Les progrès de la Science, toutefois, ont bientôt démontré, 
— ce qui pour l'instinct philosophique n'avait pas besoin 



EUREKA. 8) 

de démonstration, — que l'un des deux mouvements 
n'est qu'une partie de l'autre, — ce qui est mieux encore 
qu'une conséquence. 

Pour ma part, je me sens irrité par des conceptions à 
la fois aussi timides , aussi vaines et aussi fantasques. Elles 
viennent d'une absolue couardise de pensée. Que la Nature 
et que le Dieu de la Nature soient distincts, aucun être 
pensant n'en peut longtemps douter. Par la Nature nous 
entendons simplement les lois de Dieu. Mais dans l'idée 
de Dieu, avec son omnipotence et son omniscience, nous 
faisons entrer aussi l'idée de l'infaillibilité de ses lois. Pour 
Lui, il n'y a ni Passé ni futur; pour Lui, tout est Présent; 
donc, ne I'insultons-nous pas en supposant que ses lois 
puissent n'être pas faites en prévision de toutes les contin- 
gences possibles? Ou plutôt, quelle idée pouvons-nous 
avoir d'une contingence possible quelconque, qui ne soit à 
la fois le résultat et la manifestation de ses lois? Celui 
qui, se dépouillant de tout préjugé, aura le rare courage 
de penser absolument par lui-même ne pourra pas ne pas 
arriver à la finale condensation des lois en une Loi, — ne 
pourra pas ne pas aboutir à cette conclusion : que chaque 
loi de la Nature dépend en tous points de toutes les autres lois, et 
que toutes ne sont que les conséquences d'un exercice 
primitif de la Volonté Divine. Tel est le principe de la Cos- 
mogonie que j'essaye, avec toute la déférence nécessaire, 
de suggérer et de soutenir ici. 

D'après ce point de vue, chassant, comme frivole et 
même comme impie, cette idée, que la force tangentielle 
a pu être communiquée directement aux planètes par le 
doigt de Dieu, je considère cette force comme naissant de 
la rotation des astres; — cette rotation comme amenée par 
l'impétuosité des atomes primitifs se précipitant vers leurs 
centres respectifs d'aggrégation; — cette impétuosité comme 



86 EUREKA. 

la conséquence de la loi de la Gravitation ; — cette loi comme 
le mode par lequel devait nécessairement se manifester la 
tendance des atomes à retourner à la non-particularité; — 
cette tendance au retour comme la réaction inévitable de 
l'Acte premier, le plus sublime de tous, celui par lequel un 
Dieu, existant par lui-même et existant seul, est devenu, 
par la force de sa volonté, tous les êtres à la fois, pendant 
que tous les êtres devenaient ainsi une partie de Dieu. 

Les hypothèses fondamentales de ce traité impliquent 
nécessairement certaines modifications importantes de la 
Théorie telle qu'elle nous est présentée par Laplace. J'ai 
considéré la force répulsive comme ayant pour but de pré- 
venir le contact entre les atomes , et comme se produisant 
en raison du rapprochement, c'est-à-dire en raison de la 
condensation. En d'autres termes , l'Electricité, avec ses phé- 
nomènes compliqués, chaleur, lumière et magnétisme, 
doit procéder comme procède la condensation, et, natu- 
rellement, en raison inverse de la [densité], c'est-à-dire la 
cessation de la condensation. Ainsi le Soleil , dans le cours de 
son aggregation, a dû, la répulsion se développant, devenir 
excessivement chaud, — incandescent peut-être; et nous 
comprenons comment l'émission de ses anneaux a dû être 
matériellement facilitée par la légère incrustation de sa sur- 
face, résultat du refroidissement. Mainte expérience vul- 
gaire nous montre comme une croûte analogue se détache 
facilement, par suite de l'hétérogénéité, de la masse inté- 
rieure. Mais, à chaque émission successive de surface dur- 
cie, la nouvelle surface apparaîtrait incandescente comme 
auparavant; et l'époque où elle se serait de nouveau suffi- 
samment durcie pour se détacher et s'éloigner facilement, 
peut être considérée comme coïncidant exactement avec 
celle où la masse entière aurait besoin d'un nouvel effort 
pour rétablir l'équilibre de ses deux forces, dérangé par la 



EUREKA. 87 

condensation. En d'autres termes, quand l'influence élec- 
trique (la Répulsion) a définitivement préparé la surface à 
se détacher, l'influence de la Gravitation ( l'Attraction) s'est 
trouvée prête à la rejeter. Ici donc , comme toujours , comme 
partout, nous voyons que le Corps et l'Ame marchent de concert. 
Ces idées sont confirmées en tous points par l'expérience. 
Puisque la condensation ne peut jamais, dans aucun corps, 
être considérée comme absolument finie, nous pouvons 
prévoir que toutes les fois qu'il nous sera permis de véri- 
fier le cas, nous trouverons des indices de luminosité dans 
tous les corps stellaires,dans les lunes et les planètes aussi 
bien que dans les soleils. Que notre Lune soit fortement lu- 
mineuse par elle-même, nous le voyons à chaque éclipse to- 
tale, alors qu'elle devrait disparaître s'il n'en était pas ainsi. 
Sur la partie sombre du satellite nous observons aussi, pen- 
dant ses phases, des traînées de lumière comme nos propres 
Aurores; et il est évident que celles-ci, avec tous nos phé- 
nomènes divers proprement dits électriques, sans parler 
d'aucune clarté plus constante, doivent donner à notre 
Terre, pour un habitant de la Lune, une certaine appa- 
rence de luminosité. En réalité, nous devons considérer 
tous les phénomènes en question comme de simples mani- 
festations, différentes en modes et en degrés, d'une con- 
densation de la Terre faiblement continuée. 

Si mes vues sont justes, attendons-nous à trouver les 
planètes plus récentes, — c'est-à-dire celles qui sont plus 
près du Soleil, — plus lumineuses que celles qui sont plus 
éloignées et d'une origine plus ancienne. L'éclat excessif 
de Vénus (qui, durant ses phases, laisse voir sur ses par- 
ties sombres de fréquentes Aurores) ne semble pas suffi- 
samment expliqué par sa proximité de l'astre central. Cette 
planète est, sans doute , vivement lumineuse par elle-même, 
bien qu'elle le soit moins que Mercure, pendant que la 



88 EUREKA. 

luminosité de Neptune se trouve comparativement réduite 
à rien. 

Mes idées étant admises, il est clair que du moment où 
le Soleil s'est déchargé d'un anneau, il a dû subir une 
diminution continue de lumière et de chaleur en raison de 
l'incrustation continue de sa surface ; et qu'une époque a 
dû venir, époque précédant immédiatement une nouvelle 
décharge, où la diminution de la lumière et de la chaleur 
a été matériellement très-sensible. Or nous savons qu'il 
est resté de ces changements des traces faciles à recon- 
naître. Sur les îles Melville , pour ne prendre qu'un exemple 
entre cent, nous trouvons des témoignages d'une végéta- 
tion plus que tropicale, des traces de plantes qui n'auraient 
jamais pu fleurir sans une chaleur et une lumière immen- 
sément plus grandes que celles que notre Soleil peut actuel- 
lement donner à aucune partie de la Terre. Devons-nous 
rapporter cette végétation à l'époque qui a suivi immé- 
diatement l'émission de la planète Vénus? A cette époque 
a dû se produire pour nous la plus grande somme d'in- 
fluence solaire, et cette influence a dû, dans le fait, at- 
teindre alors son maximum; naturellement nous négli- 
geons la période de l'émission de la Terre , qui fut sa 
période de simple organisation. 

D'autre part, nous savons qu'il existe des soleils non 
lumineux, c'est-à-dire des soleils dont nous déterminons 
l'existence par les mouvements des autres, mais dont la 
luminosité n'est pas suffisante pour agir sur nous. Ces soleils 
sont-ils invisibles simplement à cause de la longueur de 
temps écoulé depuis qu'ils ont produit une planète? Et 
en revanche, ne pouvons-nous pas, au moins dans de cer- 
tains cas, expliquer les apparitions soudaines de soleils sur 
des points où nous n'en avions pas jusqu'à présent soup- 
çonné l'existence, en supposant qu'ayant tourné avec des 



EUREKA. 89 

surfaces durcies pendant les quelques milliers d'années qui 
composent notre histoire astronomique, ils ont pu enfin, 
après avoir produit un nouvel astre secondaire, déployer 
les splendeurs de leur partie intérieure toujours incandes- 
cente? Quant au fait bien certain de l'accroissement pro- 
portionnel de chaleur à mesure que nous pénétrons dans 
l'intérieur de la Terre, il suffît de le rappeler en passant, 
et il sert à corroborer aussi fortement que possible tout ce 
que j'ai dit sur le sujet actuellement en question. 

En parlant de l'influence répulsive ou électrique, je fai- 
sais observer tout à l'heure que les phénomènes importants 
de vitalité, de conscience et de pensée, étudiés soit dans 
leur généralité, soit dans leur détail, semblaient procéder 
en raison de l'hétérogénéité. Je disais aussi que je revien- 
drais sur cette idée; et c'est ici, je crois, le moment de le 
faire. Si nous regardons d'abord la chose dans le détail, 
nous voyons que ce n'est pas seulement la manifestation de 
la vitalité, mais aussi son importance, ses conséquences et 
l'élévation de son caractère , qui sont en parfait accord avec 
l'hétérogénéité, ou complexité, de la structure animale. Si 
nous examinons maintenant la question dans sa généralité, 
et si nous en référons aux premiers mouvements des atomes 
vers une constitution massive, nous voyons que l'hétéro- 
généité est toujours en proportion de la condensation, par 
qui elle a été directement amenée. Nous arrivons ainsi à 
cette proposition, que l'importance du développement de la 
vitalité terrestre procède en raison égale de la condensation ter- 
restre. 

Or, ceci est en accord précis avec ce que nous savons de 
la succession des animaux sur la Terre. A mesure que celle- 
ci s'est condensée, des races de plus en plus perfection- 
nées ont apparu. Est-il impossible que les révolutions géo- 
logiques successives qui ont accompagné, si elles ne les 



CO EUREKA. 

ont pas immédiatement causées, ces élévations successives 
du caractère de vitalité, — est-il improbable que ces révo- 
lutions elles-mêmes aient été produites par les décharges 
planétaires successives du Soleil, — en d'autres termes, 
par les variations successives de l'influence du Soleil sur 
la Terre ? Si cette idée paraît juste , il n'est pas déraison- 
nable de supposer que Iadécharge d'une nouvelle planète, 
plus proche du centre que Mercure, puisse amener une 
nouvelle modification de la surface terrestre , — modification 
d'où tirerait sa naissance une race matériellement et spirituel- 
lement supérieure à l'Homme. Ces pensées me frappent 
avec toute la force de la vérité , mais je ne les émets ici qu'en 
tant que pures suggestions. 

La Théorie de Laplace a reçu récemment, par les mains 
du philosophe Comte, une confirmation plus forte encore 
qu'il n'était nécessaire. Ainsi ces deux savants ensemble 
ont montré, — non pas, certainement, que la Matière ait 
positivement existé, aune époque quelconque, à l'état de 
diffusion nébuleuse, tel que nous l'avons décrit, — mais 
que, si l'on veut bien admettre qu'elle ait ainsi existé dans 
tout l'espace et bien au delà de l'espace occupé mainte- 
nant par notre système solaire, et qu'elle ait commencé un mou- 
vement vers un centre, — ils ont démontré, dis-je, que dans 
ce cas elle a dû adopter les formes variées et les mouve- 
ments que nous voyons maintenant se développer dans ce 
système. Une démonstration telle que celle-ci, dynamique 
et mathématique, aussi complète qu'une démonstration 
peut l'être, incontestable et incontestée, excepté peut-être 
par la secte impuissante et pitoyable des douteurs de pro- 
fession , simples fous qui nient la loi newtonienne de la Gra- 
vitation, sur laquelle sont basés les résultats des mathéma- 
ticiens français, — une démonstration telle que celle-là 
doit, pour beaucoup d'intelligences (et pour la mienne il 



EUREKA. pi 

en est ainsi), confirmer l'hypothèse cosmique sur laquelle 
elle s'appuie. 

Que la démonstration ne prouve pas l'hypothèse, selon 
le sens ordinaire attribué au mot preuve, naturellement je 
l'admets. Montrer que certains résultats existants, que cer- 
tains faits reconnus peuvent être , même mathématique- 
ment, expliqués par une certaine hypothèse, ce n'est pas 
établir l'hypothèse elle-même. En d'autres termes, mon- 
trer que certaines données ont pu et même ont dû engen- 
drer certain résultat existant, n'est pas suffisant pour prou- 
ver que ce résultat est la conséquence des données en ques- 
tion; il faut encore démontrer qu'il n'existe pas et qu'il ne 
peut pas exister d'autres données capables de donner naissance 
au même résultat. Mais dans le cas actuellement en dis- 
cussion , bien que tout le monde doive reconnaître l'absence 
de ce que nous avons l'habitude d'appeler preuve, il y a 
cependant beaucoup d'esprits, et ceux-là de l'ordre le plus 
élevé , pour qui aucune preuve n'ajouterait un iota de cer- 
titude. Sans entrer dans des détails qui touchent au domaine 
nuageux de la métaphysique, je puis faire observer que 
dans des cas semblables la force de conviction sera tou- 
jours, pour les véritables penseurs, proportionnée à la 
somme de complexité comprise entre l'hypothèse et le résul- 
tat. Soyons moins abstrait : — la quantité de complexité 
reconnue dans les conditions cosmiques, en augmentant 
proportionnellement la difficulté d'expliquer toutes ces con- 
ditions, fortifie en même temps, et dans la même propor- 
tion , notre confiance dans l'hypothèse qui nous sert à nous 
en rendre compte d'une manière satisfaisante ; — et comme 
on ne peut pas concevoir une complexité plus grande que 
celle des conditions astronomiques, de même il ne peut 
pas exister de conviction plus forte , pour mon esprit du 
moins, que celle fournie par une hypothèse qui, non-seu- 



C?2 EUREKA. 

lement concilie ces conditions avec une exactitude mathé- 
matique et les réduit en un tout consistant et intelligible, 
mais encore se trouve être la seule hypothèse au moyen de 
laquelle l'esprit humain ait jamais pu s'en rendre compte. 
Une opinion très-mal fondée a récemment pris cours 
dans le monde et même dans les cercles scientifiques, à 
savoir que ladite Théorie Cosmogonique avait été renver- 
sée. Cette imagination est née du compte rendu de cer- 
taines observations récentes faites, à l'aide du grand téles- 
cope de Cincinnati et du célèbre instrument de lord Rosse, 
dans ces parties du ciel qui ont été jusqu'à ce jour appelées 
nébuleuses. Certaines taches du firmament, qui présentaient, 
même dans les plus puissants de nos vieux télescopes, une 
apparence de nébulosité ou de brume, avaient été regar- 
dées pendant longtemps comme une confirmation de la 
théorie de Laplace. On les prenait pour des étoiles subis- 
sant cette condensation dont j'ai essayé de décrire les modes. 
Ainsi on supposait que nous possédions la preuve oculaire 
de la vérité de l'hypothèse, — preuve qui, pour le dire 
en passant, s'est toujours trouvée sujette à controverse; 
et quoique, de temps à autre, certains perfectionnements 
télescopiques nous permissent de voir qu'une tache, çà et 
là, que nous avions classée parmi les nébuleuses, n'était en 
réalité qu'un groupe d'étoiles tirant simplement son carac- 
tère nébuleux de l'immensité de la distance, toutefois on 
ne pensait pas qu'un doute pût exister relativement à la 
nébulosité positive d'autres masses nombreuses, véritables 
places-fortes des nébulistes , qui semblaient défier tout effort 
de ségrégation. De ces dernières, la plus intéressante était 
la grande nébuleuse dans la constellation d'Orion; mais 
celle-ci, examinée à travers les magnifiques télescopes 
modernes, se trouva résolue en une simple collection 
d'étoiles. Or, ce fait fut généralement accepté comme con- 



EUREKA. 93 

cluant contre l'Hypothèse Cosmique de Laplace; et à l'an- 
nonce des découvertes en question, le défenseur le plus 
enthousiaste, le vulgarisateur le plus éloquent de la théorie, 
le docteur Nichol, alla jusqu'à admettre la nécessité d'abandon- 
ner une idée qui avait fait la matière de son plus hono- 
rable livre W. 

Plusieurs de mes lecteurs seront sans doute portés à 
dire que le résultat de ces nouvelles investigations a au 
moins une forte tendance à renverser l'hypothèse, tandis 
que d'autres, plus réfléchis, insinueront seulement que, 
bien que la théorie ne soit nullement détruite par la ségré- 
gation desdites nébuleuses, cependant l'impossibilité d'opé- 
rer cette ségrégation, même avec de si puissants instru- 
ments , aurait servi à corroborer triomphalement la théorie ; 
et ces derniers seront peut-être surpris de m'entendre dire 
que je n'adopte même pas leur opinion. Si les propositions 
de ce discours ont été bien comprises, on verra qu'à mon 
point de vue l'impossibilité d'opérer la ségrégation aurait 
servi à réfuter plutôt qu'à confirmer l'Hypothèse Cosmique. 

Je m'explique : — Nous pouvons considérer comme 
démontrée la Loi newtonienne de la Gravitation. Cette 
loi, on s'en souvient, je l'ai attribuée à la réaction du pre- 
mier Acte Divin, — à une réaction dans l'exercice de la 
Volition Divine, ayant à surmonter temporairement une 
difficulté. Cette difficulté, c'était de transformer forcément 
le normal en anormal, — de contraindre ce qui, dans sa 



(1 ' Tableau de l'Architecture des deux. — Une lettre attribuée au Docteur 
Nichol, écrivant à un ami d'Amérique, a fait le tour de nos journaux, il y a 
environ deux ans, qui admettait la ne'cessité à laquelle je fais allusion. Dans 
une lecture postérieure, M. Nichol semble toutefois avoir triomphé en quelque 
sorte de la nécessite', et ne renonce pas absolument à la théorie, bien qu'il ait 
l'air de s'en moquer un peu comme d'une puie hypothèse. Avant les expé- 
riences de Maskelyne, qu'était donc la Loi de Gravitation? Une hypothèse. 
Et qui mettait en question cette loi, même alors? 



p4 EUREKA. 

condition originelle et legitime, était Un, à se soumettre à 
la condition vicieuse de Pluralité. C'est seulement en sup- 
posant la difficulté temporairement vaincue que nous pouvons 
comprendre une réaction. II n'y aurait eu aucune réaction , 
si l'acte avait été infiniment continué. Tant que l'acte a 
duré, aucune réaction, évidemment, n'a pu commencer; 
en d'autres termes, aucune gravitation n'a pu avoir lieu; 
— car nous avons admis que l'une n'était que la manifes- 
tation de l'autre. Mais la gravitation a eu lieu; donc l'acte 
de la Création avait cessé; et, la gravitation s'étant mani- 
festée depuis un long temps, il faut en conclure que l'acte 
de la Création a cessé aussi depuis un long temps. Nous 
ne pouvons donc pas espérer l'occasion d'observer les 
procédés primitifs delà Création; et la condition de nébu- 
losité, comme nous l'avons expliqué, fait partie de ces pro- 
cédés primitifs. 

De ce que nous savons de la marche de la lumière nous 
tirons la preuve directe que les étoiles les plus éloignées 
existent, sous leur forme actuellement visible, depuis un 
nombre inconcevable d'années. II faut donc remonter dans 
le passé au moins jusqu'à la période où ces étoiles subirent 
la condensation, pour marquer l'époque où commença 
l'opération qui a constitué les masses. Si, d'un côté, nous 
concevons cette opération comme continuant encore dans 
le cas de certaines nébuleuses, de l'autre, nous voyons 
qu'en beaucoup d'autres cas elle est complètement finie, 
et c'est ce qui nous jette forcément dans des hypothèses 
pour lesquelles aucune base réelle ne nous est offerte; — 
nous sommes obligés d'imposer à la Raison révoltée l'idée 
blasphématoire d'une interposition spéciale; — de sup- 
poser que, dans les cas particuliers de ces nébuleuses, un 
Dieu infaillible a jugé nécessaire d'introduire certains 
règlements supplémentaires, certains perfectionnements de 



EUREKA. 95 

la loi générale, certaines retouches et corrections, en un 
mot, qui ont eu pour effet de reculer l'achèvement de ces 
étoiles particulières, pendant des siècles innombrables, au 
delà de l'ère qui avait suffi non-seulement pour parfaire la 
constitution des autres corps stellaires, mais même poul- 
ies doter d'une vieillesse chenue et déjà inexprimable. 

Sans doute on peut objecter immédiatement que, 
puisque la lumière grâce à laquelle nous percevons ces 
nébuleuses est simplement celle qui s'est détachée de leur 
surface depuis un nombre immense d'années, les progrès 
de création observés actuellement, ou que nous supposons 
observés actuellement, ne sont pas en réalité des progrès 
actuels, mais les fantômes des progrès accomplis dans un passé 
déjà lointain; — ce qui est un raisonnement absolument 
semblable à celui que j'ai affirmé relativement à tous 
les progrès tendant à la constitution des autres masses. 

A ceci je réponds-que la condition actuellement observée 
des corps condensés n'est pas non plus leur condition 
actuelle, mais une déjà obtenue dans le passé; de sorte 
que mon argument tiré de la condition relative des étoiles 
et des nébuleuses n'est en aucune manière infirmé. En 
outre, ceux qui affirment l'existence des nébuleuses ne 
placent pas la nébulosité à une extrême distance; ils 
déclarent que c'est une nébulosité réelle et non pas per- 
spective. Si nous concevons qu'une masse nébuleuse 
puisse être, en quelque façon, visible, nous devons la 
concevoir comme placée très-près de nous, en comparaison 
des étoiles solidifiées que les télescopes modernes présen- 
tent à notre vue. Affirmer que les apparences en question 
sont de réelles nébuleuses, c'est affirmer, pour notre point 
de vue, leur proximité relative. Donc leur condition, telle 
qu'elle se montre maintenant à nous, doit être rapportée 
à une époque bien moins éloignée que celle à laquelle nous 



9<5 EUREKA. 

rapportons la condition actuellement observée de la majo- 
rité au moins des étoiles. — Pour finir en un mot, si 
l'Astronomie pouvait démontrer l'existence d'une nébu- 
leuse, dans le sens qu'on donne présentement à ce terme, 
je considérerais la Théorie Cosmogonique, non pas 
comme fortifiée par cette démonstration, mais comme 
irréparablement renversée. 

Cependant, pour ne rendre à César que juste ce qui 
appartient à César, qu'il me soit permis de faire observer 
que l'hypothèse qui a conduit Laplace à un si glorieux 
résultat semble lui avoir été, en grande partie, suggérée 
par une fausse conception, — par cette même fausse con- 
ception dont nous venons de parler, — par la méprise 
générale relative au caractère des prétendues nébuleuses. 
Lui aussi, il supposait qu'elles étaient en réalité ce qu'im- 
plique leur désignation. Le fait est que ce grand homme 
avait, très-justement, une foi médiocre dans ses propres 
facultés de perception. Ainsi, relativement à l'existence 
positive des nébuleuses, existence si présomptueusement 
affirmée par les astronomes ses contemporains, il s'ap- 
puyait bien moins sur ce qu'il voyait que sur ce qu'il 
entendait dire. 

On verra que les seules objections valables qu'on puisse 
opposer à sa théorie sont celles faites à l'hypothèse prise 
en elle-même, à ce qui l'a suggérée et non à ce qu'elle 
suggère, aux propositions qui l'accompagnent plutôt qu'à 
ses résultats. La supposition la moins justifiée de Laplace 
consiste à donner aux atomes un mouvement vers un 
centre, malgré qu'il comprenne évidemment les atomes 
comme s'étendant, dans une succession illimitée, à travers 
l'espace universel. J'ai déjà montré qu'avec de telles don- 
nées aucun mouvement n'aurait pu avoir lieu; ainsi 
Laplace pour supposer un mouvement, se place sur une 



EUREKA. 97 

base aussi peu philosophique qu'elle est inutile pour établir 
ce qu'il voulait établir. 

Son idée originale semble avoir été un composé des 
vrais atomes d'Epicure et des pseudo-nébuleuses de ses 
contemporains; et ainsi sa théorie se présente à nous avec 
lasingulicre anomalie d'une vérité absolue, déduite, comme 
résultat mathématique, d'une création hybride de l'imagi- 
nation antique mariée au sens obtus moderne. La force 
réelle de Laplace consistait, en somme, dans un instinct 
mathématique presque miraculeux; c'était là-dessus qu'il 
s'appuyait; jamais cet instinct ne lui a manqué; jamais il' 
ne l'a trompé. Dans le cas de la Cosmogonie, il l'a con- 
duit, les yeux bandés, à travers un labyrinthe d'Erreur, 
vers un des plus lumineux et des plus prodigieux temples 
de Vérité. 



X 

Imaginons, pour le moment, que l'anneau projeté le 
premier par le Soleil, c'est-à-dire l'anneau qui, en se bri- 
sant, a constitué Neptune, ne se soit brisé que lors de la 
projection de l'anneau qui a donné naissance à Uranus; 
que ce dernier anneau, de son coté, soit resté intact jusqu'à 
l'émission de celui dont est né Saturne; que ce dernier, à 
son tour, ait gardé sa forme entière jusqu'à l'émission de 
celui qui a été l'origine de Jupiter, et ainsi de suite. Ima- 
ginons, en un mot, qu'aucune rupture n'ait eu lieu parmi 
les anneaux jusqu'à la projection finale de celui qui a 
donné naissance à Mercure. Nous créons ainsi pour l'œil 
de l'esprit une série de cercles concentriques coexistants, 
et les considérant en eux-mêmes aussi bien que dans le 
mode suivant lequel, selon l'hypothèse de Laplace, ils ont 



9 8 EUREKA. 

été engendrés, nous apercevons tout d'abord une très- 
singulière analogie entre les couches atomiques et le mode 
d'irradiation originelle tel que je l'ai décrit. Est-il impos- 
sible, en mesurant les forces respectives qui ont projeté 
successivement chaque cercle planétaire, c'est-à-dire en 
mesurant la force excédante successive de rotation par 
rapport à la force de gravitation, laquelle a occasionné les 
éruptions successives, de trouver l'analogie en question 
plus décidément confirmée? Est-il improbable que nous décou- 
vrions que ces forces ont varié) — comme dans l'irradiation origi- 
nelle, — proportionnellement avec les carrés des distances ? 

Notre système solaire, consistant principalement en un 
Soleil, avec seize planètes à coup sûr, et peut-être un peu 
plus, qui roulent autour de lui à des distances variées, et 
qui sont accompagnées certainement de dix-sept lunes, 
mais très-probablement de quelques autres, doit être main- 
tenant considéré comme un des types de ces aggloméra- 
tions innombrables qui ont commencé à se produire à 
travers la Sphère Universelle, lorsque s'est retirée la Volonté 
Divine. Je veux dire que nous avons à considérer notre 
système solaire comme fournissant un cas générique de 
ces agglomérations, ou, plus correctement, des conditions 
ultérieures auxquelles elles sont parvenues. Si nous fixons 
notre attention sur l'idée qui a présidé au dessein du 
Tout-Puissant, à savoir la plus grande somme possible de rap- 
ports et la précaution prise pour atteindre le but avec la 
différence de formes dans les atomes originels et l'inéga- 
lité particulière de distance, nous verrons qu'il est impos- 
sible de supposer même une minute que deux seulement 
de ces agglomérations commençantes soient arrivées à la 
fin précisément au même résultat. Nous serons plutôt 
inclinés à penser qu'il n'y a pas dans tout l'Univers deux 
corps stellaires, soleils, planètes ou lunes, qui soient sem- 



EUREKA. 99 

blables dans le particulier, malgré que tous le soient dans 
le général. Encore moins pouvons-nous imaginer que 
deux, assemblages de tels corps, deux systèmes quel- 
conques, puissent avoir une ressemblance plus que géné- 
rale M. Nos télescopes, sur ce point, confirment parfaite- 
ment nos déductions. Prenant donc notre système solaire 
comme type approchant ou général de tous les autres, 
nous sommes arrivés assez avant dans notre thème pour 
considérer l'Univers sous l'aspect d'un espace sphérique à 
travers lequel, disséminée avec une égalité purement géné- 
rale, existe une certaine quantité de systèmes ayant entre 
eux une ressemblance purement générale. 

Elargissant maintenant nos conceptions, regardons cha- 
cun de ces systèmes comme étant en lui-même un atome, 
ce qu'il est en réalité, quand nous ne le considérons que 
comme une des innombrables myriades de systèmes qui 
constituent l'Univers. Les prenant donc tous pour des 
atomes colossaux, chacun étant doué de la même indes- 
tructible tendance à l'Unité qui caractérise les atomes réels 
dont il est composé, nous entrons tout de suite dans un 
ordre nouveau d'aggrégations. Les plus petits systèmes, 
placés dans le voisinage d'un plus grand, devront inévita- 
blement s'en rapprocher de plus en plus. Ici il s'en ras- 
semblera un millier, là un million; ici peut-être un trillion, 
— laissant ainsi autour d'eux d'incommensurables vides 
dans l'espace. Et si maintenant on demande pourquoi, 
dans le cas de ces systèmes, de ces véritables atomes tita- 



I' 1 II n'est pas impossible que quelque perfectionnement imprévu d'optique 
nous révèle, parmi les innombrables variétés de systèmes, un soleil lumi- 
neux, entouré d'anneaux lumineux et non lumineux, en dedans, en dehors 
desquels, et entre lesquels roulent des planètes lumineuses et non lumineuses, 
accompagnées de lunes avant leurs lunes, et même ces dernières possédant 
également leurs lunes particulières. 



lOO EUREKA. 

niques (je parle simplement d'un assemblage, et non, 
comme dans le cas des atomes positifs , d'une agglomé- 
ration plus ou moins consolidée), si on demande pour- 
quoi je ne pousse pas ma suggestion jusqu'à sa conclusion 
légitime, pourquoi je ne décris pas ces assemblages de 
systèmes -atomes se précipitant et se consolidant en 
sphères, se condensant chacun en un magnifique soleil, 
je réponds que ce sont là de simples mellonta, et que je 
ne fais que m'arrêter un instant sur le seuil terrifiant du 
Futur. Pour le présent, nous appelons ces assemblages 
des groupes, et nous les voyons dans leur état commençant 
de consolidation. Leur consolidation absolue est encore 
à venir. 

Nous voici arrivés à un point d'où nous contemplons 
l'Univers comme un espace sphérique, parsemé inégale- 
ment de groupes. Observez que je préfère ici l'adverbe 
inégalement à cette phrase déjà employée : «avec une éga- 
lité purement générale.» II est évident en fait que l'égalité 
de distribution diminuera en raison du progrès de l'agglo- 
mération, c'est-à-dire à mesure que les choses diminueront 
en nombre. Ainsi l'accroissement de l'inégalité, accroisse- 
ment qui devra continuer jusqu'à une époque plus ou 
moins lointaine, où la plus grosse agglomération absor- 
bera toutes les autres, ne peut être considéré que comme 
un symptôme confirmatif de la tendance à l'Unité. 

Enfin ici il peut paraître bon de s'enquérir si les faits 
acquis de l'Astronomie confirment l'arrangement général 
que j'ai, par déduction, imposé aux mondes célestes. Or, 
cela est confirmé, et entièrement. L'observation télesco- 
pique, guidée par les lois de la perspective, nous permet 
de voir que l'Univers perceptible existe comme un groupe 
de groupes irrégulièrement disposés. 



EUREKA. IOI 



XI 



Les groupes dont est composé cet universel groupe de 
groupes sont simplement ce que nous avons coutume de 
nommer nébuleuses, et parmi ces nébuleuses il en est une 
qui est pour l'humanité d'un intérêt suprême. Je veux 
parler de la Galaxie ou Voie Lactée. Elle nous intéresse, 
d'abord et évidemment, en raison de sa grande supériorité, 
par son volume apparent, non-seulement sur tout autre 
groupe du firmament, mais même sur tous les autres 
groupes pris ensemble. Le plus grand de ces derniers 
n'occupe comparativement qu'un point dans l'espace et 
ne se laisse voir distinctement qu'à l'aide du télescope. La 
Galaxie traverse tout le ciel et se montre brillante à l'œil 
nu. Mais elle intéresse l'homme particulièrement, quoique 
moins immédiatement, en ce qu'elle fait partie de la 
région où il est situé, de la région de la Terre sur laquelle 
il vit, de la région du Soleil autour duquel tourne cette 
Terre, de la région de tout le système d'astres dont le 
Soleil est le centre et l'astre principal, la Terre, un des 
seize secondaires ou une des planètes, la Lune, un des dix- 
sept tertiaires ou satellites. La Galaxie, je le répète, n'est 
qu'un des groupes dont j'ai parlé, une de ces prétendues 
nébuleuses, qui ne se révèlent à nous quelquefois qu'à 
l'aide du télescope, et comme de faibles taches brumeuses 
dans différentes parties du ciel. Nous n'avons aucune 
raison de supposer que la Voie Lactée soit en réalité plus 
vaste que la moindre de ces nébuleuses. Sa grande supé- 
riorité de volume n'est qu'apparente, et vient dé sa posi- 
tion relativement à nous, c'est-à-dire de notre position à 
nous qui en occupons le milieu. Quelque étrange que cette 



I02 EUREKA. 

assertion puisse paraître tout d'abord à ceux qui ne sont 
pas versés dans l'Astronomie, l'astronome, lui, n'hésite 
pas à affirmer que nous sommes placés au milieu de cette 
inconcevable multitude d'étoiles, de soleils, de systèmes 
qui constituent la Galaxie. En outre, non-seulement nous 
avons, non-seulement notre Soleil a le droit de revendi- 
quer la Galaxie comme étant son groupe spécial; mais on 
peut dire, avec une légère réserve, que toutes les étoiles 
distinctement visibles du firmament, toutes les étoiles 
visibles à l'œil nu, ont le droit de s'en réclamer éga- 
lement. 

Une idée bien fausse a été conçue relativement à la 
forme de la Galaxie, de laquelle il est dit, dans presque 
tous nos traités astronomiques, qu'elle ressemble à celle 
d'un Y capital. En réalité, le groupe en question a une 
certaine ressemblance générale, frès-générale , avec la pla- 
nète Saturne, enfermée dans son triple anneau. Au lieu 
du globe solide de cette planète, nous devons toutefois 
nous figurer une île stellaire ou collection lenticulaire 
d'étoiles; notre Soleil étant placé excentriquement, près 
du bord de l'île, du côté qui est le plus rapproché de la 
constellation de la Croix et le plus éloigné de celle de 
Cassiopée. L'anneau qui l'entoure, dans la partie qui avoi- 
sine notre position, est marqué d'une entaille longitudi- 
nale qui, en effet, lui donne, aperçu de notre région, 
J'apparence vague d'un Y capital. 

Cependant il ne faut pas que nous tombions dans cette 
erreur, de concevoir cette ceinture, peu définie d'ailleurs, 
comme tout à fait séparée, comparativement parlant, du 
groupe lenticulaire également indéfini qu'elle entoure; et 
ainsi, pour rendre notre explication plus claire, nous pou- 
vons dire de notre Soleil qu'il est positivement situé sur 
le point de l'Y où se rencontrent les trois lignes qui le 



EUREKA. IC3 

composent, et, nous figurant cette lettre comme clouée 
d'une certaine solidité, d'une certaine épaisseur, très- 
minime en comparaison de sa longueur, nous pouvons 
dire que notre position est dans le milieu de cette épais- 
seur. En nous figurant que nous sommes placés ainsi, nous 
n'éprouverons plus aucune peine à nous rendre compte 
des phénomènes en question, qui sont uniquement des 
phénomènes de perspective. Quand nous regardons en 
haut ou en bas, c'est-à-dire quand nous jetons les yeux 
dans le sens de V épaisseur de la lettre, notre regard ren- 
contre un moins grand nombre d'étoiles que lorsque nous 
jetons les yeux dans le sens de sa longueur, ou le long d'une 
des trois lignes qui la composent. Naturellement, les 
étoiles, dans le premier cas, apparaissent comme épar- 
pillées, et, dans le second, comme accumulées. Renver- 
sons, s'il vous plaît, l'explication : un habitant de la Terre 
qui regarde la Galaxie, comme nous disons ordinairement, 
la considère alors dans un des sens de sa longueur; — il 
regarde le long des lignes de FY; mais quand, regardant 
dans le Ciel général, il détourne ses yeux de la Galaxie, il 
la voit alors dans le sens de l'épaisseur de la lettre; et c'est 
pour cela que les étoiles lui semblent clair-semées, quoi- 
que, en réalité, elles soient aussi rapprochées, en moyenne, 
que dans la partie massive du groupe. II n'y a pas de con- 
sidération qui soit mieux faite pour donner une idée de 
l'effrayante étendue de ce groupe. 

Si, avec un télescope d'une profonde puissance, nous 
examinons soigneusement le firmament, nous découvri- 
rons une ceinture de groupes, faite de ce que nous avons 
jusqu'à présent nommé des nébuleuses, — une bande, d'une 
largeur variable, s'étendant d'un horizon à l'autre, et 
coupant à angle droit la direction générale de la Voie 
Lactée. Cette bande est le dernier groupe de groupes. Cette 



Io4 EUREKA. 

ceinture est Y Univers. Notre Galaxie n'est qu'un des 
groupes, un des moindres peut-être, qui entrent dans la 
composition de cette suprême bande ou ceinture universelle. 
L'aspect de bande ou de ceinture, que prend à nos yeux 
ce groupe de groupes, n'est qu'un phénomène de perspec- 
tive, analogue à celui qui nous fait aussi voir notre propre 
groupe grossièrement spliérique, la Galaxie, sous la forme 
d'une ceinture traversant les Cieux et coupant le groupe 
universel à angles droits. Naturellement la forme du 
groupe qui enferme tous les autres est, en général, celle 
de chaque groupe individuel qui y est contenu. De même 
que les étoiles clair-semées que nous voyons dans le Ciel 
général, quand nous détournons nos regards de la Galaxie, 
ne sont, en réalité, qu'une partie de la Galaxie elle-même, 
aussi intimement mêlées à elle qu'en aucun autre point où 
le télescope nous les montre à l'état le plus dense, — 
de même les nébuleuses éparpillées, que nous apercevons 
sur tous les points du firmament quand nous détournons 
nos yeux de la ceinture Universelle, doivent être consi- 
dérées comme éparpillées seulement par la perspective et 
comme faisant partie intégrante de l'unique Sphere suprême 
et Universelle. 

II n'y a pas d'erreur astronomique plus insoutenable, 
et il n'y en a pas qui ait obtenu une plus opiniâtre adhé- 
sion que celle qui consiste à se figurer l'Univers sidéral 
comme absolument illimité. II me semble que les raisons 
qui nous le font croire limité, telles que je les ai énoncées 
à priori, sont irréfutables; mais, pour n'en plus parler, 
l'observation seule nous montre qu'il y a, dans de nom- 
breuses directions autour de nous, si ce n'est dans toutes, 
une limite positive; ou, tout au moins, elle ne nous fournit ' 
aucun motif pour penser autrement. Si la succession des 
étoiles était illimitée, l'arrière- plan du ciel nous offrirait 



EUREKA. ÎO^ 

une luminosité uniforme, comme celle déployée par la 
Galaxie, puisqu'il n'y aurait absolument aucun point, dans tout 
cet arrière-plan, où n'existât une étoile. Donc, dans de telles 
conditions, la seule manière de rendre compte des vides 
que trouvent nos télescopes dans d'innombrables directions 
est de supposer cet arrière-plan invisible placé à une dis- 
tance si prodigieuse qu'aucun rayon n'ait jamais pu par- 
venir jusqu'à nous. Qu'il en puisse être ainsi, qui oserait 
s'aviser de le nier? Je maintiens simplement que nous 
n'avons pas même l'ombre d'une raison pour croire qu'il 
en est ainsi. 

En parlant de la propension vulgaire à considérer tous 
les corps de la Terre comme tendant seulement vers le 
centre de la Terre, je faisais observer que «sauf certaines 
exceptions dont il serait fait mention plus tard, chaque 
corps de la Terre tendait, non-seulement vers le centre de 
la Terre, mais encore vers toute autre direction conce- 
vable.» Le mot exceptions avait trait à ces vides fréquents 
dans le Ciel, où l'examen le plus minutieux non-seule- 
ment ne découvre pas de corps stellaires, mais ne trouve 
même pas d'indices quelconques de leur existence. Là, des 
gouffres béants, plus noirs que l'Erèbe, nous apparais 1 - 
sent comme des échappées ouvertes, à travers les murs 
limitrophes de l'Univers Sidéral, sur l'Univers illimité du 
Vide. Or, tout corps existant sur la Terre est exposé, soit 
par son mouvement propre, soit par celui de la Terre, à 
traverser ou à longer un de ces vides ou abîmes cosmiques, 
et il est évident qu'en ce moment il cesse d'être attiré dans 
la direction du Vide et qu'il est conséquemment plus lourd 
qu'à aucune autre époque, soit avant, soit après. Indépen- 
damment, toutefois, de la considération de ces vides, et 
ne nous occupant que de la distribution généralement iné- 
gale des étoiles, nous voyons que la tendance absolue des 



lOÔ EUREKA. 

corps de la Terre vers le centre de la Terre est dans un 
état de variation perpétuelle. 

Nous comprenons donc {'insulation de notre Univers. 
Nous percevons l'isolement de l'Univers, c'est-à-dire de 
four ce que nos sens peuvent saisir. Nous savons qu'il 
existe un groupe de gi-oupes, une agglomération autour de 
laquelle, de tous côtés, s'étend un incommensurable Espace 
désert fermé à toute perception humaine. Mais, parce que 
nous sommes obligés de nous arrêter sur les confins de cet 
Univers Sidéral, nos sens ne pouvant plus nous fournir de 
témoignage, est-il juste de conclure qu'en réalité il n'existe 
pas de point matériel au delà de celui qu'il nous a été 
permis d'atteindre? Avons-nous, ou n'avons-nous pas le 
droit analogique d'inférer que cet Univers sensible, que 
ce groupe de groupes, n'est qu'un morceau d'une série de 
groupes de groupes, dont les autres nous restent invisibles 
à cause de la distance, — soit parce que la diffusion de 
leur lumière, avant qu'elle parvienne jusqu'à nous, est si 
excessive qu'elle ne peut produire sur notre rétine aucune 
impression lumineuse, soit parce qu'il n'existe aucune 
espèce d'émanation lumineuse dans ces mondes inexpri- 
mablement distants, ou enfin parce que l'intervalle qui 
nous en sépare est si vaste que, depuis des myriades 
d'années écoulées, leurs effluves électriques n'ont pas 
encore pu le franchir? 

Avons-nous quelques droits à faire de telles supposi- 
tions, avons-nous quelque motif pour accepter de telles 
visions? Si nous avons ce droit à un degré quelconque, 
nous avons aussi le droit de leur donner une extension 
infinie. 

Le cerveau humain a évidemment un penchant vers 
V Infini et caresse volontiers ce fantôme d'idée. II semble 
aspirer vers cette conception impossible avec une ferveur 



EUREKA. 107 

passionnée, avec l'espérance d'y croire intellectuellement 
aussitôt qu'il l'a conçue. Ce qui est général parmi toute 
la race humaine, aucun individu n'a sans doute le droit 
<Je le considérer comme anormal; néanmoins, il peut 
exister une classe d'intelligences supérieures pour qui ce 
tour d'esprit populaire porte tout le caractère d'une mono- 
manie. 

Ma question, cependant, n'a pas encore trouvé sa ré- 
ponse : — Avons-nous le droit de supposer, ou plutôt 
d'imaginer une succession interminable de groupes de 
groupes ou d'Univers plus ou moins semblables? 

Je réponds que le droit, dans un cas tel que celui-ci, 
dépend absolument de la hardiesse de l'imagination qui 
s'avise d'y prétendre. Qu'il me soit permis seulement de 
déclarer que je me sens, pour mon compte personnel, 
porté à imaginer (je n'ose pas me servir d'un terme plus 
afïirmatif) qu'il existe réellement une succession illimitée 
d'Univers, plus ou moins semblables à celui dont nous 
avons connaissance, à celui-là seul dont nous aurons 
jamais connaissance, — du moins jusqu'au moment où 
notre Univers particulier rentrera dans l'Unité. Cepen- 
dant, si de tels groupes de groupes existent, — .et ils 
existent, — il est suffisamment clair que, n'ayant pas de 
participation dans notre origine, ils ne participent pas à 
nos lois. Ils ne nous attirent pas et nous ne les attirons 
pas. Leur matière, leur esprit ne sont pas les nôtres, ne 
sont pas ce qui agit, influe dans une partie quelconque 
de notre Univers. Ils ne pourraient impressionner ni nos 
sens ni nos âmes. Entre eux et nous, les considérant tous 
pour un moment collectivement, il n'y a pas d'influences 
communes. Chacun existe, à part et indépendant, dans le 
sein de son Dieu propre et particulier. 



Io8 EUREKA. 



XII 



Dans la conduite de ce Discours, je vise moins à l'ordre 
physique qu'au métaphysique. La clarté avec laquelle les 
phénomènes, même matériels, sont présentés à l'intelli- 
gence dépend très-peu, il y a longtemps que j'en ai acquis 
l'expérience, d'un arrangement purement naturel, et naît 
presque entièrement de l'arrangement moral. Si donc j'ai 
l'air de m'abandonner à des digressions et de sauter trop 
vite d'un point à un autre de mon sujet, qu'il me soit per- 
mis de dire qu'en faisant ainsi j'ai l'espoir de mieux conser- 
ver, sans la rompre, cette chaîne d'impressions graduées, 
par laquelle seule l'intelligence de l'Homme peut embras- 
ser les grandeurs dont je parle et les comprendre dans 
leur majestueuse totalité. 

Jusqu'à présent, notre attention s'est dirigée presque 
exclusivement vers un groupement général et relatif des 
corps stellaires dans l'espace. De spécification, nous n'en 
avons fait que très-peu ; et les quelques idées relatives à 
la quantité, c'est-à-dire au nombre, à la grandeur et à la 
distance, que nous avons émises, ont été amenées acces- 
soirement et en manière de préparation pour des concep- 
tions plus définitives. Essayons maintenant d'atteindre à 
ces dernières. 

Notre [système solaire, comme nous l'avons déjà dit, 
consiste principalement en un soleil et seize planètes au 
moins, auxquelles, très- probablement, s'ajoutent quelques 
autres, qui tournent autour de lui comme centre, accom- 
pagnées de dix-sept lunes connues et peut-être de quelques 
autres que nous ne connaissons pas encore. Ces divers 
corps ne sont pas de véritables sphères, mais des sphé- 



EUREKA. IOp 

roïdes aplatis, des sphères comprimées dans la région 
des pôles de l'axe imaginaire autour duquel elles tournent, 
l'aplatissemsnt étant une conséquence de la rotation. Le 
Soleil n'est pas absolument le centre du système; car le 
Soleil lui-même, avec toutes les planètes, roule autour 
d'un point de l'espace perpétuellement variable, qui est 
le centre général de gravité du système. Nous ne devons 
pas non plus considérer les lignes sur lesquelles se meuvent 
ces différents sphéroïdes, — les lunes autour des planètes, 
les planètes autour du Soleil, ou le Soleil autour du centre 
commun, — comme des cercles dans le sens exact du 
mot. Ce sont, en réalité, des ellipses, l'un des foyers étant le 
point autour duquel se Jait la révolution. Une ellipse est une 
courbe retournant sur elle-même, qui a un de ses dia- 
mètres plus long que l'autre. Sur le diamètre le plus long 
sont deux points, également distants du milieu de la 
ligne, et, d'ailleurs, situés de telle façon que si, à partir 
de chacun d'eux, on tire une ligne droite vers un point 
quelconque de la courbe, la somme des deux lignes réunies 
sera égale au plus grand des diamètres. Concevons donc 
une ellipse de cette nature. A l'un des points en question , 
qui sont les foyers, fixons une orange. Par un fil élastique 
unissons cette orange à un pois, et plaçons ce dernier sur 
la circonférence de l'ellipse. Le fil élastique, naturellement, 
varie en longueur à mesure que nous faisons mouvoir le 
pois, et forme ce que nous appelons en géométrie un radius 
vector. Or, si l'orange est prise pour le Soleil et le pois pour 
une planète tournant autour de lui, la révolution devra se 
faire avec une vitesse variable plus ou moins grande, 
mais telle que le radius vector franchira des aires égales en 
temps égaux. La marche du pois sera donc ou, en d'autres 
termes, la marche de la planète est lente à proportion de 
son éloignement du Soleil, rapide à proportion de sa 



I IO EUREKA. 

proximité. Ces planètes, en outre, se meuvent d'autant 
plus lentement qu'elles sont situées plus loin du Soleil, 
les carrés de leurs périodes de révolution étant entre eux dans la 
même proportion que les cubes de leurs distances moyennes du Soleil. 

On comprend que les lois terriblement complexes de 
révolution que nous décrivons ici ne régnent pas seule- 
ment dans notre système. Elles dominent partout où 
domine l'Attraction. Elles régissent l'Univers. Chaque 
point brillant du firmament est sans doute un Soleil lumi- 
neux, ressemblant au nôtre, au moins dans son caractère 
général, et accompagné d'une plus ou moins grande quan- 
tité de planètes plus ou moins grosses, dont la luminosité 
encore attardée ne peut pas se manifester à nous à une si 
grande distance, mais qui, néanmoins, roulent, escortées 
de leurs lunes, autour de leurs centres sidéraux, obéissant 
aux principes que nous avons constatés, obéissant aux 
trois lois absolues de révolution , aux trois immortelles lois 
devinées par l'esprit imaginatif de Kepler et subséquem- 
ment expliquées et démontrées par l'esprit patient et 
mathématique de Newton. Dans une certaine tribu de 
philosophes, qui font vanité de ne s'appuyer que sur les 
faits positifs, il est beaucoup trop à la mode de se moquer 
de toute spéculation et de la flétrir de la vague et élas- 
tique appellation d'oeuvre conjecturale. La valeur de celui qui 
conjecture, tel est le point à examiner. En conjecturant 
de temps à autre avec Platon, nous dépenserons notre 
temps avec plus d'utilité qu'en écoutant une démonstration 
d'AIcmseon. 

Dans maint ouvrage d'astronomie, je vois qu'il est 
nettement établi que les lois de Kepler sont la base du 
grand principe de la Gravitation. Cette idée a dû naître de 
ce fait, que la divination de ces lois par Kepler et sa dé- 
monstration postérieure de leur existence positive ont 



EUREKA. 1 I 1 

poussé Newton à les expliquer par l'hypothèse de la Gra- 
vitation et, finalement, à les démontrer à priori, comme 
conséquences nécessaires du principe hypothétique. Ainsi, 
bien loin d'être la base de la Gravitation, les lois de Kepler 
ont la Gravitation pour base, et il en est de même, d'ail- 
leurs, de toutes les lois de l'Univers matériel qui ne se 
rapportent pas uniquement à la Répulsion. 

La distance moyenne de la Terre à la Lune, c'est-à-dire 
la distance qui nous sépare du corps céleste le plus voisin 
de nous, est de 237,000 milles. Mercure, la planète la plus 
proche du Soleil, est éloignée de lui de 37 millions de 
milles. Vénus, qui vient après, tourne à une distance de 
68 millions de milles; la Terre, à son tour, à une distance 
de 95 millions; Mars, à la distance de 144 millions. Puis 
viennent les huit astéroïdes (Cérès, Junon, Vesta, Pallas, 
Astrée, Flore, Iris et Hébé), à une distance moyenne 
d'environ 250 millions. Puis nous trouvons Jupiter, distant 
de 490 millions; puis Saturne, de 900 millions; puis 
Uranus, de 1,900 millions; finalement Neptune, récem- 
ment découvert et tournant à une distance de 2,800 mil- 
lions. Laissant Neptune de côté, sur qui nous n'avons pas 
jusqu'à présent des documents très-exacts, et qui est peut- 
être une planète appartenant à un système d'Astéroïdes , on 
peut voir que, dans de certaines limites, il existe entre les 
planètes un ordre d'intervalles. Pour parler d'une manière 
approximative, nous pouvons dire que chaque planète est, 
relativement au Soleil, située à une distance double de 
celle qui la précède. L'ordre en question, que nous exposons 
ici, — la loi de Bode, — ne pourrait-il pas être déduit de l'exa- 
men de l'analogie existant, ainsi que je l'ai suggéré, entre la 
décharge solaire des anneaux et le mode de l'irradiation atomique ? 

Quant aux nombres cités à la hâte dans cette table 
sommaire des distances, il y aurait folie à essayer de les 



1 12 EUREKA. 

comprendre , excepté au point de vue des faits arithmétiques 
abstraits. Ces nombres ne sont pas pratiquement appré- 
ciables. Ils ne comportent pas d'idées précises. J'ai dit que 
Neptune, la planète la plus éloignée, tournait autour du 
Soleil à une distance de 2,800 millions de milles. Jusqu'ici 
rien de mieux; j'ai établi un fait mathématique; et, sans 
comprendre ce fait le moins du monde, nous pouvons le 
poser pour nous en servir mathématiquement. Mais même 
en indiquant que la Lune tourne autour de la Terre à la 
distance comparativement mesquine de 237,000 milles, je 
n'ai nullement l'espérance de faire comprendre à qui que 
ce soit, — de lui faire apprécier, — de lui faire sentir à 
quelle distance U Lune se trouve positivement de la Terre. 
237,000 milles! Parmi mes lecteurs, il y en a peut-être 
bien peu qui n'aient pas traversé l'Océan Atlantique; et, 
cependant, combien d'entre eux ont une idée distincte 
même des 3,000 milles qui séparent les deux rivages? Je 
doute, en vérité, qu'il existe un homme qui puisse faire 
entrer dans son cerveau la plus vague conception de l'inter- 
valle compris entre une borne milliaire et sa plus proche 
voisine. Cependant, nous trouvons quelque facilité pour 
apprécier la distance en combinant l'idée de l'espace avec 
l'idée de vélocité qui la suit naturellement. Le son parcourt 
un espace de 1,100 pieds en une seconde. Or, s'il était pos- 
sible à un habitant de la Terre de voir l'éclair d'un coup 
de canon tiré dans la Lune et d'en entendre la détonation, 
il lui faudrait attendre treize jours entiers, à partir du mo- 
ment où il aurait aperçu le premier, pour recevoir un 
indice de la seconde. 

Quelque faible que soit l'appréciation obtenue par ce 
moyen de la réelle distance de la Lune à la Terre, elle aura 
néanmoins cette utilité de nous faire mieux comprendre la 
folie de vouloir saisir par la pensée des distances telles que 



EUREKA. I I 3 

les 2,800 millions de milles qui séparent Neptune de notre 
Soleil; ou même les 95 millions de milles compris entre le 
Soleil et la Terre que nous habitons. Un boulet de canon, 
se mouvant avec la rapidité la plus grande qui ait jamais 
été communiquée à un boulet, ne pourrait pas traverser 
ce dernier intervalle en moins de 20 ans; pour le premier 
espace, il faudrait 590 ans. 

Le diamètre réel de notre Lune est de 2,160 milles; 
cependant, elle est un objet comparativement si petit qu'il 
faudrait environ cinquante globes semblables pour en com- 
poser un aussi gros que la Terre. 

Le diamètre de notre propre globe est de 7,912 milles; 
— mais de renonciation de ces nombres quelle idée positive 
prétendons-nous tirer? 

Si nous montons au sommet d'une montagne ordinaire 
et si nous regardons autour de nous, nous apercevons un 
paysage qui s'étend à 40 milles dans toutes les directions, 
formant un cercle de 250 milles de circonférence et enfer- 
mant un espace de 5,000 milles carrés. Mais comme les 
portions d'une semblable perspective ne se présentent 
nécessairement à notre vue que l'une après l'autre, nous 
n'en pouvons apprécier l'étendue que faiblement et partiel- 
lement; cependant le panorama tout entier ne représente 
que la quarante millième partie de la surface de notre 
globe. Si à ce panorama succédait, au bout d'une heure, 
un autre panorama d'égale étendue; à ce second, au bout 
d'une heure, un troisième; à ce troisième, au bout d'une 
heure, un quatrième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que tous 
les décors de la Terre fussent épuisés, et si nous étions 
invités à examiner ces divers panoramas pendant douze 
heures par jour, il ne nous faudrait pas moins de neuf ans 
et quarante-huit jours pour achever l'examen de la col- 
lection. 



I I 4 EUREKA. 

Mais si la simple surface de la Terre se refuse à l'étreinte 
de notre imagination, que penserons-nous de sa conte- 
nance évaluée par cubes? Elle embrasse une masse de 
matière équivalente au moins à un poids de deux undé- 
cillions et deux cents nonillions de tonnes. Supposons cette 
masse à l'état de repos, et essayons de concevoir une force 
mécanique suffisante pour la mettre en mouvement! La 
force de toutes les myriades d'êtres dont notre imagination 
peut peupler les mondes planétaires de notre système, la 
force physique combinée de tous ces êtres, même en les 
supposant plus puissants que l'homme, ne pourrait réussir 
à déplacer d'un seul pouce cette masse prodigieuse. 

Que devons-nous donc penser de la force nécessaire, 
dans de semblables conditions, pour remuer la plus grosse 
de nos planètes , Jupiter? Elle a un diamètre ^de 86,000 mil- 
les, et pourrait contenir dans sa périphérie pius de mille 
globes de la grandeur du nôtre. Cependant ce corps mons- 
trueux vole positivement autour du Soleil avec une vitesse 
de 29,000 milles par heure, c'est-à-dire avec une rapidité 
quarante fois plus grande que celle d'un boulet de canon ! 
On ne peut même pas dire que l'idée d'un tel phénomène 
fait tressaillir l'esprit, elle l'épouvante, elle le paralyse. 
Nous avons plus d'une fois occupé notre imagination à nous 
peindre les facultés d'un ange. Figurons-nous, à une dis- 
tance d'environ 100 milles de Jupiter, un pareil être, assis- 
tant ainsi, témoin oculaire très rapproché, à la révolution 
annuelle de cette planète. Or, pouvons-nous, je le demande, 
nous faire une idée assez haute, assez immense de la puis- 
sance spirituelle de cet être idéal pour concevoir qu'à la 
vue de cette incommensurable masse, pirouettant juste 
sous ses yeux avec une vélocité tellement inexprimable, 
l'ange lui-même, si angélique qu'il soit, puisse ne pas être 
écrasé, anéanti? 



EUREKA. I I J 

Ici, toutefois, il me paraît bon de faire observer qu'en 
réalité nous n'avons encore parlé que d'objets comparati- 
vement insignifiants. Notre Soleil, l'astre central et diri- 
geant du système auquel appartient Jupiter, est non-seule- 
ment plus gros que Jupiter, mais aussi beaucoup plus gros 
que toutes les planètes du système prises ensemble. Ce fait 
est vraiment une condition essentielle de la stabilité du 
système lui-même. Le diamètre de Jupiter est, avons-nous 
dit, de 86,000 milles! Celui du Soleilest de 882,000 milles. 
Un habitant de ce dernier, parcourant 90 milles par jour, 
mettrait plus de 80 ans à faire le tour de sa plus grande 
circonférence. II occupe un espace cubique de 681 septil- 
lions et 472 quintillions de milles. La Lune, ainsi qu'il a 
été établi, tourne autour de la Terre, à une distance de 
237,000 milles, sur une orbite qui est conséquemment de 
près d'un million et demi de milles. Or, si le Soleil était 
placé sur la Terre, les deux centres coïncidant, le volume 
du Soleil s'étendrait, en tout sens, non-seulement jusqu'à 
l'orbite de la Lune, mais encore à une distance de 
200,000 milles au delà. 

Et ici, une fois encore, observons que nous n'avons, 
jusqu'à présent, parlé que de bagatelles. On a évalué la dis- 
tance qui sépare Neptune du Soleil; elle est de 2,800 mil- 
lions de milles; la circonférence de son orbite est donc de 
17 trillions environ. Gardons d'oublier cela quand nous 
portons nos regards sur quelqu'une des étoiles les plus bril- 
lantes. Entre cette étoile et l'astre central de notre système, 
le Soleil, il y a un gouffre d'espace tel que, pour en donner 
l'idée, il faudrait la langue d'un archange. Donc, l'étoile 
que nous regardons est un être aussi séparé que possible 
de notre système, de notre Soleil, ou, si l'on veut, de notre 
étoile; cependant, supposons-la un moment placée sur 
notre Soleil, le centre de l'une coïncidant avec celui de 

S. 



I 16 EUREKA. 

l'autre, de même que nous avons supposé le Soleil lui- 
même placé sur la Terre. Figurons-nous maintenant l'étoile 
particulière que nous avons choisie s'étendant, dans tous 
les sens, au delà de l'orbite de Mercure, — de Vénus, — 
de la Terre, — et puis au delà de l'orbite de Mars , — de 
Jupiter, — d'Uranus, jusqu'à ce que, finalement, notre 
imagination ait rempli le cercle de 17 trillions de milles de 
circonférence, que décrit dans sa révolution la planète de 
Leverrier. En admettant que nous soyons parvenus à con- 
cevoir tant d'énormité, nous n'aurions pas créé une idée 
extravagante. Nous avons les meilleures raisons pour 
croire qu'il y a bien des étoiles beaucoup plus grosses que 
celle que nous avons supposée. Je veux dire que pour une 
telle croyance nous possédons la meilleure base expéri- 
mentale; et qu'en reportant notre regard vers la disposi- 
tion atomique originelle, ayant pour but la diversité, que 
nous avons considérée comme étant une partie du plan 
divin dans la constitution de l'Univers, il nous deviendra 
facile de comprendre et d'admettre des disproportions, 
dans la grosseur des corps célestes, infiniment plus vastes 
qu'aucune de celles dont j'ai parlé jusqu'à présent. Natu- 
rellement nous devons nous attendre à trouver les corps 
les plus gros roulant à travers les vides les plus grands de 
l'Espace. 

Je disais tout à l'heure que, pour nous donner une idée 
juste de l'intervalle qui sépare notre Soleil d'une quel- 
conque des autres étoiles, il faudrait l'éloquence d'un 
archange. En parlant ainsi , je ne puis pas être accusé 
d'exagération; car c'est la vérité pure qu'en de certains 
sujets il n'est pas possible d'exagérer. Mais tâchons de 
poser la matière plus distinctement sous les yeux de 
l'esprit. 

D'abord nous pouvons atteindre une conception gêné- 



EUREKA. I 17 

rale, relative, de l'intervalle en question, en le comparant 
avec les espaces interplanétaires connus. Supposons, par 
exemple, que la Terre qui est, en réalité, à 95 millions 
de milles du Soleil , ne soit distante de ce flambeau que 
d'un pied seulement; Neptune se trouverait alors à une dis- 
tance de quarante pieds ; et l'étoile Alpha Lyrae à une distance 
de cent cinquante-neuf au moins. 

Or, je présume que peu de mes lecteurs ont remarqué, 
dans la conclusion de ma dernière phrase, quelque chose 
de spécialement inadmissible, de particulièrement faux. 
J'ai dit que fa distance de la Terre au Soleil étant supposée 
d'un pied, la distance de Neptune serait de quarante pieds, 
et celle d'Alpha Lyrae de cent cinquante-neuf. La propor- 
tion entre un pied et cent cinquante-neuf a peut-être sem- 
blé suffisante pour donner une impression distincte de la 
proportion entre les deux distances, celle de la Terre au 
Soleil et celle d'Alpha Lyrae au même astre. Mais mon 
calcul, en réalité, aurait dû se formuler ainsi : En suppo- 
sant que la distance de la Terre au Soleil soit d'un pied, 
la distance de Neptune serait de quarante pieds, et celle 
d'Alpha Lyrae de cent cinquante-neuf . ..milles; c'est-à-dire 
que, dans mon premier calcul, je n'ai assigné à Alpha 
Lyrae que la cinq mille deux cent quatre-vingtième partie 
de la distance qui est la plus petite possible où cette étoile 
puisse être réellement située. 

Poursuivons. — A quelque distance que soit une simple 
planète, cependant, quand nous l'examinons à travers un 
télescope, nous la voyons sous une certaine forme, nous la 
trouvons d'une certaine grosseur appréciable. Or, j'ai déjà 
dit quelques mots de la grosseur probable de plusieurs 
étoiles; néanmoins, quand nous en examinons une quel- 
conque, même à travers le télescope le plus puissant, elle 
se présente à nous sans aucune forme, et, conséquem 



I ! 8 EUREKA. 

ment, sans aucune dimension. Nous la voyons comme un 
point, et rien de plus. 

Maintenant, supposons que nous voyagions la nuit, sur 
une grande route. Dans un champ, d'un des côtés de la 
route, se trouve une file de vastes objets de toute dimen- 
sion, d'arbres, par exemple, dont la figure se détache 
distinctement sur le fond du ciel. Cette ligne s'étend à 
angle droit de la route jusqu'à l'horizon. Or, à mesure que 
nous avançons le long de la route , nous voyons ces arbres 
changer leurs positions respectives relativement à un cer- 
tain point fixe dans cette partie du firmament qui forme le 
fond du tableau. Supposons que ce point fixe, — suffisam- 
ment fixe pour notre démonstration, — soit la lune qui se 
lève. Nous voyons tout d'abord que, pendant que l'arbre 
le plus proche de nous change de position relativement à 
la lune, et si fortement qu'il a l'air de fuir derrière nous, 
l'arbre qui est à la distance extrême n'a pour ainsi dire pas 
bougé de la place qu'il occupe relativement au satellite. 
Nous continuons à observer que plus les objets sont éloi- 
gnés de nous, moins ils s'éloignent de leur position, et 
réciproquement. Nous commençons alors, à notre insu, 
à apprécier la distance de chaque arbre par la plus ou 
moins grande altération de sa position relative. Finalement 
nous arrivons à comprendre comment on pourrait vérifier 
la distance positive d'un arbre quelconque de cette rangée 
en se servant de la quantité d'altération relative comme 
d'une base dans un simple problème géométrique. Or, cette 
altération relative est ce que nous appelons parallaxe; et 
c'est par la parallaxe que nous calculons les distances des 
corps célestes. Appliquant le principe aux arbres en ques- 
tion, nous serions naturellement fort embarrassés pour 
calculer la distance d'un arbre, qui, si loin que nous nous^ 
avancions sur la route ne nous donnerait aucune parallaxe. 



EUREKA. 1 I 9 

Ceci, dans l'exemple que nous avons supposé, est une 
chose impossible; impossible simplement parce que toutes 
les distances sur notre Terre sont véritablement insigni- 
fiantes; si nous les comparons avec les vastes quantités 
cosmiques, nous pouvons dire qu'elles se réduisent absolu- 
ment à néant. 

Or, supposons que l'étoile Alpha Lyrœ soit juste au- 
dessus de nos têtes et imaginons qu'au lieu d'être sur la 
Terre, nous soyons placés à l'un des bouts d'une ligne 
droite s'étendant à travers l'espace jusqu'à une distance 
égale au diamètre de l'orbite de la Terre, c'est-à-dire une 
distance de cent quatre-vingt-dix millions de milles. Ayant 
observé, au moyen des instruments micrométriques les 
plus délicats, la position exacte de l'étoile, marchons le 
long de cette inconcevable route, jusqu'à ce que nous 
ayons atteint l'autre extrémité. Ici, examinons une seconde 
fois l'étoile. Elle est précisément où nous l'avons laissée. 
Nos instruments, si délicats qu'ils soient, nous affirment 
que sa position relative est absolument, identiquement la 
même qu'au commencement de notre incommensurable 
voyage. Nous n'avons trouvé aucune parallaxe, absolument 
aucune. 

Le fait est que, relativement à la distance des étoiles 
fixes, d'un quelconque de ces innombrables soleils qui 
scintillent de l'autre côté de ce terrible abîme par lequel 
notre système est séparé des systèmes ses frères, dans le 
groupe auquel il appartient, la science astronomique jusqu'à 
ces derniers temps n'a pu parler qu'avec une certitude 
négative. Considérant les plus brillantes comme les plus 
rapprochées, nous pouvions seulement dire, même de 
celles-là, que la limite en dedans de laquelle elles ne 
peuvent pas être situées, est à une certaine distance incom- 
mensurable; — à quelle distance au delà de cette limite 



I20 EUREKA. 

sont-elles situées, nous n'avions jamais pu le calculer. Nous 
comprenions, par exemple, qu'Alpha Lyrae ne peut pas 
être à une distance moindre de dix-neuf quintillions et 
deux cents trillions de milles; mais, de tout ce que nous 
savions et de tout ce que nous savons maintenant, nous 
pouvons induire qu'il est peut-être à la distance repré- 
sentée par le carré, le cube, ou toute autre puissance du 
nombre précité. Cependant, au moyen d'observations sin- 
gulièrement sagaces et minutieuses, continuées avec des 
instruments nouveaux pendant plusieurs laborieuses an- 
nées, Bessel, qui est mort récemment, avait dans les der- 
niers temps réussi à déterminer la distance de six ou sept 
étoiles; entre autres celle qui est désignée par le chiffre 61 
dans la constellation du Cygne. La distance calculée dans 
ce dernier cas est six cent soixante-dix mille fois plus 
grande que celle du Soleil; laquelle, il est bon de le rappe- 
ler, est de quatre-vingt-quinze millions de milles. L'étoile 61 
du Cygne est donc éloignée de nous de presque soixante- 
quatre quintillions de milles, ou de plus de trois fois la 
distance la plus petite possible attribuée à Alpha Lyrae. 

Si nous essayons d'apprécier cette distance à l'aide de 
considérations tirées de la vitesse, comme nous avons fait 
pour apprécier la distance de la Lune, il nous faut perdre 
absolument de vue des vitesses aussi insignifiantes que 
celles du boulet de canon ou du son. La lumière, toutefois, 
suivant les derniers calculs de Struve, marche avec une vi- 
tesse de cent soixante-sept mille milles par seconde. La pen- 
sée elle-même ne pourrait pas franchir cet intervalle plus 
rapidement , en supposant que la pensée puisse même le par- 
courir. Or, malgré cette inconcevable vélocité, la lumière, 
pour venir de l'étoile 61 du Cygne jusqu'à nous, a besoin 
de plus de dix ans; et conséquemment, si cette étoile était 
en ce moment effacée de l'Univers, elle continuerait encore 



EUREKA. I 2 I 

pendant dix ans à briller pour nous et à verser à nos yeux 
sa gloire paradoxale. 

Tout en gardant présente à l'esprit la conception, si 
faible qu'elle soit, que nous avons pu nous faire de l'inter- 
valle qui sépare notre Soleil de l'étoile 61 du Cygne, sou- 
venons-nous aussi que cet intervalle, quoique inexprima- 
blement vaste, peut être considéré comme la simple dis- 
tance moyenne entre les innombrables multitudes d'étoiles 
composant le groupe, ou nébuleuse, auquel appartient 
notre système, ainsi que l'étoile 61 du Cygne. En vérité, 
j'établis le calcul avec une grande modération; nous avons 
d'excellentes raisons pour croire que l'étoile 61 du Cygne 
est l'une des étoiles les plus rapprochées, et pour en con- 
clure que sa distance, relativement à nous, est moindre 
que la distance moyenne d'étoile à étoile dans le magni- 
fique groupe de la Voie Lactée. 

Et ici, une fois encore et définitivement, il me semble 
bon d'observer que jusqu'à présent nous n'avons parlé que 
de quantités insignifiantes. Cessons de nous émerveiller de 
l'espace qui sépare les étoiles dans notre propre groupe 
ou dans tout autre groupe particulier; tournons plutôt nos 
pensées vers les espaces qui séparent les groupes eux- 
mêmes dans le groupe omnicompréhensif de l'Univers. 

J'ai déjà dit que la lumière marche avec une vitesse de 
cent soixante-sept mille milles par seconde, c'est-à-dire de 
dix millions de milles par minute, ou d'environ six cent 
millions de milles par heure; — et cependant il est des 
nébuleuses qui sont tellement éloignées de nous que la 
lumière de ces mystérieuses régions, quoique marchant 
avec une telle vélocité, ne peut pas arriver jusqu'ici en 
moins de trois millions d'années. Ce calcul, d'ailleurs, a été 
fait par Herschell l'aîné, et n'a trait qu'à ces groupes com- 
parativement rapprochés qui se trouvaient à la portée 



122 EUREKA. 

de son propre télescope. Mais il y a des nébuleuses, qui r 
par le tube magique de lord Rosse, nous communiquent 
en cet instant même l'écho des secrets qui datent d'un 
million de siècles. En un mot les phénomènes que nous con- 
templons en ce moment, dans ces mondes lointains, sont 
les mêmes phénomènes qui intéressaient leurs habitants il 
y a dix fois cent mille siècles. Dans des intervalles, dans des 
distances, tels que cette suggestion en impose à notre âme, 
— plutôt qu'à notre esprit, — nous trouvons enfin une 
échelle convenable où toutes nos mesquines considérations 
antérieures de quantité peuvent figurer comme de simples 
degrés. 

XIII 

L'imagination ainsi pleine de distances cosmiques, pro- 
fitons de l'occasion pour parier de la difficulté que nous 
avons si souvent éprouvée, quand nous poursuivions le 
chemin battu de la pensée astronomique, à rendre compte 
de ces vides incommensurables, — à expliquer pourquoi 
des gouffres, si totalement inoccupés et si inutiles en 
apparence, se sont produits entre les étoiles, — entre les 
groupes, — bref, à trouver une raison suffisante de 
l'échelle titanique, sur laquelle, quant à l'espace seule- 
ment, l'Univers paraît avoir été construit. J'affirme que 
l'Astronomie a fait visiblement défaut dans cette question 
et n'a pas su attribuer à ce phénomène une cause ration- 
nelle; — mais les considérations qui, dans cet Essai, nous 
ont conduit pas à pas, nous permettent de comprendre 
clairement et immédiatement que l'Espace et la Durée ne sont 
qu'un. Pour que l'Univers pût durer pendant une ère pro- 
portionnée à la grandeur de ses parties matérielles consti- 
tutives et à la haute majesté de ses destinées spirituelles, 



EUREKA. 123 

il était nécessaire que la diffusion atomique originelle se 
fît dans une étendue aussi prodigieusement vaste qu'elle 
pouvait l'être sans être infinie. Il fallait, en un mot, que 
les étoiles passassent de l'état de nébulosité invisible à 
l'état de solidité visible, et vieillissent en donnant succes- 
sivement la naissance et la mort à des variétés inexprima- 
blement nombreuses et complexes du développement de 
la vitalité; — il fallait que les étoiles accomplissent tout 
cela, trouvassent le temps suffisant pour accomplir toutes 
ces intentions divines, durant la période dans laquelle 
toutes choses vont effectuant leur retour vers l'Unité 
avec une vélocité qui progresse en raison inverse des 
cariés des distances, au bout desquelles est placé l'inévi- 
table But. 

Grâce à toutes ces considérations, nous n'avons aucune 
peine à comprendre l'absolue exactitude de l'appropriation 
divine. La densité respective des étoiles augmente, natu- 
rellement, à mesure que leur condensation diminue : la 
condensation et l'hétérogénéité marchent de pair; et par 
cette dernière, qui est l'indice de la première, nous pou- 
vons estimer le développement vital et spirituel. Ainsi, 
par la densité des globes, nous obtenons la mesure dans 
laquelle leurs destinées sont remplies. A mesure qu'aug- 
mente la densité et que s'accomplissent les intentions 
divines, à mesure que diminue ce qui reste à accomplir, 
nous voyons augmenter, dans la même proportion, la 
vitesse qui précipite les choses vers la Fin. Et ainsi l'esprit 
philosophique comprendra sans peine que les intentions 
divines, dans la constitution des étoiles, avancent mathé- 
matiquement vers leur accomplissement; — il comprendra 
plus encore; il donnera à ce progrès une expression mathé- 
matique; il affirmera que ce progrès est en proportion 
inverse des carrés des distances où toutes les choses créées 



1^4 EUREKA. 

se trouvent relativement à ce qui est à la fois le point de 
départ et le but de leur création. 

Non-seulement cette appropriation de Dieu est mathé- 
matiquement exacte, mais il y a en elle une estampille 
divine, qui la distingue de tous les ouvrages de construc- 
tion purement humaine. Je veux parler de la complète 
réciprocité d'appropriation. Ainsi dans les constructions 
humaines une cause particulière engendre un effet parti- 
culier; une intention particulière amène un résultat par- 
ticulier; mais c'est tout; nous ne voyons pas de réciprocité. 
L'effet ne réagit pas sur la cause; l'intention ne change 
pas son rapport avec l'objet. Dans les combinaisons de 
Dieu, l'objet est tour à tour dessein ou objet, selon la 
façon dont il nous plaît de le regarder, et nous pouvons 
prendre en tout temps une cause pour un effet, et réci- 
proquement, de sorte que nous ne pouvons jamais, d'une 
manière absolue, distinguer l'un de l'autre. 

Prenons un exemple. Dans les climats polaires, la 
machine humaine, pour maintenir sa chaleur animale, et 
pour la combustion dans le système capillaire, réclame une 
abondante provision de nourriture fortement azotée, telle 
que l'huile de poisson. D'autre part, nous voyons que dans 
les climats polaires l'huile des nombreux phoques et 
baleines est presque la seule nourriture que la nature four- 
nisse à l'homme. Et maintenant dirons-nous que l'huile 
est mise à la portée de l'homme parce qu'elle est impé- 
rieusement réclamée, ou dirons-nous qu'elle est la seule 
chose réclamée parce qu'elle est la seule qu'il puisse ob- 
tenir? Il est impossible de décider la question. II y a là 
une absolue réciprocité d'appropriation. 

Le plaisir que nous tirons de toute manifestation du 
génie humain est en raison du plus ou moins de ressem- 
blance avec cette espèce de réciprocité. Ainsi, dans la con- 



EUREKA. I2J 

struction du plan d'une fiction littéraire, nous devrions 
nous efforcer d'arranger les incidents de telle façon qu'il 
fût impossible de déterminer si un quelconque d'entre eux 
dépend d'un autre quelconque ou lui sert d'appui. Prise 
dans ce sens, la perfection du plan est, dans la réalité, dans 
la pratique, impossible à atteindre, simplement parce que 
(a construction dont il s'agit est l'œuvre d'une intelligence 
finie. Les plans de Dieu sont parfaits. L'Univers est un 
plan de Dieu. 

Nous sommes maintenant arrivés à un point où l'intelli- 
gence est forcée de lutter contre sa propension à la déduc- 
tion analogique, contre cette monomanie qui la pousse à 
vouloir saisir l'infini. Nous avons vu les lunes tourner 
autour des planètes; les planètes autour des étoiles; et 
l'instinct poétique de l'humanité, — son instinct de la 
symétrie, en tant que la symétrie ne soit qu'une symétrie 
de surface, — cet instinct, que l'Ame non-seulement de 
l'Homme mais de tous les êtres créés, a tiré au commen- 
cement de la base géométrique de l'irradiation universelle, 
— nous pousse à imaginer une extension sans fin de ce 
système de cycles. Fermant également nos yeux à fa 
déduction et à l'induction, nous nous obstinons à conce- 
voir une révolution de tous les corps qui composent la 
Galaxie autour de quelque globe gigantesque que nous 
intitulons pivot central du tout. On se figure chaque 
groupe, dans le grand groupe de groupes, pourvu et 
construit d'une manière similaire; et en même temps, pour 
que l'analogie soit complète et ne fasse défaut en aucun 
point, on va jusqu'à concevoir tous ces groupes eux-mêmes 
comme tournant autour de quelque sphère encore plus 
auguste; — cette dernière à son tour, avec tous les groupes 
qui lui forment une ceinture, on croit qu'elle n'est qu'un 
des membres d'une série encore plus magnifique d'agglo- 



126 EUREKA. 

mérations, évoluant autour d'un autre globe qui lui sert 
de centre, — quelque globe encore plus ineffablement 
sublime, quelque globe, disons mieux, d'une infinie subli- 
mité, incessamment multipliée par I'infiniment sublime. 
Telles sont les conditions, continuées à perpétuité, que la 
tyrannie d'une fausse analogie impose à l'Imagination et 
que la Raison est invitée à contempler, sans se montrer, s'il 
est possible, trop mécontente du tableau. Tel est, en géné- 
ral, le système d'interminables révolutions s'engendrant 
les unes les autres, que la Philosophie nous a habitués à 
comprendre et à expliquer, en s'y prenant du moins aussi 
adroitement qu'elle a pu. De temps à autre cependant, un 
véritable philosophe, dont la frénésie prend un tour très- 
déterminé, dont le génie, pour parler plus honnêtement, 
a, comme les blanchisseuses, l'habitude fortement pro- 
noncée de ne couler les choses qu'à la douzaine, nous fait 
voir le point précis, qui avait été perdu de vue, où s'arrête 
et où doit nécessairement s'arrêter cette série de révolutions. 

Les rêveries de Fourier ne valent peut-être pas la peine 
que nous nous en moquions; — mais on a beaucoup parlé, 
dans ces derniers temps, de l'hypothèse de Madler, — à 
savoir qu'il existe, au centre de la Galaxie, un globe prodi- 
gieux, autour duquel tournent tous les systèmes du groupe. 
La période de révolution pour notre propre système a 
même été évaluée à 117 millions d'années. 

On a longtemps soupçonné que notre Soleil opérait un 
mouvement dans l'espace, indépendamment de sa rota- 
tion, et une révolution autour du centre de gravité du 
système. Ce mouvement, en admettant qu'il existe, devrait 
se manifester par la perspective. Les étoiles, dans cette 
partie du firmament que nous sommes censés avoir laissée 
derrière nous, devraient, pendant une longue série d'années, 
s'accumuler en foule; celles comprises dans le côté opposé 



EUREKA. 127 

devraient avoir l'air de s'éparpiller. Or, par l'histoire de 
l'Astronomie, nous apprenons d'une manière vague que 
quelques-uns de ces phénomènes se sont manifestés. A ce 
sujet on a déclaré que notre système se mouvait vers un 
point du ciel diamétralement opposé à l'étoile Zêta Her- 
culis; — mais c'est là peut-être le maximum de ce que 
nous avons logiquement le droit de conclure en cette 
matière. Madler, néanmoins, est allé jusqu'à désigner une 
étoile particulière, — Alcyone, l'une des Pléiades, — 
comme marquant juste, ou à peu de chose près, le point 
autour duquel s'accomplirait une révolution générale. 

Or, puisque c'est l'analogie qui nous a tout d'abord 
entraînés vers ces rêves, il est naturel et convenable de 
nous servir de la même analogie pour en poursuivre le 
développement; et cette analogie qui nous a suggéré l'idée 
de révolution nous suggère en même temps l'idée d'un 
vaste globe central autour duquel elle devrait s'accomplir; 
— jusque-là le raisonnement de l'astronome est logique. 
Dynamiquement, il faudrait toutefois que cet astre central 
fût plus gros que tous les astres réunis qui l'entourent. Or, 
ils sont au nombre de 100 millions environ. «Pourquoi 
donc», a-t-on demandé très-naturellement, «ne voyons- 
nous pas ce vaste soleil central, au moins égal par sa 
masse à 100 millions de soleils semblables au nôtre? Pour- 
quoi ne le voyons-nous pas, nous particulièrement, qui 
occupons la région moyenne du groupe, — le lieu même 
près duquel, en tout cas, doit être situé cet astre incom- 
parable?» On répondit prestement : «Il faut qu'il soit non 
lumineux comme sont nos planètes.» Ici, pour s'accom- 
moder au but, l'analogie se laissait torturer. On pouvait 
dire : «Nous savons qu'il existe positivement des soleils 
non lumineux, mais non pas dans de telles conditions.» 
II est vrai que nous avons quelque raison d'en supposer de 



128 EUREKA. 

tels, mais nous n'avons certainement aucune raison pour 
supposer qu'il y a des soleils non lumineux entourés de 
soleils lumineux, ces derniers étant à leur tour environnés 
de planètes non lumineuses; tout cela est précisément ce 
dont Madler est sommé de trouver l'analogue dans les 
cieux; car il imagine tout cela justement à propos de 
la Galaxie. En admettant que la chose soit telle qu'il le dit, 
nous ne pouvons nous empêcher de penser combien cette 
question : «Pourquoi les choses sont-elles ainsi?» serait 
cruellement embarrassante pour les philosophes à priori. 

Mais si, en dépit de l'analogie et de toute autre raison, 
nous reconnaissons la non-luminosité de ce grand astre 
central, nous pouvons toujours demander comment ce 
globe si énorme n'est pas rendu visible, grâce à cette effu- 
sion de lumière versée sur lui par les ioo millions de splen- 
dides soleils qui brillent dans tous les sens autour de lui. 
Devant cette embarrassante question, l'idée d'un soleil 
central positivement solide semble avoir été jusqu'à un 
certain point abandonnée; et l'esprit spéculatif s'est con- 
tenté d'affirmer que les systèmes du groupe accomplis- 
saient leurs révolutions autour d'un centre immatériel de 
gravité qui leur était commun à tous. Ici encore, l'analogie 
a fait fausse route, pour se prêter à une théorie. Les pla- 
nètes de notre système tournent, il est vrai, autour d'un 
centre commun de gravité; mais elles agissent ainsi con- 
jointement avec un soleil matériel qui les entraîne, et dont 
la masse fait plus que contre-balancer le reste du système. 

La circonférence mathématique est une courbe com- 
posée d'une infinité de lignes droites. Mais cette idée de 
la circonférence, idée qui, au point de vue de toute la 
géométrie ordinaire, n'en est que l'idée purement mathé- 
matique, mise en opposition de l'idée pratique, est aussi, 
en stricte réalité, la seule conception pratique que nous 



EUREKA. 129 

puissions façonner à notre usage pour l'intelligence de 
cette circonférence majestueuse à laquelle nous avons 
affaire, au moins en imagination, quand nous supposons 
notre système tournant autour d'un point situé au centre 
de la Galaxie. Que l'imagination la plus vigoureuse essaye 
seulement de faire un pas, un seul, vers la compréhension 
d'une courbe aussi inexprimable! Sans commettre un 
paradoxe, on pourrait dire qu'un éclair même, qui suivrait 
éternellement la circonférence de cet inexprimable cercle, 
ne ferait que parcourir éternellement une ligne droite. 
Qu'en décrivant une telle orbite, notre Soleil pût selon 
une appréciation humaine, dévier de la ligne droite à un 
degré quelconque, si petit qu'on le suppose, c'est là une 
idée inadmissible; cependant nous sommes priés de croire 
qu'une courbure est devenue apparente pendant la très- 
courte période de notre histoire astronomique, durant ce 
simple point, durant ce parfait néant de deux ou trois 
mille ans. 

On pourrait dire que Madler a réellement vérifié une 
courbure dans le sens de la marche, maintenant bien 
tracée, de notre système à travers l'Espace. Admettant, 
s'il le faut, que ce fait soit réel, je maintiens qu'il n'y a 
dans ce cas, qu'un seul fait démontré, c'est la réalité d'une 
courbure. Pour Y entière vérification du fait , il faudrait des 
siècles, et quand même elle serait faite, elle ne servirait 
qu'à indiquer un rapport binaire ou tout autre rapport 
multiple quelconque entre notre Soleil et une ou plusieurs 
des étoiles les plus rapprochées. Quoi qu'ii en soit, je ne 
hasarde rien en prédisant qu'après une période de plu- 
sieurs siècles, tous les efforts pour déterminer la marche 
de notre Soleil à travers l'Espace seront abandonnés comme 
vains et inutiles. Cela est facile à concevoir quand nous 
considérons l'infinité de perturbations que cette marche 

9 



I 30 EUREKA. 

doit subir, par suite du changement perpétuel des rapports 
du Soleil avec les autres astres, pendant ce rapprochement 
simultané de tous vers le noyau de la Galaxie. 

Mais, en examinant d'autres nébuleuses que la Voie 
Lactée, en considérant dans leur généralité les groupes 
dont est parsemé le firmament, trouvons-nous, oui ou 
non, une confirmation de l'hypothèse de Madler? Nous ne 
la trouvons pas. Les formes des groupes sont excessivement 
variées quand on les regarde accidentellement; mais par 
un examen plus minutieux , à travers de puissants téles- 
copes, nous reconnaissons très-distinctement que la sphère 
est la forme dont ils se rapprochent le plus, — leur con- 
stitution étant en général en désaccord avec l'idée d'une 
révolution autour d'un centre commun. 

«II est difficile, dit sir John Herschell, — de former 
une conception quelconque de l'état dynamique de tels 
systèmes. D'un côté, sans un mouvement rotatoire et une 
force centrifuge, il est presque impossible de ne pas les 
considérer comme soumis à une condition de rapproche- 
ment progressif ; d'un autre côté, en admettant un tel mou- 
vement et une telle force, nous ne trouvons pas moins 
difficile de concilier leurs formes avec la rotation de tout 
le système (il veut dire groupe) autour d'un seul axe, 
sans lequel une collision intérieure nous apparaît comme 
chose inévitable. » 

Quelques observations sur les nébuleuses, récemment 
faites par le Docteur Nichol, quoique faites à un point de 
vue cosmique absolument différent de tous ceux adoptés 
dans le présent Discours, s'appliquent d'une manière très- 
particulière au point qui est actuellement en question. 
II dit : 

«Quand nous dirigeons sur les nébuleuses nos plus 
grands télescopes, nous voyons que celles que nous avions 



EUREKA. 131 

d'abord considérées comme irrégulières ne le sont réelle- 
ment pas; elles se rapprochent plutôt de la forme d'un 
globe. II y en a une qui semblait ovale; mais le télescope 
de lord Rosse l'a transformée pour nous en un cercle... 
Or, il se présente une très-remarquable circonstance rela- 
tivement à ces masses circulaires de nébuleuses qui sem- 
blent, par comparaison, douées de mouvement. Nous 
découvrons qu'elles ne sont pas absolument circulaires, 
mais que, bien au contraire, tout autour d'elles et de tous 
cotés, il y a des colonnes d'étoiles, qui semblent s'étendre au 
loin comme si elles se précipitaient vers une grande masse centrale en 
vertu de quelque énorme puissance M.» 

Si j'avais à décrire, à ma guise, la condition actuelle 
nécessaire des nébuleuses, dans l'hypothèse, suggérée par 
moi, <jue toute matière s'achemine vers l'Unité originelle, 
je copierais simplement, et presque mot à mot, le lan- 
gage qu'a employé le Docteur Nichol sans soupçonner le 
moins du monde cette prodigieuse vérité, qui est la clef de 
tous les phénomènes relatifs aux nébuleuses. 

Et qu'il me soit permis ici de fortifier ma position par le 
témoignage de quelqu'un qui est plus grand que Madler, 
— de quelqu'un pour qui toutes les données de Madler 
étaient depuis longtemps choses familières, soigneusement 
et entièrement examinées. Relativement aux calculs minu- 
tieux d'Argelander, lesquels forment la base de l'idée de 
Madler, Humboldt, dont la faculté généralisatrice n'a peut- 
être jamais été égalée, fait l'observation suivante : 

«Quand nous considérons le mouvement propre, réel 



111 On doit comprendre que ce que je nie spécialement dans l'hypothèse de 
Madler, c'est la partie qui concerne le mouvement circulaire. S'il n'existe pas 
maintenant dans notre groupe un grand globe central, naturellement il en 
existera un plus tard. Dans quelque temps qu'il existe, il sera simplement le 
noyau de la consolidation. 



132 EUREKA. 

et non perspectif des étoiles, nous voyons plusieurs groupes 
marchant dam des directions opposées; et les données que nous 
avons acquises jusqu'à présent ne nous forcent pas à ima- 
giner que les systèmes composant la Voie Lactée, ou les 
groupes composant généralement l'Univers, tournent autour 
de quelque centre inconnu, lumineux ou non lumineux. 
Ce n'est que le désir propre à l'Homme de posséder une 
Cause Première fondamentale, qui persuade à son intelli- 
gence et à son imagination d'adopter une telle hypo- 
thèse.» 

Le phénomène dont il est ici question, c'est-à-dire de 
plusieurs groupes se dirigeant dans des sens opposés, est tout à fait 
inexplicable dans l'hypothèse de Madler, mais surgit 
comme conséquence nécessaire de l'idée qui forme la base 
de ce Discours. En même temps que la direction purement 
générale de chaque atome, de chaque lune, planète, étoile 
ou groupe, serait, dans mon hypothèse, absolument recti - 
ligne; en même temps que la route générale suivie par tous 
les corps serait une ligne droite conduisant au centre de 
tout, il est clair que cette direction rectiligne serait com- 
posée de ce que nous pouvons appeler, sans exagération, 
une infinité de courbes particulières, résultat des diffé- 
rences continuelles de position relative parmi ces masses 
innombrables, à mesure que chacune progresse dans son 
pèlerinage vers l'Unité finale. 

Je citais tout à l'heure le passage suivant de sir John 
Herschell, appliqué aux groupes : «D'un côté, sans un 
mouvement rotatoire et une force centrifuge, il est presque 
impossible de ne pas les considérer comme soumis à une 
condition de rapprochement progressij.» Le fait est qu'en exa- 
minant les nébuleuses avec un télescope très-puissant, il 
est absolument impossible, quand une fois on a conçu cette 
idée de rapprochement, de ne pas ramasser de tous les 



EUREKA. I 3 3 

côtés des témoignages qui la confirment. Il y a toujours 
un noyau apparent dans la direction duquel les étoiles 
semblent se précipiter, et ces noyaux ne peuvent pas être 
pris pour de purs phénomènes de perspective; — les 
groupes sont réellement plus denses vers le centre, plus 
clairs vers les régions extrêmes. En un mot, nous voyons 
toutes choses comme nous les verrions si un rapproche- 
ment universel avait lieu; mais, en général, je crois que 
s'il est naturel, quand nous examinons ces groupes, d'ac- 
cueillir l'idée d'un mouvement orbitaire autour d'un centre, ce 
n'est qu'à la condition d'admettre l'existence possible, dans 
les domaines lointains de l'espace, de lois dynamiques qui 
nous seraient totalement inconnues. 

De la part d'Herschell, il y a évidemment répugnance 
à supposer que les nébuleuses soient dans un état de rap- 
prochement progressif. Mais si les faits, si même les appa- 
rences justifient cette supposition, pourquoi, demandera- 
t-on peut-être, répugne-t-il à l'admettre? Simplement à 
cause d'un préjugé; simplement parce que cette supposition 
contredit une idée préconçue et absolument sans base, — 
celle de l'étendue infinie et de l'éternelle stabilité de 
l'Univers. 

XIV 

Si les propositions de ce Discours sont logiquement 
déduites , cette condition de rapprochement progressij est préci- 
sément la seule dans laquelle nous puissions légitimement 
considérer toutes les choses de la création; et je confesse 
ici, avec une parfaite humilité, que, pour ma part, il 
m'est impossible de comprendre comment toute autre 
interprétation de la condition actuelle des choses a jamais 
pu se glisser dans un cerveau humain. La tendance au rap- 



I j4 EUREKA. 

procbement et l'attraction de la gravitation sont deux termes 
réciproquement convertibles. En nous servant de l'un ou 
de l'autre, nous voulons parler de la réaction de l'Acte 
primordial. II ne fut jamais rien de si inutile que de sup- 
poser la Matière pénétrée d'une qualité indestructible fai- 
sant partie de son essence, — qualité ou instinct à jamais 
inséparable d'elle, principe inaliénable en vertu duquel 
chaque atome est perpétuellement poussé à rechercher 
l'atome son semblable. Jamais il n'y eut rien de moins 
nécessaire que d'adopter cette idée antiphilosophique. 
Allant au delà de la pensée vulgaire, il faut que nous 
comprenions, métaphysiquement, que le principe de la 
gravitation n'appartient à la matière que temporairement, 
pendant qu'elle est éparpillée; — pendant qu'elle existe 
sous la forme de la Pluralité au lieu d'exister sous celle de 
l'Unité; — lui appartient seulement en vertu de son état 
d'irradiation; — appartient, en un mot, non pas à la 
Matière elle-même le moins du monde, mais uniquement 
à la condition actuelle où elle se trouve. D'après cette idée, 
quand l'irradiation sera retournée vers sa source, — quand 
la réaction sera devenue complète, — le principe de la 
gravitation aura cessé d'exister. Et, en fait, bien que les 
astronomes ne soient jamais arrivés à l'idée que nous émet- 
tons ici, il semble toutefois qu'ils s'en soient rapprochés 
en affirmant que s'il n'y avait qu'un seul corps dans l'Univers, 
il serait impossible de comprendre comment le principe de la gravi- 
tation pourrait s'établir; c'est-à-dire qu'en considérant la 
matière telle qu'elle se présente à leurs yeux, ils en tirent 
la conclusion à laquelle je suis arrivé par voie de déduction. 
Qu'une suggestion aussi féconde soit restée si longtemps 
sans porter ses fruits, c'est là un mystère que je ne saurais 
approfondir. 

C'est peut-être, en grande partie, notre tendance natu- 



EUREKA. I 3 5 

relie vers l'idée de perpétuité, vers l'analogie, et plus par- 
ticulièrement, dans le cas présent, vers la symétrie, qui 
nous a entraînés dans une fausse route. En réalité, le sen- 
timent de la symétrie est un instinct qui repose sur une 
confiance presque aveugle. C'est l'essence poétique de 
l'Univers, de cet Univers qui, dans la perfection de sa 
symétrie, est simplement le plus sublime des poëmes. Or, 
symétrie et consistance sont des termes réciproquement 
convertibles; ainsi la Poésie et la Vérité ne font qu'un. 
Une chose est consistante en raison de sa vérité, — vraie 
en raison de sa consistance. Une parjaite consistance, je le 
répète, ne peut être qu'une absolue vérité. Nous admettrons donc 
que l'Homme ne peut pas rester longtemps dans l'erreur, 
ni se tromper de beaucoup, s'il se laisse guider par son 
instinct poétique, instinct de symétrie, et conséquemment 
véridique, comme je l'ai affirmé. Cependant il doit prendre 
garde qu'en poursuivant à l'étourdie une symétrie super- 
ficielle de formes et de mouvements, il ne perde de 
vue la réelle et essentielle symétrie des principes qui les 
déterminent et les gouvernent. 

Que tous les corps stellaires doivent finalement se fondre 
en un seul, que toutes choses doivent enfin grossir la 
substance d'un prodigieux globe central déjà existant, — c'est 
là une idée qui, depuis quelque temps déjà, semble d'une 
manière vague, indéterminée, avoir pris possession de 
l'imagination humaine. De fait, cette idée appartient à la 
classe des choses excessivement évidentes. Elle naît instantané- 
ment de l'observation, même superficielle, des mouve- 
ments circulaires et en apparence giratoires ou tourbillonnants 
de ces portions de l'Univers qui, très-rapprochées de 
nous, s'offrent immédiatement à notre attention. Il n'existe 
peut-être pas un seul homme, d'une éducation ordinaire 
et d'une faculté de méditation moyenne, à qui, dans une 



I 36 EUREKA. 

certaine mesure, l'idée en question ne se soit présentée, 
comme spontanée, instinctive, et portant tout le caractère 
d'une conception profonde et originale. Toutefois, cette 
conception, si généralement répandue, n'est jamais née, 
à ma connaissance, du moins, d'une série de considéra- 
tions abstraites. Au contraire, elle a toujours été suggérée, 
comme je l'ai dit, par les mouvements tourbillonnant 
autour des centres, et c'est dans le même ordre de faits, 
c'est-à-dire dans ces mêmes mouvements circulaires, que 
naturellement on a cherché une raison qui expliquât cette 
idée, une cause qui pût amener cette agglomération de 
tous les globes en un seul , lequel était déjà supposé existant. 

Ainsi quand on proclama la diminution, progressive et 
régulière, observée dans l'orbite de la comète d'Encke, à 
chacune de ses révolutions autour de notre Soleil, les astro- 
nomes furent presque unanimes pour dire que la cause 
en question était trouvée, — qu'un principe était décou- 
vert, suffisant pour expliquer, physiquement, cette finale et 
universelle agglomération, à laquelle, déterminé par son 
instinct analogique, symétrique ou poétique, l'homme 
avait donné créance plus qu'à une simple hypothèse. 

On affirma que cette cause, cette raison suffisante de 
l'agglomération finale, existait dans un agent intermé- 
diaire, excessivement rare, mais cependant matériel, qui 
pénétrait tout l'espace; lequel, en retardant la marche de 
la comète, affaiblissait perpétuellement sa force tangen- 
tielle et augmentait en même temps la force centripète, 
qui naturellement rapprochait davantage la comète à 
chaque révolution et devait finalement la précipiter sur le 
Soleil. 

Tout cela était strictement logique, une fois qu'on avait 
admis ce médium ou cet éther; mais il n'y avait aucune 
raison d'admettre l'éther, si ce n'est qu'on n'avait pu dé- 



EUREKA. 137 

couvrir aucun autre moyen d'expliquer la diminution 
observée dans l'orbite de la comète; — comme si de l'im- 
possibilité de trouver un autre mode d'explication i( s'en- 
suivait qu'il n'en existât réellement pas d'autre. II est clair 
que d'innombrables causes combinées pouvaient amener 
la diminution de l'orbite, sans que nous pussions même 
en découvrir une seule. D'ailleurs, on n'avait jamais bien 
démontré pourquoi le retard occasionné par les bords 
extrêmes de l'atmosphère du Soleil, à travers lesquels la 
comète passe à son périhélie, ne suffit pas pour expliquer 
le phénomène. Que la comète d'Encke sera absorbée par 
le Soleil, c'est probable; que toutes les comètes du système 
seront absorbées, c'est plus que possible; mais, dans un 
tel cas, le principe de l'absorption doit être cherché dans 
l'excentricité de l'orbite des comètes et dans leur rappro- 
chement extrême du Soleil à leur périhélie; et ce n'est 
pas un principe qui puisse affecter les lourdes et solides 
spheres qui doivent être considérées comme les vrais maté- 
riaux constituants de l'Univers. Relativement aux comètes 
en général, permettez-moi de dire en passant que nous 
avons le droit de les considérer comme les éclairs du Ciel 
cosmique. 

L'idée d'un éther ralentissant et servant à amener J'ag- 
glomération finale de toutes choses nous a semblé une 
seule fois confirmée par une diminution positive observée 
dans l'orbite de la lune. Si nous en référons aux éclipses 
enregistrées il y a 2,500 ans, nous voyons que la vélocité 
de la révolution du satellite était alors bien moindre 
qu'elle n'est aujourd'hui et que, en supposant que son mou- 
vement dans son orbite soit en accord constant avec la 
loi de Kepler, et ait été alors, il y a 2,500 ans, soigneu- 
sement déterminé, elle est aujourd'hui, relativement à la 
position qu'elle devrait occuper, en avance de 9,000 milles 



138 EUREKA. 

environ. L'accroissement de vélocité prouvait, naturelle- 
ment, une diminution de l'orbite, et les astronomes incli- 
naient fortement à croire à l'existence d'un éther, quand 
Lagrange vint à la rescousse. II démontra que , grâce à la 
configuration des sphéroïdes, le petit axe de leur ellipse 
est sujet à varier de longueur, tandis que le grand axe reste 
le même, et que cette variation est continue et vibratoire, 
de sorte que chaque orbite est dans un état de transition , 
soit du cercle à l'ellipse, soit de l'ellipse au cercle. Le 
petit axe de la lune étant dans sa période de décroissance, 
l'orbite passe du cercle à l'ellipse et, conséquemment, 
décroît aussi; mais, après une longue série de siècles, l'ex- 
centricité extrême sera atteinte; alors le petit axe commen- 
cera à augmenter jusqu'à ce que l'orbite se transforme 
en un cercle; puis la période de raccourcissement aura 
lieu de nouveau, — et ainsi de suite à tour de rôle. Dans 
le cas de la Terre, l'orbite va se transformant d'ellipse en 
cercle. Les faits ainsi démontrés ont naturellement détruit 
la prétendue nécessité de supposer un éther et toute 
appréhension relative à l'instabilité du système, laquelle 
était attribuée à I'éther. 

On se souvient que j'ai moi-même supposé quelque 
chose d'analogue et que nous pouvons appeler un éther. 
J'ai parlé d'une influence subtile accompagnant partout la 
matière, bien qu'elle ne se manifeste que par l'hétérogé- 
néité de la matière. A cette influence, dont je ne veux ni ne 
puis en aucune façon définir la mystérieuse et terrible 
nature, j'ai attribué les phénomènes variés d'électricité, de 
chaleur, de magnétisme, et même de vitalité, de conscience 
et de pensée, — en un mot, de spiritualité. On voit tout 
de suite que I'éther, compris de cette façon, est radicale- 
ment distinct de I'éther des astronomes; le leur est matière 
et le mien ne l'est pas. 



EUREKA. 139 

L'abolition de I'éther matériel semble impliquer aussi 
la disparition absolue de cette idée d'agglomération uni- 
verselle, si longtemps préconçue par l'imagination poétique 
de l'humanité; — agglomération à laquelle une sage Phi- 
losophie aurait pu légitimement prêter créance, au moins 
jusqu'à un certain point, si elle avait été préconçue uni- 
quement par cette imagination poétique, sans aucune 
autre raison déterminante. Mais, jusqu'à présent, l'Astro- 
nomie et la Physique n'ont rien su trouver qui permette 
d'assigner une fin à l'Univers. Quand même on eût pu, 
par une cause aussi accessoire et indirecte que I'éther, 
démontrer cette fin, l'instinct qui révèle à l'Homme la 
Puissance Divine d'adaptation se serait révolté contre cette 
démonstration. Nous eussions été forcés de regarder l'Uni- 
vers avec ce sentiment d'insatisfaction que nous éprouvons 
en contemplant un ouvrage d'art humain inutilement 
compliqué. La création nous aurait affectés comme un 
plan imparfait dans un roman, où le dénouement est gau- 
chement amené par l'interposition d'incidents externes et 
étrangers au sujet principal , au lieu de jaillir du fond même 
du thème, — du cœur de l'idée dominante; — au lieu de 
naître comme résultat de la proposition première, comme 
partie intégrante, inséparable et inévitable, de la concep- 
tion fondamentale du livre. 

On comprendra maintenant plus clairement ce que 
j'entends par symétrie purement superficielle. C'est sim- 
plement la séduction de cette symétrie qui nous a induits 
à accepter cette idée générale dont l'hypothèse de Madler 
n'est qu'une partie, — l'idée de l'attraction tourbillonnante 
des globes. Si nous écartons cette conception trop crûment 
physique, la véritable symétrie de principe nous fait voir 
la fin de toutes choses métaphysiquement impliquée dans 
l'idée d'un commencement, nous fait chercher et trouver 



l4o EUREKA. 

dans cette origine de toutes choses les rudiments de cette 
fin, et enfin concevoir l'impiété qu'il y aurait à supposer 
que cette fin pût être amenée moins simplement, moins 
directement, moins clairement, moins artistiquement que 
par la réaction de l'Acte originel et créateur. 



XV 

Remontons donc vers une de nos suggestions antécé- 
dentes et concevons les systèmes, concevons chaque so- 
leil, avec ses planètes-satellites, comme un simple atome 
titanique existant dans l'espace avec la même inclination 
vers l'Unité, qui caractérisait, au commencement, les vé- 
ritables atomes après leur irradiation à travers la Sphère 
universelle. De même que ces atomes originels se précipi- 
taient l'un vers l'autre selon des lignes généralement 
droites, de même nous pouvons concevoir comme géné- 
ralement rectilignes les chemins qui conduisent les 
systèmes-atomes vers leurs centres respectifs d'aggréga- 
tion; — et dans cette attraction directe, qui rassemble les 
systèmes en groupes, et dans celle, analogue et simul- 
tanée, qui rassemble les groupes eux-mêmes, à mesure 
que s'opère la consolidation, nous trouvons enfin le grand 
Maintenant, — le terrible Présent, — la condition actuel- 
lement existante de l'Univers. 

Une analogie rationnelle peut nous aider à former une 
hypothèse relativement à l'Avenir, encore plus effrayant. 
L'équilibre entre les forces, centripète et centrifuge, de 
chaque système, étant nécessairement détruit quand il 
arrive à se rapprocher, jusqu'à un certain point, du noyau 
du groupe auquel il appartient, il en doit résulter, un jour, 
une précipitation chaotique, ou telle en apparence, des 



EUREKA. I 4 I 

lunes sur les planètes, des planètes sur les soleils, et des 
soleils sur les noyaux; et le résultat général de cette pré- 
cipitation doit être l'agglomération des myriades d'étoiles, 
existant actuellement dans le firmament, en un nombre 
presque infiniment moindre de sphères presque infiniment 
plus vastes. En devenant immensément moins nombreux, 
les mondes de cette époque seront devenus immensément 
plus gros que ceux de la nôtre. Alors, parmi d'incommen- 
surables abîmes, brilleront des soleils inimaginables. Mais 
tout cela ne sera qu'une magnificence climatérique présa- 
geant la grande Fin. La nouvelle genèse indiquée ne peut 
être qu'une des étapes vers cette Fin, un des ajournements 
encore nombreux. Par ce travail d'agglomération, les 
groupes eux-mêmes, avec une vitesse effroyablement 
croissante, se sont précipités vers leur centre général, — 
et bientôt, avec une vélocité mille fois plus grande, une 
vélocité électrique, proportionnée à leur grosseur maté- 
rielle et à la véhémence spirituelle de leur appétit pour 
l'Unité, les majestueux survivants de la race des Etoiles 
s'élancent enfin dans un commun embrassement. Nous 
touchons enfin à la catastrophe inévitable. 

Mais cette catastrophe, quelle peut-elle être? Nous 
avons vu s'accomplir la conglomeration, la moisson des 
mondes. Désormais, devrons-nous considérer ce globe des 
globes, ce globe matériel unique, comme constituant et rem- 
plissant l'Univers? Une telle idée serait en contradiction 
complète avec toutes les propositions émises dans ce 
Discours. 

J'ai déjà parlé de cette absolue réciprocité d'adaptation qui 
est la grande caractéristique de l'Art divin, — qui est la 
signature divine. Arrivé à ce point de nos reflexions, nous 
avons regardé l'influence électrique comme une force 
répulsive qui seule rendait la Matière capable d'exister 



1 42 EUREKA. 

dans cet état de diffusion nécessaire à l'accomplissement 
de ses destinées; — là, en un mot, nous avons considéré 
l'influence en question comme instituée pour le salut de 
la Matière, pour sauvegarder les buts de toute matéria- 
lité. Réciproquement, il nous est permis de considérer la 
Matière comme créée seulement pour le salut de cette influence, 
uniquement pour sauvegarder le but et l'objet de cet Ether 
spirituel. Par le moyen, par l'intermédiaire, par l'agence 
de la Matière et par la force de son hétérogénéité, cet 
Ether a pu se manifester, — l'Esprit a été individualisé. 
C'est uniquement dans le développement de cet Ether, 
par l'hétérogénéité, que des masses particulières de Ma- 
tière sont devenues animées, sensibles, et en proportion 
de leur hétérogénéité; quelques-unes atteignant un degré 
de sensibilité qui implique ce que nous appelons Pensée, et 
montant ainsi jusqu'à l'Intelligence Consciente. 

A ce point de vue, nous pouvons regarder la Matière 
comme un Moyen, et non comme une Fin. Son utilité et 
son but étaient compris dans sa diffusion, et, avec le 
retour vers l'Unité, sa destinée est accomplie. Ce globe 
des globes absolument consolidé serait sans but et sans 
objet; conséquemment il ne pourrait continuer à exister 
un seul instant. La Matière, créée dans un but, ne peut 
incontestablement, ce but étant rempli, être plus long- 
temps Matière. Efforçons-nous de comprendre qu'elle 
aspire à disparaître, et que Dieu seul doit rester tout 
entier, unique et complet. 

Chaque œuvre née de la conception Divine doit coexis- 
ter et coexpirer avec le but qui lui est assigné; cela me 
semble évident, et je ne doute pas que la plupart de mes 
lecteurs, en voyant Y inutilité de ce dernier globe de globes, 
acceptent ma conclusion : «Donc, il ne peut pas continuer 
d'exister.» Cependant, comme l'idée saisissante de sa dis- 



EUREKA. 1 43 

parition instantanée est de nature à ne pas être agréée 
facilement, présentée d'une manière aussi radicalement 
abstraite, par l'esprit même le plus vigoureux, appliquons- 
nous à la considérer d'un autre point de vue un peu plus 
ordinaire; — examinons comment elle peut être entière- 
ment et magnifiquement corroborée par une considération 
à posteriori de la Matière, telle que nous la voyons actuel- 
lement. 

J'ai déjà dit que, «l'Attraction et la Répulsion étant 
incontestablement les seules propriétés par lesquelles la 
Matière se manifeste à l'Esprit, nous avons le droit de 
supposer que la Matière n'existe que comme Attraction et 
Répulsion; — en d'autres termes, que l'Attraction et la 
Répulsion sont Matière; puisqu'il n'existe pas de cas où 
nous ne puissions employer, ou le terme Matière, ou, en- 
semble, les termes Attraction et Répulsion, comme 
expressions de logique équivalentes et conséquemment 
convertibles.» 

Or, la définition même de l'Attraction implique la par- 
ticularité, — l'existence départies, de particules, d'atomes; 
car nous la définissons ainsi : tendance de chaque atome 
vers chaque autre atome, selon une certaine loi. Evidem- 
ment, là où il n'y a pas de parties, là est l'absolue Unité; 
là où la tendance vers l'Unité est satisfaite, il ne peut plus 
exister d'Attraction; — ceci a été parfaitement démontré, 
et toute la Philosophie l'admet. Donc, quand, son but 
accompli, la Matière sera revenue à sa condition première 
d'Unité, — condition qui présuppose l'expulsion de 
l'Ether séparatif, dont la fonction consiste simplement à 
maintenir les atomes à part les uns des autres jusqu'au 
grand jour où, cet éther n'étant plus nécessaire, la pres- 
sion victorieuse de la collective et finale Attraction viendra 
prédominer dans la mesure voulue pour l'expulser; — 



1 44 EUREKA. 

quand, dis-je, la Matière, excluant I'Ether, sera retournée 
à l'Unité absolue, la Matière (pour parler d'une manière 
paradoxale) existera alors sans Attraction et sans Répul- 
sion; en d'autres termes, la Matière sans la Matière, ou 
l'absence de Matière. En plongeant dans l'Unité, elle 
plongera en même temps dans ce Non-Etre qui, pour toute 
Perception Finie, doit être identique à l'Unité, — dans 
ce Néant Matériel du fond duquel nous savons qu'elle a 
été évoquée, — avec lequel seul elle a été créée par la Voli- 
tion de Dieu. 

Je répète donc : Efforçons-nous de comprendre que ce 
dernier globe, fait de tous les globes, disparaîtra instan- 
tanément, et que Dieu seul restera, tout entier, suprême 
résidu des choses. 



XVI 



Mais devons-nous nous arrêter ici? Non pas. De cette 
universelle agglomération et de cette dissolution peut 
résulter, nous le concevons aisément, une nouvelle série, 
toute différente peut-être, de conditions, — une autre 
création, — une autre irradiation retournant aussi sur 
elle-même, — une autre action, avec réaction, de la 
Volonté Divine. Soumettons notre imagination à la loi 
suprême, à la loi des lois, la loi de périodicité; et nous 
sommes plus qu'autorisés à accepter cette croyance, disons 
plus, à nous complaire dans cette espérance, que les phé- 
nomènes progressifs que nous avons osé contempler 
seront renouvelés encore, encore, et éternellement; qu'un 
nouvel Univers fera explosion dans l'existence, et s'abî- 
mera à son tour dans le non-être, à chaque soupir du 
Cœur de la Divinité. 



EUREKA. I 4 5 

Et maintenant, ce Cœur Divin, — quel est-il? C'est 
notre propre cœur. 

Que l'irrévérence apparente de cette idée n'effarouche 
pas nos âmes et ne les détourne pas du froid exercice de 
la conscience, — de cette profonde tranquillité dans 
l'analyse de soi-même, — par lesquels seulement nous 
pouvons espérer d'arriver jusqu'à la plus sublime des 
vérités, et la contempler à loisir, face à face. 

Les phénomènes dont dépendent, à partir de ce point, 
nos conclusions, sont des ombres purement spirituelles, 
mais qui n'en sont pas moins entièrement substantielles. 

Nous marchons, à travers les destinées de notre exis- 
tence mondaine, environnés de Souvenirs, obscurcis mais 
toujours présents, d'une Destinée plus vaste, — qui 
remonte loin, bien loin dans le passé, et qui est infiniment 
imposante. 

La Jeunesse que nous vivons est particulièrement hantée 
par de tels rêves, — que cependant nous ne prenons 
jamais pour des rêves. Nous les reconnaissons comme Sou- 
venirs. Pendant notre jeunesse, nous faisons trop clai- 
rement la distinction pour nous méprendre un seul 
instant. 

Tant que dure cette Jeunesse, ce sentiment de notre existence 
personnelle est le plus naturel de tous les sentiments. Nous 
le sentons très-pleinement, entièrement. Qu'il y ait eu une 
époque où nous n'existions pas, — ou qu'il puisse se faire 
que nous n'ayons jamais existé, ce sont là des considéra- 
tions que, pendant cette jeunesse, nous ne comprenons que 
très-difficilement. Pourquoi nous pouvions ne pas exister, 
c'est là, jusqu'à l'époque de notre Virilité, de toutes les ques- 
tions, celle à laquelle il nous serait le plus impossible de 
répondre. L'existence, l'existence personnelle, l'existence 
de tout Temps et pour toute l'Eternité, nous semble, 

IO 



1 46 EUREKA. 

jusqu'à l'époque de notre Virilité, une condition normale 
et incontestable; — cela nous semble, parce que cela est. 

Mais vient une période pendant laquelle la Raison con- 
ventionnelle du monde nous éveille pour l'erreur et nous 
arrache à la vérité de nos rêves. Le Doute, la Surprise et 
PIncompréhensibilité arrivent au même moment. Ils 
disent : «Vous vivez, et il fut un temps où vous ne viviez 
pas. Vous avez été créé. II existe une Intelligence plus 
grande que la vôtre, et c'est seulement grâce à cette 
Intelligence que vous vivez tant soit peu.» Nous nous 
efforçons de comprendre ces choses et nous ne le pou- 
vons pas;' — nous ne le pouvons pas, parce que ces choses, 
n'étant pas vraies, sont nécessairement incompréhen- 
sibles. 

II n'existe pas un être pensant, qui, à un certain point 
lumineux de sa vie intellectuelle, ne se soit senti perdu 
dans un chaos de vains efforts pour comprendre ou pour 
croire qu'il existe quelque chose de plus grand que son âme 
personnelle. L'absolue impossibilité pour une âme de se 
sentir inférieure à une autre; l'intense, l'insupportable 
malaise et la rébellion qui sont le résultat d'une pareille 
idée, et puis les irrépressibles aspirations vers la perfec- 
tion, -ne sont que les efforts spirituels, coïncidant avec les 
matériels, pour retourner à l'Unité primitive, — et consti- 
tuent, pour mon esprit du moins, une espèce de preuve, 
dépassant de beaucoup ce que l'Homme appelle une 
démonstration, qu'il n'y a pas d'âme inférieure à une 
autre, — que rien n'est et ne peut être supérieur à une 
âme quelconque, — que chaque âme est, partiellement, 
son propre Dieu, son propre Créateur; — en un mot, 
que Dieu, le Dieu matériel et spirituel, n'existe mainte- 
nant que dans la Matière diffuse et l'Esprit diffus de l'Uni- 
vers; et que la concentration de cette Matière et de cet 



EUREKA. 1 47 

Esprit pourra seule reconstituer le Dieu purement Spirituel 
et Individuel. 

De ce point de vue, et de celui-là seulement, il nous 
est donné de comprendre les énigmes de l'Injustice 
Divine, — de l'Inexorable Destin. De ce point de vue 
seul, l'existence du Mal devient intelligible, mais de ce 
point de vue, il devient mieux qu'intelligible, il devient 
tolerable. Nos âmes ne peuvent plus se révolter contre une 
Douleur que nous nous sommes imposée nous-mêmes, 
pour l'accomplissement de nos propres desseins, — dans 
le but, quelquefois futile, d'agrandir le cercle de notre 
propre Joie. 

J'ai parlé de Souvenirs qui nous hantaient pendant notre 
jeunesse. Ils nous poursuivent quelquefois même dans 
notre Virilité; — ils prennent graduellement des formes 
de moins en moins vagues; — de temps à autre, ils nous 
parlent à voix basse, et disent : 

«II fut une époque dans la Nuit du Temps où existait 
un Etre éternel, — composé d'un nombre absolument 
infini d'Etres semblables qui peuplent l'infini domaine de 
l'espace infini. II n'était pas et il n'est pas au pouvoir de 
cet Etre, — pas plus qu'en ton pouvoir propre, — 
d'étendre et d'accroître, d'une quantité positive, la joie de 
son Existence; mais, de même qu'il est en ta puissance 
d'étendre ou de concentrer tes plaisirs (la somme absolue 
de bonheur restant toujours la même), ainsi une faculté 
analogue a appartenu et appartient à cet Etre Divin, qui 
ainsi passe son Eternité dans une perpétuelle alternation 
du Moi concentré à une Diffusion presque infinie de Soi- 
même. Ce que tu appelles l'Univers n'est que l'expansion 
présente de son existence. II sent maintenant sa propre 
vie par une infinité de plaisirs imparfaits, — les plaisirs 
partiels et entremêlés de peine de ces êtres prodigieuse- 



1 48 EUREKA. 

ment nombreux que tu nommes ses créatures, mais qui 
ne sont réellement que d'innombrables individualisa- 
tions de Lui-même. Toutes ces créatures, toutes, celles que 
tu déclares sensibles, aussi bien que celles dont tu nies la 
vie pour la simple raison que tu ne surprends pas cette vie 
dans ses opérations, — toutes ces créatures ont, à un degré 
plus ou moins vif, la faculté d'éprouver le plaisir ou la 
peine ; — mais la somme générale de leurs sensations est juste le 
total du Bonheur qui appartient de droit à l'Etre Divin quand il est 
concentré en Lui-même. Toutes ces créatures sont aussi des 
Intelligences plus ou moins conscientes; conscientes, 
d'abord, de leur propre identité; conscientes ensuite, par 
faibles éclairs, de leur identité avec l'Etre Divin dont nous 
parlons, — de. leur identité avec Dieu. De ces deux 
espèces de consciences, suppose que la première s'affai- 
blisse graduellement, et que la seconde se fortifie, pen- 
dant la longue succession des siècles qui doivent s'écouler 
avant que ces myriades d'Intelligences individuelles s'ef- 
facent et se confondent, — en même temps que les bril- 
lantes étoiles, — en Une seule suprême. Imagine que le 
sens de l'identité individuelle se noie peu à peu dans la 
conscience générale, — que l'Homme, par exemple, ces- 
sant, par gradations imperceptibles, de se sentir Homme, 
atteigne à la longue cette triomphante et imposante 
époque où il reconnaîtra dans sa propre existence celle de 
Jéhovah. En même temps, souviens-toi que tout est Vie, 
— que tout est la Vie, — la Vie dans la Vie, — la 
moindre dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit de 
Dieu.» 



NOTE DU TRADUCTEUR. 

Les dernières pages du livre indiquent au lecteur le sens qu'il 
doit attribuer au mot Vie Eternelle, qui est employé dans les der- 
nières lignes de la préface. 

Le mot est pris dans un sens panthéistique , et non pas dans le 
sens religieux qu'il comporte généralement. La Vie éternelle 
signifie donc ici : la série indéterminée des existences de 
Dieu, soit à l'état de concentration, soit à l'état de dissé- 
mination. 



LA GENÈSE D'UN POEME 



LA GENÈSE D'UN POEME. 



La poétique est faite, nous disait-on, et modelée d'après 
les poëmes. Voici un poëte qui prétend que son poëme a 
été composé d'après sa poétique. II avait certes un grand 
génie et plus d'inspiration que qui que ce soit, si par 
inspiration on entend l'énergie, l'enthousiasme intellectuel, 
et la faculté de tenir ses facultés en éveil. Mais il aimait 
aussi le travail plus qu'aucun autre; il répétait volontiers, 
lui, un original achevé, que l'originalité est chose d'ap- 
prentissage, ce qui ne veut pas dire une chose qui peut 
être transmise par l'enseignement. Le hasard et l'incom- 
préhensible étaient ses deux grands ennemis. S'est-il fait, 
par une vanité étrange et amusante, beaucoup moins 
inspiré qu'il ne l'était naturellement? A-t-il diminué la 
faculté gratuite qui était en lui pour faire la part plus 
belle à la volonté? Je serais assez porté à le croire; quoique 
cependant il faille ne pas oublier que son génie, si ardent 
et si agile qu'il fût, était passionnément épris d'analyse, 
de combinaisons et de calculs. Un de ses axiomes favoris 
était encore celui-ci : «Tout, dans un poëme comme 
dans un roman, dans un sonnet comme dans une nou- 
velle, doit concourir au dénoûment. Un bon auteur a 
déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit la première.» 
Grâce à cette admirable méthode, le compositeur peut 
commencer son œuvre par la fin, et travailler, quand il lui 
plaît, à n'importe quelle partie. Les amateurs du délire 



I 54 LA GENÈSE D'UN POEME. 

seront peut-être révoltés par ces cyniques maximes; mais 
chacun en peut prendre ce qu'il voudra. II sera toujours 
utile de leur montrer quels bénéfices l'art peut tirer de la 
délibération, et de faire voir aux gens du monde quel 
labeur exige cet objet de luxe qu'on nomme Poésie. 

Après tout, un peu de charlatanerie est toujours per- 
mis au génie, et même ne lui messied pas. C'est, comme 
le fard sur les pommettes d'une femme naturellement 
belle, un assaisonnement nouveau pour l'esprit. 

Poëme singulier entre tous. II roule sur un mot mysté- 
rieux et profond, terrible comme l'infini, que des milliers 
de bouches crispées ont répété depuis le commencement 
des âges, et que par une triviale habitude de désespoir 
plus d'un rêveur a écrit sur le coin de sa table pour es- 
sayer sa plume : Jamais plus! De cette idée, l'immensité, 
fécondée par la destruction, est remplie du haut en bas, 
et l'Humanité, non abrutie, accepte volontiers l'Enfer, 
pour échapper au désespoir irrémédiable contenu dans 
cette parole. 

Dans le moulage de la prose appliqué à la poésie, il y a 
nécessairement une affreuse imperfection; mais le mal 
serait encore plus grand dans une singerie rimée. Le lec- 
teur comprendra qu'il m'est impossible de lui donner une 
idée exacte de la sonorité profonde et lugubre, de la puis- 
sante monotonie de ces vers, dont les rimes larges et tri- 
plées sonnent comme un glas de mélancolie. C'est bien là 
le poëme de l'insomnie du désespoir; rien n'y manque : 
ni la fièvre des idées, ni la violence des couleurs, ni le rai- 
sonnement maladif, ni la terreur radoteuse, ni même 
cette gaieté bizarre de la douleur qui la rend plus terrible. 
Ecoutez chanter dans votre mémoire les strophes les plus 
plaintives de Lamartine, les rhythmes les plus magni- 
fiques et les plus compliqués de Victor Hugo; mêlez-y le 



LA GENESE D'UN POEME. I 5 5 

souvenir des tercets !es plus subtils et les plus compré- 
hensifs de Théophile Gautier, — de Ténèbres, par exemple, 
ce chapelet de redoutables concetti sur la mort et le néant, 
où la rime triplée s'adapte si bien à la mélancolie obsé- 
dante, — et vous obtiendrez peut-être une idée approxi- 
mative des talents de Poe en tant que versificateur; je dis : 
en tant que versificateur, car il est superflu, je pense, de 
parler de son imagination. 

Mais j'entends le lecteur qui murmure comme Alceste : 
«Nous verrons bien !» — Voici donc le poëme^ : 



LE CORBEAU. 

«Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je médi- 
tais, faible et fatigué, sur maint jDrécieux et curieux vo- 
lume d'une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la 
tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, 
comme de quelqu'un frappant doucement, frappant à la 
porte de ma chambre. «C'est quelque visiteur, — mur- 
murai-je, — qui frappe à la porte de ma chambre; ce n'est 
que cela, et rien de plus.» 

Ah ! distinctement je me souviens que c'était dans le 
glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le 
plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais 
le matin; en vain m'étais-je efforcé deTirer de mes livres 
un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore per- 
due, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges 
nomment Lénore, — et qu'ici on ne nommera jamais 
plus. 

l'I Tout ce préambule est écrit par le traducteur. — C. B. 



I 5 6 LA GENÈSE D'UN POEME. 

Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux 
pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantas- 
tiques, inconnues pour moi jusqu'à ce jour; si bien 
qu'enfin, pour apaiser le battement de mon cœur, je me 
dressai, répétant : «C'est quelque visiteur qui sollicite 
l'entrée à la porte de ma chambre, quelque visiteur 
attardé sollicitant l'entrée à la porte de ma chambre; — 
c'est cela même, et rien de plus.» 

Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N'hésitant 
donc pas plus longtemps : «Monsieur, — dis-je, — ou 
madame, en vérité j'implore votre pardon; mais le fait est 
que je sommeillais, et vous êtes venu frapper si douce- 
ment, si faiblement vous êtes venu taper à la porte de ma 
chambre, qu'à peine étais- je certain de vous avoir 
entendu.» Et alors j'ouvris la porte toute grande; — les 
ténèbres, et rien de plus! 

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins long- 
temps plein d'étonnement, de crainte, de doute, rêvant 
des rêves qu'aucun mortet n'a jamais osé rêver; mais le 
silence ne fut pas troublé, et l'immobilité ne donna aucun 
signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : 
«Lénore!» — C'était moi qui le chuchotais, et un écho à 
son tour murmura ce mot : «Lénore !» — Purement cela,, 
et rien de plus. 

Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute 
mon âme incendiée, j'entendis bientôt un coup un peu 
plus fort que le premier. «Sûrement, — dis-je, — sûre- 
ment, il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre; 
voyons donc ce que c'est, et explorons ce mystère. Lais- 
sons mon cœur se calmer un instant, et explorons ce mys- 
tère; — c'est le vent, et rien de plus.» 



LA GEISFSE D'UN POËME. 157 

Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux batte- 
ment d'ailes, entra un majestueux corbeau digne des 
anciens jours. II ne fit pas la moindre révérence, il ne s'ar- 
rêta pas, il n'hésita pas une minute; mais, avec la mine 
d'un lord ou d'une lady, il se percha au-dessus de la porte 
de ma chambre; il se percha sur un buste de Pallas juste 
au-dessus de la porte de ma chambre; — il se percha, 
s'installa, et rien de plus. 

Alors cet oiseau d'ébène, par la gravité de son main- 
tien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste 
imagination à sourire : «Bien que ta tête, — lui dis-je, 
— soit sans huppe et sans cimier, tu n'es certes pas un 
poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des 
rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial 
aux rivages de la Nuit plutonienne!» Le corbeau dit : 
«Jamais plus!)) 

Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si 
facilement la parole, bien que sa réponse n'eût pas un 
bien grand sens et ne me fut pas d'un grand secours ; 
car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un 
homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de 
sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté 
au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d'un 
nom tel que Jamais plus ! 

Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste pla- 
cide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce 
mot unique il répandait toute son âme. II ne prononça 
rien de plus; il ne remua pas une plume, — jusqu'à ce 
que je me prisse à murmurer faiblement î «D'autres amis 
se sont déjà envolés loin de moi ; vers le matin, lui aussi, 



I58 LA GENÈSE D'UN POËME. 

il me quittera comme mes anciennes espérances déjà en- 
volées.» L'oiseau dit alors : «Jamais plus!» 

Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant 
d'à-propos : «Sans doute, — dis-je, — ce qu'il prononce 
est tout son bagage de savoir, qu'il a pris chez quelque 
maître infortuné que le Malheur impitoyable a poursuivi 
ardemment, sans répit, jusqu'à ce que ses chansons n'eus- 
sent plus qu'un seul refrain, jusqu'à ce que le De profundis 
de son Espérance eût pris ce mélancolique refrain : 
Jamais, jamais plus! 

Mais, le corbeau induisant encore toute ma triste âme 
à sourire, je roulai tout de suite un siège à coussins en 
face de l'oiseau et du buste et de la porte; alors, m'en- 
fonçant dans le velours, je m'appliquai à enchaîner les 
idées aux idées, cherchant ce que cet augurai oiseau des 
anciens jours, ce que ce triste, disgracieux, sinistre, 
maigre et augurai oiseau des anciens jours voulait faire 
entendre en croassant son Jamais plus ! 

Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais n'adres- 
sant plus une syllabe à l'oiseau, dont les yeux ardents me 
brûlaient maintenant jusqu'au fond du cœur; je cherchais 
à deviner cela, et plus encore, ma tête reposant à l'aise 
sur le velours du coussin que caressait la lumière de la 
lampe, ce velours violet caressé par la lumière de la 
lampe que sa tête, à Elle, ne pressera plus, — ah ! jamais 
plus ! 

Alors il me sembla que l'air s'épaississait, parfumé par 
un encensoir invisible que balançaient des séraphins dont 
les pas frôlaient le tapis de la chambre. « Infortuné 1 — 



LA GENESE D'UN POËME. 1 59 

m'écriai-je, — ton Dieu t'a donné par ses anges, il t'a 
envoyé du répit, du répit et du nepenthes dans tes ressou- 
venus de Lénore ! Bois, 0I1 ! bois ce bon nepenthes, et ou- 
blie cette Lénore perdue!». Le corbeau dit: «Jamais plus!» 

«Prophète! — dis-je, — être de malheur! oiseau ou 
démon, mais toujours prophète! que tu sois un envoyé du 
Tentateur, ou que la tempête t'ait simplement échoué, 
naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte, 
ensorcelée, dans ce logis par l'Horreur hanté, — dis-moi 
sincèrement, je t'en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un 
baume de Judée? Dis, dis, je t'en supplie!» Le corbeau 
dit : «Jamais plus !» 

«Prophète! — dis-je, — être de malheur! oiseau ou 
démon ! toujours prophète ! par ce ciel tendu sur nos têtes, 
par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme 
chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra 
embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, 
embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges 
nomment Lénore.» Le corbeau dit : «Jamais plus!» 

«Que cette parole soit le signal de notre séparation, 
oiseau ou démon ! — hurlai-je en me redressant. — 
Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la Nuit 
plutonienne; ne laisse pas ici une seule plume noire comme 
souvenir du mensonge que ton âme a proféré; laisse ma 
solitude inviolée; quitte ce buste au-dessus de ma porte; 
arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin 
de ma porte!» Le corbeau dit : «Jamais plus!» 

Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours 
installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la 



l6o LA GENÈSE D'UN POËME. 

porte de ma chambre; et ses yeux ont toute la semblance 
des yeux d'un démon qui rêve; et la lumière de la lampe, 
en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher; 
et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flot- 
tante sur le plancher, ne pourra plus s'élever, — jamais 
plus ! 



Maintenant, voyons la coulisse, l'atelier, le laboratoire, 
le mécanisme intérieur, selon qu'il vous plaira de qualifier 
la Méthode de composition M. 



METHODE DE COMPOSITION. 

Charles Dickens, dans une note que j'ai actuellement 
sous les yeux, parlant d'une analyse que j'avais faite du 
mécanisme de Barnaby Rndge, dit : «Savez-vous, soit dit 
en passant, que Godwin a écrit son Caleb Williams à re- 
bours? II a commencé par envelopper son héros dans un 
tissu de difficultés, qui forment la matière du deuxième 
volume, et ensuite, pour composer le premier, il s'est mis 
à rêver aux moyens de légitimer tout ce qu'il avait fait.» 

II m'est impossible de croire que tel a été précisément 
le mode de composition de Godwin, et d'ailleurs ce qu'il 
en avoue lui-même n'est pas absolument conforme à l'idée 
de M. Dickens; mais l'auteur de Caleb Williams était un 
trop parfait artiste pour ne pas apercevoir le bénéfice qu'on 
peut tirer de quelque procédé de ce genre. S'il est une 
chose évidente, c'est qu'un plan quelconque, digne du 

(l) Ces trois lignes sont une interpolation du traducteur. — C. B. 



LA GENÈSE D'UN POËME. I 6 I 

nom de plan, doit avoir été soigneusement élaboré en vue 
du dénoûment, avant que la plume attaque le papier. Ce 
n'est qu'en ayant sans cesse la pensée du dénoûment 
devant les yeux que nous pouvons donner à un plan son 
indispensable physionomie de logique et de causalité, — 
en faisant que tous les incidents, et particulièrement le ton 
général, tendent vers le développement de l'intention. 

II y a, je crois, une erreur radicale dans la méthode 
généralement usitée pour construire un conte. Tantôt 
l'histoire nous fournit une thèse; tantôt l'écrivain se trouve 
inspiré par un incident contemporain; ou bien, mettant 
les choses au mieux, il s'ingénie à combiner des événe- 
ments surprenants, qui doivent former simplement la 
base de son récit, se promettant généralement d'introduire 
les descriptions, le dialogue ou son commentaire person- 
nel, partout où une crevasse dans le tissu de l'action lui 
en fournit l'opportunité. 

Pour moi, la première de toutes les considérations, c'est 
celle d'un effet à produire. Ayant toujours en vue l'origi- 
nalité (car il est traître envers lui-même, celui qui risque 
de se passer d'un moyen d'intérêt aussi évident et aussi 
facile), je me dis, avant tout : Parmi les innombrables 
effets ou impressions que le cœur, l'intelligence ou, pour 
parler plus généralement, l'âme est susceptible de rece- 
voir, quel est l'unique effet que je dois choisir dans le cas 
présent? Ayant donc fait choix d'un sujet de roman et 
ensuite d'un vigoureux effet à produire, je cherche s'il 
vaut mieux le mettre en lumière par les incidents ou par 
le ton, — ou par des incidents vulgaires et un ton particu- 
lier, — ou par des incidents singuliers et un ton ordi- 
naire, — ou par une égale singularité de ton et d'in- 
cidents; — et puis, je cherche autour de moi, ou plutôt 
en moi-même, les combinaisons d'événements ou de 



1 62 LA GENÈSE D'UN POEME. 

tons qui peuvent être les plus propres à créer l'effet en 
question. 

Bien souvent j'ai pensé combien serait intéressant un 
article écrit par un auteur qui voudrait, c'est-à-dire qui 
pourrait raconter, pas à pas, la marche progressive qu'a 
suivie une quelconque de ses compositions pour arriver 
au terme définitif de son accomplissement. Pourquoi un 
pareil travail n'a-t-il jamais été livré au public, il me serait 
difficile de l'expliquer; mais peut-être la vanité des auteurs 
a-t-elle été, pour cette lacune littéraire, plus puissante 
qu'aucune autre cause. Beaucoup d'écrivains, particulière- 
ment les poëtes, aiment mieux laisser entendre qu'ils 
composent grâce à une espèce de frénésie subtile, ou d'in- 
tuition extatique, et ils auraient positivement le frisson 
s'il leur fallait autoriser le public à jeter un coup d'oeil 
derrière la scène, et à contempler les laborieux et indécis 
embryons de pensée, la vraie décision prise au dernier 
moment, l'idée si souvent entrevue comme dans un éclair 
et refusant si longtemps de se laisser voir en pleine 
lumière, la pensée pleinement mûrie et rejetée de désespoir 
comme étant d'une nature intraitable, le choix prudent et 
les rebuts, les douloureuses ratures et les interpolations, 
— en un mot, les rouages et les chaînes, les trucs pour 
les changements de décor, les échelles et les trappes, — 
les plumes de coq, le rouge, les mouches et tout le maquil- 
lage qui, dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, consti- 
tuent l'apanage et le naturel de V histrion littéraire. 

Je sais, d'autre part, que le cas n'est pas commun où 
un auteur se trouve dans une bonne condition pour 
reprendre le chemin par lequel il est arrivé à son dénoû- 
ment. En général, les idées, ayant surgi pêle-mêle, ont 
été poursuivies et oubliées de la même manière. 

Pour ma part, je ne partage pas la répugnance dont je 



LA GENÈSE d'un POËME. 163 

parlais tout à l'heure, et je ne trouve pas la moindre diffi- 
culté à me rappeler la marche progressive de toutes mes 
compositions; et puisque l'intérêt d'une telle analyse ou 
reconstruction, que j'ai considérée comme un desideratum 
en littérature, est tout à fait indépendant de tout intérêt 
réel supposé dans la chose analysée, on ne m'accusera pas 
de manquer aux convenances, si je dévoile le modus ope- 
randi grâce auquel j'ai pu construire l'un de mes propres 
ouvrages. Je choisis le Corbeau comme très-généralement 
connu. Mon dessein est de démontrer qu'aucun point de la 
composition ne peut être attribué au hasard ou à l'intuition, 
et que l'ouvrage a marché, pas à pas, vers sa solution 
avec la précision et la rigoureuse logique d'un problème 
mathématique. 

Laissons de côté, comme ne relevant pas directement 
de la question poétique, la circonstance ou, si vous voulez, 
la nécessité d'où est née l'intention de composer un poëme 
qui satisfît à la fois le goût populaire et le goût critique. 

C'est donc à partir de cette intention que commence 
mon analyse. 

La considération primordiale fut celle de la dimension. 
Si un ouvrage littéraire est trop long pour se laisser lire 
' en une seule séance, il faut nous résigner à nous priver de 
l'effet prodigieusement important qui résulte de l'unité 
d'impression; car, si deux séances sont nécessaires, les 
affaires du monde s'interposent, et tout ce que nous appe- 
lons l'ensemble, totalité, se trouve détruit du coup. Mais, 
puisque, cœteris paribus, aucun poëte ne peut se priver de 
tout ce qui concourra à servir son dessein, il ne reste plus 
qu'à examiner si, dans l'étendue, nous trouverons un avan- 
tage quelconque compensant cette perte de l'unité qui en 
résulte. Et tout d'abord je dis : Non. Ce que nous appe- 
lons un long poème n'est, en réalité, qu'une succession de 



1 64 LA GENÈSE D'UN POEME. 

poëmes courts, c'est-à-dire d'effets poétiques brefs. II est 
inutile de dire qu'un poëme n'est un poëme qu'en tant 
qu'il élève l'âme et lui procure une excitation intense; et, 
par une nécessité psychique, toutes les excitations intenses 
sont de courte durée. C'est pourquoi la moitié au moins 
du Paradis perdu n'est que pure prose, n'est qu'une série 
d'excitations poétiques parsemées inévitablement de dépres- 
sions correspondantes, tout l'ouvrage étant privé, à cause 
de son excessive longueur, de cet élément artistique si sin- 
gulièrement important : totalité ou unité d'effet. 

Il est donc évident qu'il y a, en ce qui concerne la 
dimension, une limite positive pour tous les ouvrages lit- 
téraires, — c'est la limite d'une seule séance; — et, 
quoique, en de certains ordres de compositions en prose, 
telles que Robinson Crusoé, qui ne réclament pas l'unité, cette 
limite puisse être avantageusement dépassée, il n'y aura 
jamais profit à la dépasser dans un poëme. Dans cette 
limite même, l'étendue d'un poëme doit se trouver en rap- 
port mathématique avec le mérite dudit poëme, c'est- 
à-dire avec l'élévation ou l'excitation qu'il comporte, en 
d'autres termes encore, avec la quantité de véritable effet 
poétique dont il peut frapper les âmes; il n'y a à cette 
règle qu'une seule condition restrictive, c'est qu'une cer- 
taine quantité de durée est absolument indispensable pour 
la production d'un effet quelconque. 

Gardant bien ces considérations présentes à mon esprit, 
ainsi que ce degré d'excitation que je ne plaçais pas au- 
dessus du goût populaire non plus qu'au-dessous du cri- 
tique, je conçus tout d'abord l'idée de la longueur conve- 
nable de mon poëme projeté, une longueur de cent vers 
environ. Or, il n'en a, en réalité, que cent huit. 

Ma pensée ensuite s'appliqua au choix d'une impression 
ou d'un effet à produire; et ici je crois qu'il est bon de 



LA GENÈSE D'UN POEME. idj 

faire observer que, à travers ce labeur de construction, je 
gardai toujours présent à mes yeux le dessein de rendre 
l'œuvre universellement appréciable. Je serais emporté beau- 
coup trop loin de mon sujet immédiat, si je m'appliquais 
à démontrer un point sur lequel j'ai insisté nombre de fois, 
à savoir, que le Beau est le seul domaine légitime de la 
poésie. Je dirai cependant quelques mots pour l'élucida- 
tion de ma véritable pensée, que quelques-uns de mes 
amis se sont montrés trop prompts à travestir. Le plaisir 
qui est à la fois le plus intense, le plus élevé et le plus 
pur, ce plaisir-là ne se trouve, je crois, que dans la con- 
templation du Beau. Quand les hommes parlent de 
Beauté, ils entendent, non pas précisément une qualité, 
comme on le suppose, mais une impression; bref, ils ont 
justement en vue cette violente et pure élévation de Vâme, 
— non pas de l'intellect, non plus que du cœur, — que 
j'ai déjà décrite, et qui est le résultat de la contemplation 
du Beau. Or, je désigne la Beauté comme le domaine de 
la poésie, parce que c'est une règle évidente de l'Art que 
les effets doivent nécessairement naître de causes directes, 
que les objets doivent êtr.e conquis par les moyens qui 
sont le mieux appropriés à la conquête desdits objets, — 
aucun homme ne s'étant encore montré assez sot pour 
nier que l'élévation singulière dont je parle soit plus faci- 
lement à la portée de la Poésie. Or, l'objet Vérité, ou satis- 
faction de l'intellect, et l'objet Passion, ou excitation du 
cœur, sont, — quoiqu'ils soient aussi, dans une certaine 
mesure, à la portée de la poésie, — beaucoup plus faciles 
à atteindre par le moyen de la prose. En somme, la 
Vérité réclame une précision, et la Passion une jamdiarité 
(les hommes vraiment passionnés me comprendront), 
absolument contraires à cette Beauté qui n'est autre chose, 
je le répète, que l'excitation ou le délicieux enlèvement 



I 66 LA GENÈSE D'UN POËME. 

de l'âme. De tout ce qui a été dit jusqu'ici, il ne suit nul- 
lement que la passion, ou même la vérité, ne puisse être 
introduite, et même avec profit, dans un poëme; car elles 
peuvent servir à élucider ou à augmenter l'effet général, 
comme les dissonances en musique, par contraste; mais 
le véritable artiste s'efforcera toujours, d'abord de les 
réduire à un rôle favorable au but principal poursuivi, et 
ensuite de les envelopper, autant qu'il le pourra, dans ce 
nuage de beauté qui est l'atmosphère et l'essence de la 
poésie. 

Regardant conséquemment le Beau comme ma pro- 
vince, quel est, me dis-je alors, le ton de sa plus haute 
manifestation; tel fut l'objet de ma délibération suivante. 
Or, toute l'expérience humaine confesse que ce ton est 
celui de la tristesse. Une beauté de n'importe quelle 
famille, dans son développement suprême, pousse inévi- 
tablement aux larmes une âme sensible. La mélancolie 
est donc le plus légitime de tous les tons poétiques. 

La dimension, le domaine et le ton étant ainsi déter- 
minés, je me mis à la recherche, par la voie de l'induction 
ordinaire, de quelque curiosité artistique et piquante, qui 
me pût servir comme de clef dans la construction du 
poëme, — de quelque pivot sur lequel pût tourner toute 
la machine. Méditant soigneusement sur tous les effets 
d'art connus, ou plus proprement sur tous les moyens 
d'effet, le mot étant entendu dans le sens scénique, je ne 
pouvais m'empêcher de voir immédiatement qu'aucun 
n'avait été plus généralement employé que celui du rejrain. 
L'universalité de son emploi suffisait pour me convaincre 
de sa valeur intrinsèque et m'épargnait la nécessité de le 
soumettre à l'analyse. Je ne le considérai toutefois qu'en 
tant que susceptible de perfectionnement, et je vis bientôt 
qu'il était encore dans un état primitif. Tel qu'on en use 



LA GENÈSE D'UN POEME. 1 67 

communément, le refrain non-seulement est limité aux 
vers lyriques, mais encore la vigueur de l'impression qu'il 
doit produire dépend de la puissance de la monotonie 
dans le son et dans la pensée. Le plaisir est tiré unique- 
ment de la sensation d'identité, de répétition. Je résolus 
de varier l'effet, pour l'augmenter, en restant générale- 
ment fidèle à la monotonie du son, pendant que j'altére- 
rais continuellement celle de la pensée; c'est-à-dire que je 
me promis de produire une série continue d'effets nou- 
veaux par une série d'applications variées du refrain, le 
refrain en lui-même restant presque toujours semblable. 

Ces points établis, je m'inquiétai ensuite de la nature de 
mon refrain. Puisque l'application en devait être fréquem- 
ment variée, il est clair que ce refrain devait lui-même être 
bref; car il y aurait eu une insurmontable difficulté à varier 
fréquemment les applications d'une phrase un peu longue. 
La facilité de variation serait naturellement en proportion 
de la brièveté de la phrase. Cela me conduisit tout de suite 
à prendre un mot unique comme le meilleur refrain. 

Alors s'agita la question relative au caractère de ce mot. 
Ayant arrêté dans mon esprit qu'il y aurait un refrain, la 
division du poëme en stances apparaissait comme un corol- 
laire nécessaire, le refrain formant la conclusion de chaque 
stance. Que cette conclusion, cette chute, pour avoir de la 
force, dût nécessairement être sonore et susceptible d'une 
emphase prolongée, cela n'admettait pas le doute, et ces 
considérations me menèrent inévitablement à I'o long, 
comme étant la voyelle la plus sonore, associé à IV, comme 
étant la consonne la plus vigoureuse. 

Le son du refrain étant bien déterminé, il devenait 
nécessaire de choisir un mot qui renfermât ce son, et qui, 
en même temps, fût dans le plus complet accord possible 
avec cette mélancolie que j'avais adoptée comme ton gêné- 



I 68 LA GENÈSE D'UN POEME. 

rai du poëme. Dans une pareille enquête, il eût été abso- 
lument impossible de ne pas tomber sur le mot nevermore, 

— jamais plus. En réalité, il fut le premier qui se présenta 
à mon esprit. 

Le desideratum suivant fut : Quel sera le prétexte pour 
l'usage continu du mot unique jamais plus ? Observant la 
difficulté que j'éprouvais à trouver une raison plausible et 
suffisante pour cette répétition continue, je ne manquai 
pas d'apercevoir que cette difficulté surgissait uniquement 
de l'idée préconçue que ce mot, si opiniâtrement et mono- 
tonément répété, devait être proféré par un être humain; 
qu'en somme la difficulté consistait à concilier cette mono- 
tonie avec l'exercice de la raison dans la créature chargée 
de répéter le mot. Alors se dressa tout de suite l'idée d'une 
créature non raisonnable et cependant douée de parole, 
et très-naturellement un perroquet se présenta d'abord; 
mais il fut immédiatement dépossédé par un corbeau, 
celui-ci étant également doué de parole et infiniment plus 
en accord avec le ton voulu. 

J'étais donc enfin arrivé à la conception d'un corbeau, 

— le corbeau, oiseau de mauvais augure! — répétant opi- 
niâtrement le mot Jamais plus à la fin de chaque stance 
dans un poëme d'un ton mélancolique et d'une longueur 
d'environ cent vers. Alors, ne perdant jamais de vue le 
superlatif ou la perfection dans tous les points, je me 
demandai : De tous les sujets mélancoliques, quel est le 
plus mélancolique selon l'intelligence universelle de l'huma- 
nité? — La Mort, réponse inévitable. — Et quand, me 
dis-je, ce sujet, le plus mélancolique de tous, est-il le plus 
poétique? — D'après ce que j'ai déjà expliqué assez 
amplement, on peut facilement deviner la réponse : — 
C'est quand il s'allie intimement à la Beauté. Donc, la 
mort d'une belle femme est incontestablement le plus poé- 



LA GENÈSE D'UN POEME. 1 69 

tique sujet du monde, et il est également hors de doute 
que la bouche la mieux choisie pour développer un pareil 
thème est celle d'un amant privé de son trésor. 

J'avais dès lors à combiner ces deux idées : un amant 
pleurant sa maîtresse défunte, et un corbeau répétant con- 
tinuellement le mot Jamais plus. II fallait les combiner, et 
avoir toujours présent à mon esprit le dessein de varier à 
chaque fois l'application du mot répété; mais le seul moyen 
possible pour une pareille combinaison était d'imaginer 
un corbeau se servant du mot dont il s'agit pour répondre 
aux questions de l'amant. Et ce fut alors que je vis tout de 
suite toute la facilité qui m'était offerte pour l'effet auquel 
mon poëme était suspendu, c'est-à-dire l'effet à produire 
par la variété dans l'application du refrain. Je vis que je 
pouvais faire prononcer la première question par l'amant, 
— la première à laquelle le corbeau devait répondre : 
Jamais plus, — que je pouvais faire de la première ques- 
tion une espèce de lieu commun , — de la seconde quelque 
chose de moins commun, — de la troisième quelque chose 
de moins commun encore, et ainsi de suite, jusqu'à ce 
que l'amant, à la longue tiré de sa nonchalance par le 
caractère mélancolique du mot, par sa fréquente répétition, 
et par le souvenir de la réputation sinistre de l'oiseau qui 
le prononce, se trouvât agité par une excitation supersti- 
tieuse et lançât follement des questions d'un caractère tout 
différent, des questions passionnément intéressantes pour 
son cœur; — questions, faites moitié dans un sentiment 
de superstition, et moitié dans ce désespoir singulier qui 
puise une volupté dans sa torture; — non pas seulement 
parce que l'amant croit au caractère prophétique ou démo- 
niaque de l'oiseau (qui, la raison le lui démontre, ne fait 
que répéter une leçon apprise par routine), mais parce 
qu'il éprouve une volupté frénétique à formuler ainsi ses 



iyo LA GENESE D'UN POEME. 

questions et à recevoir du Jamais plus toujours attendu une 
blessure répétée d'autant plus délicieuse qu'elle est plus 
insupportable. Voyant donc cette facilité qui m'était offerte, 
ou, pour mieux dire, qui s'imposait à moi dans le progrès 
de ma construction, j'arrêtai d'abord la question finale, 
la question suprême à laquelle le Jamais plus devait, en 
dernier lieu, servir de réponse, — cette question à laquelle 
le Jamais plus fait la réplique la plus désespérée, la plus 
pleine de douleur et d'horreur qui se puisse concevoir. 

Ici donc je puis dire que mon poëme avait trouvé son 
commencement, — par la fin, comme devraient com- 
mencer tous les ouvrages d'art; — car ce fut alors, juste 
à ce point de mes considérations préparatoires, que, pour 
la première fois, je posai la plume sur le papier pour 
composer la stance suivante : 

«Prophète! — dis-je, — être de malheur! oiseau ou 
démon ! toujours prophète ! par ce ciel tendu sur nos 
têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette 
âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle 
pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment 
Lénore, embrasser une précieuse et rayonnante fille que 
les anges nomment Lénore.» Le corbeau dit : «Jamais 
plus ! » 

Ce fut alors seulement que je composai cette stance, 
d'abord pour établir le degré suprême et pouvoir ainsi , 
plus à mon aise, varier et graduer, selon leur sérieux et 
leur importance, les questions précédentes de l'amant, et, 
en second lieu, pour arrêter définitivement le rhythme, le 
mètre, la longueur et l'arrangement général de la stance, 
ainsi que graduer les stances qui devaient précéder, de 
façon qu'aucune ne pût surpasser cette dernière par son 
effet rhythmique. Si j'avais été assez imprudent, dans le 
travail de composition qui devait suivre, pour construire- 



LA GENESE D'UN POEME. 1 7 I 

des stances plus vigoureuses, je me serais appliqué, délibérément 
et sans scrupule, à les affaiblir, de manière à ne pas contrarier 
l'effet du crescendo. 

Je pourrais aussi bien placer ici quelques mots sur la 
versification. Mon premier but était (comme toujours) 
l'originalité. Jusqu'à quel point la question de l'originalité 
en versification a été négligée, c'est une des choses du 
monde les plus inexplicables. En admettant qu'il y ait peu 
de variété possible dans le rhythme pur, toujours est-il 
évident que les variétés possibles de mètre et de stance 
sont absolument infinies, — et toutefois, pendant des 
siècles, aucun homme n'a jamais fait, en versification, ou 
même n'a jamais paru vouloir faire quoi que ce soit d'ori- 
ginal. Le fait est que l'originalité (excepté dans des esprits 
d'une force tout à fait insolite) n'est nullement, comme 
quelques-uns le supposent, une affaire d'instinct ou d'in- 
tuition. Généralement, pour la trouver, il faut la chercher 
laborieusement, et, bien qu'elle soit un mérite positif du 
rang le plus élevé, c'est moins l'esprit d'invention que 
l'esprit de négation qui nous fournit les moyens de l'at- 
teindre. 

II va sans dire que je ne prétends à aucune originalité 
dans le rhythme ou dans le mètre du Corbeau. Le premier 
est trochaïque; le second se compose d'un vers octomètre 
acatalectique, alternant avec un heptamètre catalectiquc, 
— qui, répété, devient refrain au cinquième vers, — et 
se termine par un tétramètre catalectique. Pour parler sans 
pédanterie, les pieds employés, qui sont des trochées, con- 
sistent en une syllabe longue suivie d'une brève : le pre- 
mier vers de la stance est fait de huit pieds de cette nature ; 
le second de sept et demi; le troisième, de huit; le qua- 
trième, de sept et demi; le cinquième, de sept et demi 
également; le sixième, de trois et demi. Or, chacun de 



I y2 LA GENESE D'UN POEME. 

ces vers, pris isolément, a déjà été employé, et toute l'ori- 
ginalité du Corbeau consiste à les avoir combinés dans la 
même stance; rien de ce qui peut ressembler, même de 
loin, à cette combinaison, n'a été tenté jusqu'à présent. 
L'effet de cette combinaison originale est augmenté par 
quelques autres effets inusités et absolument nouveaux, 
tirés d'une application plus étendue de la rime et de l'alli- 
tération. 

Le point suivant à considérer était le moyen de mettre 
en communication l'amant et le corbeau, et le premier 
degré de cette question était naturellement le lieu. II sem- 
blerait que l'idée qui doit, en ce cas, se présenter d'elle- 
même, est une forêt ou une plaine; mais il m'a toujours 
paru qu'un espace étroit et resserré est absolument néces- 
saire pour l'effet d'un incident isolé; il lui donne l'énergie 
qu'un cadre ajoute à une peinture. II a cet avantage moral 
incontestable de concentrer l'attention dans un petit espace, 
et cet avantage, cela va sans dire, ne doit pas être con- 
fondu avec celui qu'on peut tirer de la simple unité de 
lieu. 

Je résolus donc de placer l'amant dans sa chambre, — 
dans une chambre sanctifiée pour lui par les souvenirs de 
celle qui y a vécu. La chambre est représentée comme 
richement meublée, — et cela est en vue de satisfaire aux 
idées que j'ai déjà expliquées au sujet de la Beauté, comme 
étant la seule véritable thèse de la Poésie. 

Le lieu ainsi déterminé, il fallait maintenant introduire 
l'oiseau, et l'idée de le faire entrer par la fenêtre était iné- 
vitable. Que l'amant suppose, d'abord, que le battement 
des ailes de l'oiseau contre le volet est un coup frappé à sa 
porte, c'est une idée qui est née de mon désir d'accroître, 
en la faisant attendre, la curiosité du lecteur, et aussi de 
placer l'effet incidentel de la porte ouverte toute grande par 



LA GENÈSE D'UN POËME. 1 7 3 

l'amant, qui ne trouve que ténèbres, et qui dès lors peut 
adopter, en partie, l'idée fantastique que c'est l'esprit de 
sa maîtresse qui est venu frapper à sa porte. 

J'ai fait la nuit tempétueuse, d'abord pour expliquer 
ce corbeau cherchant l'hospitalité, ensuite pour créer 
l'effet du contraste avec la tranquillité matérielle de la 
chambre. 

De même j'ai fait aborder l'oiseau sur le buste de Pallas 
pour créer le contraste entre le marbre et le plumage ; on 
devine que l'idée du buste a été suggérée uniquement par 
l'oiseau; le buste de Pallas a été choisi d'abord à cause de 
son rapport intime avec l'érudition de l'amant, et ensuite 
à cause de la sonorité même du mot Pallas. 

Vers le milieu du poè'me, j'ai également profité de fa 
force du contraste dans le but de creuser l'impression 
finale. Ainsi j'ai donné à l'entrée du corbeau une allure 
fantastique, approchant même du comique, autant du 
moins que le sujet le pouvait admettre. II entre avec un 
tumultueux battement d'ailes. 

«Il ne fit pas la moindre révérence; il ne s'arrêta pas, il 
n'hésita pas une minute; mais, avec la mine d'un lord ou 
d'une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma 
chambre. . .» 

Dans les deux stances qui suivent, le dessein devient 
même plus manifeste : 

«Alors cet oiseau d'ébène, par la gravité de son ynaintien et 
la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination 
à sourire : «Bien que ta tête, — lui dis-je, — soit sans 
huppe et sans cimier, tu n'es certes pas un poltron, lugubre 
et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la Nuit. 



174 LA GENÈSE D'UN POEME. 

Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la Nuit 
plutonienne ! » Le corbeau dit : «Jamais plus!» 

«Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si 
facilement la parole, bien que sa réponse n'eût pas un 
bien grand sens et ne me fût pas d'un grand secours; 
car nous devons convenir que jamais il ne jut donné à un 
homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa 
chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de 
la porte de sa chambre, se nommant d'un nom tel que Jamais 
plus.)) 

Ayant ainsi préparé l'effet du dénoûment, j'abandonne 
immédiatement le ton fantastique pour celui du sérieux le 
plus profond : ce changement de ton commence avec le 
premier vers de la stance qui suit la dernière citée : 

«Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste pla- 
cide, ne proféra,» etc. 

A partir de cet instant, l'amant ne plaisante plus; il ne 
voit même plus rien de fantastique dans la conduite de 
l'oiseau. II parle de lui comme d'un triste, disgracieux, 
sinistre, maigre et augurai oiseau des anciens jours, et il sent les 
yeux ardents qui le brûlent jusqu'au jond du cœur. Cette évo- 
lution de pensée, cette imagination dans l'amant, a pour 
but d'en préparer une analogue dans le lecteur, d'amener 
l'esprit dans une situation favorable pour le dénoûment, qui 
maintenant va venir aussi rapidement et aussi directement 
que possible. 

Avec le dénoûment proprement dit, exprimé par le 
Jamais plus du corbeau, réponse lancée à la question finale 
de l'amant, — s'il retrouvera sa maîtresse dans un autre 
monde? — le poème, dans sa phase la plus claire, la plus 
naturelle, celle d'un simple récit, peut être considéré 



LA GENESE D'UN POEME. 175 

comme fini. Jusqu'à présent, chaque chose est restée dans 
les limites de l'explicable, du réel. Un corbeau a appris 
par routine le seul mot Jamais plus, et, ayant échappé à la 
surveillance de son propriétaire, est réduit, à minuit, par 
la violence de la tempête, à demander un refuge à une 
fenêtre où brille encore une lumière, la fenêtre d'un étu- 
diant plongé à moitié dans ses livres, à moitié dans les 
souvenirs d'une bien-aimée défunte. La fenêtre étant 
ouverte au battement des ailes de l'oiseau, celui-ci va se 
percher sur l'endroit le plus convenable hors de la portée 
immédiate de l'étudiant, qui, s'amusant de l'incident et 
de la bizarre conduite du visiteur, lui demande son nom 
en manière de plaisanterie et sans s'attendre à une réponse. 
Le corbeau, interrogé, répond par son mot habituel Jamais 
plus, — mot qui trouve immédiatement un écho mélanco- 
lique dans le coeur de l'étudiant; et celui-ci, exprimant 
tout haut les pensées qui lui sont suggérées par la circon- 
stance, est frappé de nouveau par la répétition du Jamais 
plus. L'étudiant se livre aux conjectures que lui inspire le 
cas présent; mais il est poussé bientôt par l'ardeur du 
cœur humain à se torturer soi-même, et aussi, par une 
sorte de superstition, à proposer à l'oiseau des questions 
choisies de telle sorte, que la réponse attendue, l'intolé- 
rable Jamais plus, doit lui apporter, à lui, l'amant solitaire, 
la plus affreuse moisson de douleurs. C'est dans cet amour 
du cœur pour sa torture, poussé à la dernière limite, que 
le récit, dans ce que j'ai appelé sa première phase, sa phase 
naturelle, trouve sa conclusion naturelle, et jusqu'ici rien 
ne s'est montré qui dépasse les limites de la réalité. 

Mais, dans des sujets manœuvres de cette façon, avec 
quelque habileté qu'ils le soient, avec quelque luxe d'inci- 
dents qu'on le suppose, il y a toujours une certaine âpreté, 
une nudité qui choque un œil d'artiste. Deux choses sont 



iy6 LA GENÈSE D'UN POËME. 

éternellement requises : l'une, une certaine somme de 
complexité, ou, plus proprement, de combinaison; l'autre, 
une certaine quantité d'esprit suggestif, quelque chose 
comme un courant souterrain de pensée, non visible, indé- 
fini. C'est cette dernière qualité qui donne à un ouvrage 
d'art cet air opulent, cette apparence cossue (pour tirer de 
la conversation journalière un terme efficace), que nous 
avons trop souvent la sottise de confondre avec Y idéal. C'est 
l'excès dans l'expression du sens qui ne doit être qu insinué, 
c'est la manie de faire, du courant souterrain d'une œuvre, 
le courant visible et supérieur, qui change en prose, et 
en prose de la plus plate espèce, la prétendue poésie des 
soi-disant transcendantalistes. 

Fort de ces opinions, j'ajoutai les deux stances qui 
ferment le poëme, leur qualité suggestive étant destinée à 
pénétrer tout le récit qui les précède. Le courant souter- 
rain de la pensée se laisse voir pour la première fois dans 
ces vers : 

«Arrache ton bec de mon cœur, et précipite ton spectre 
loin de ma porte !» Le corbeau dit : «Jamais plus !» 

On remarquera que les mots de mon cœur renferment la 
première expression métaphorique du poëme. Ces mots, 
avec la réponse Jamais pins, disposent l'espiit à chercher 
un sens moral dans tout le récit développé antérieurement. 
Le lecteur commence dès lors à considérer le Corbeau 
comme emblématique; — mais ce n'est que juste au der- 
nier vers de la dernière stance qu'il lui est permis de voir 
distinctement l'intention de faire du Corbeau le symbofe 
du Souvenir junèbre et éternel : 

«Et le corbeau, immuable, est toujours installé, tou- 
jours installé sur le buste pâle de Paflas, juste au-dessus 



LA GENESE D'UN POEME. 1 77 

de la porte de ma chambre, et ses yeux ont toute la 
semblance des yeux d'un démon qui rêve; et la lumière 
de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur 
le plancher; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui 
gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s'élever, — 
jamais plus!» 



APPENDICE A EUREKA 



I SO APPENDICE A EUREKA. 



AVERTISSEMENT DU SCOLIASTE. 



Depuis la mort de Poe, plusieurs documents ont vu le jour en Amé- 
rique, qui ont trait à EUREKA : 

a. Un relevé des Corrections manuscrites figurant sur l'exemplaire 
personnel de l'auteur, et effectuées par celui-ci en vue d'une nouvelle 
édition ; 

b. Des extraits d'une lettre de Poe à G. W. Eveletb, en date du 
2 o février i8j8, constituant des Addenda; 

c. Des Notes préparatoires. 

Ces documents divers, qui n'ont pas été connus de Baudelaire , apportent 
quelques indications ou rectifications. Nous avons donc cru utile de les 
recueillir ici en Appendice, d'après l'excellente Virginia Edition de 
James H. Harrison : The Complete Works of Edgar Allan 
Poe, Thomas Y. Crowell and Co, New York, — d'autant qu'à notre 
connaissance du moins ils n'avaient jmnais été traduits en français. 

D'autre part , ayant constaté que la première question qui se pose à 
l'esprit du lecteur est celle du crédit que mérite Eureka du point de vue 
scientifique, il nous a paru intéressant de reproduire une note motivée 
de M. Edmond Bauer, professeur suppléant de Physique au Collège de 
France, qui y répond précisément. Cette note avait paru dans l'ouvrage 
monumental de Marie Bonaparte : Edgar Poe (Les Editions Denoël 
et Steele, s. d.) , t. II , p. j6$-j6y. Elle était alors établie par rapport au 
texte de l'auteur; nous l'avons seulement modifiée , avec la gracieuse auto- 
risation de la Princesse et l'obligeant concours du Professeur, dans la 
mesure où il était nécessaire pour l'adapter à celui de Poe et de Baude- 
laire. 

J. C. 



CORRECTIONS MANUSCRITES DE POE. I 8 I 



CORRECTIONS MANUSCRITES DE POE. 

Beaucoup sont d'ordre syntaxique ou typographique, — substitution d'une 
préposition à une autre, de lettres majuscules à des minuscules, changements 
dans la ponctuation, etc., et n'intéressent que le texte anglais. Celles-là, nous 
les négligeons. Nous donnons seulement ici celles qui, le traducteur les eût-il 
connues, auraient pu entraîner une modification dans sa version. 

Le membre de phrase placé à gauche du signe d'égalité reproduit le texte 
de Baudelaire; celui qui est placé à sa droite, ce même texte modifié par 
nous en tenant compte des corrections manuscrites de Poe. 

Page 12, I. 22-24 : toutes les fois qu'il sera employé dans cet essai sans 
qualificatif, j'entends désigner = lorsqu'il sera employé dans cet 
essai sans qualificatif, j'entends désigner dans la plupart des cas. . . 

1. 28 : je me servirai = je me servirai dans la plupart des cas. . . 

Page 25, I. 20-21 : Cette épître si étrange et même passablement im- 
pertinente = cette épître très étrange sinon impertinente;... 

Page 27, 1. 21 : dont les équivalents existent dans toutes les langues 
= dont les équivalents existent dans presque toutes les langues,... 

Page 33, I. 17 : contentons-nous aujourd'hui de supposer = conten- 
tons-nous de supposer... 

Page 34, I. 2-3 : primitivement et individuellement ? = primitivement ? 

I. 27 : iangue humaine = langue humaine. Si cependant, au 

cours de cet Essai, je réussis à montrer que toutes choses ont pu 
être construites avec la Matière dans son extrême état de Simpli- 
cité, nous arrivons directement à l'inférence qu'elles ont été effec- 
tivement ainsi construites, du fait de l'impossibilité d'attribuer la 
surérogation à l'Omnipotence. 

,Page 35, I. 33 : supposons, irradié sphériquement = supposons que 
rayonné, émis sphériquement [irradiated remplacé par radiated]. 

Page 36, 1. 28 : la variété' de l'unité = la multiplicité de l'unité, — 

Page 38, 1. 6: les atomes irradiés = les atomes émis par rayonnement ; — 



I 82 APPENDICE X EUREKA. 

Page 39, 1. 5 : Pour l'accomplissement efficace et complet du plan = 
Pour l'accomplissement efficace du plan,... 

Page 4.1, I. 12 : J'ai affirmé = J'ai suggéré. . . 

Page 43, 1. 27 : entre la Gravitation = entre la Gravité... 

Page 44, I. 32 : V mêmes endroits, nos .Votes ef Eclaircissements. 

Page 4.5, I." 13 : Y. mêmes endroits, nos .Yofei et Eclaircissement <. 

Page 4.7, 1. 12-13 : °l ue cnac l ue atome tendait = que chaque atome 
tend.. . 

-^ — 1. 22-23 : les forces de l'imagination humaine = les forces 
de l'imagination. 

Page 49, 1. 11 : comme ayant été irradiés d'un centre = comme ayant 
été émis sphériquement , . . . 

Page 50, 1. 5-6 : vers leur centre général d'irradiation = vers leur 
centre général de rayonnement [irradiation remplacé partout par 
radiation~\. .. 

Page 51, 1. 1 : la gravitation newtonienne = la Gravité newto- 
nienue. .. 

1. c : des intelligences humaines profondes = des intelligences 

profondes. . . 

Page 54., 1. 2j : celle de l'irradiation = celle du rayonnement. 

1. 27 : le résultat d'une irradiation = le résultat d'un rayonne- 

ment. .. 

1. 29 : les lois de l'lrraaWion = les lois du rayonnement... 

Page 55, 1. 10 : l'irradiation = le rayonnement. . . 

[Au cours des pages suivantes, les mots irradiation, irradiated, 
dans le texte de Poe, sont remplacés partout par radiation, radiated , 
c'est-à-dire que, dans le texte français, il faudrait lire rayonnement, 
émis par rayonnement , au lieu de irradiation et irradié.] 



CORRECTIONS MANUSCRITES DE POE. I 8 3 

Page 56, i. 19-20 : [Ici _Poe fait les corrections qu'avait devinées Bau- 
delaire, remplaçant l'impartait par le présent. — V. nos nclair- 

cisnments.] 

Page ^7, 1. 12-13 ■ ^ u s )' steme évident d'infinie complexité = du sys- 
tème d'infime complexité... 

Page 58, I. 2-3 : par une telle inégalité, par de telles particularités, 
par de telles saillies... —.par de telles particularités, par une telle 
inégalité, par de telles saillies... 

Page 61, I. 7 : [note manuscrite à laquelle renvoie le mot possibilité] : 
Décrire le cours entier du phénomène comme un jaillissement 
instantané. 

Page 62, I. 4, : des carrés des distances — des carrés des distances, ou, pour 
particulariser, la force avec laquelle chaque atome individuel a été projeté 
à sa position dans la sphère , a été directement proportionnelle au carré de 
la distance qui sépare cet atome, dans la dite position, du centre de la 
sphère. 

Page 65, 1. 6 : jusqu'à la circonférence == jusqu'à la surface. . . 

1. 7 : sur toute autre ligne droite = sur toute autre ligne droite 

joignant cet atome à un point quelconque de la sphère, — 

Page 66, 1. 33 : [circumference remplacé par surface]. 

Page 70, I. 3 : Et si maintenant, par pur amour de la chicane, on ob- 
jecte = Et si maintenant on objecte... 

Page 71,1. 33-p. 72, 1. 1 : que nous nommons habituellement Gravi- 
tation =' que nous nommons habituellement Gravité [le premier 
texte de Poe donnait également Gravité, et non gravitation]. 

Page 72, I. 5-6 : de distribution généralement égale = de distribution 
égale. . . 

- I. 27 : il est suffisamment clair = il est clair... 

Page 73, 1. 16-17 ' c est unc P ure sott ^ se — cest unc pure _/o/i>. . . 



I 84 APPENDICE À EUREKA. 

Page 74, I. 3-4 : ou coalescences — non pas fusions — d'atome à 
atome = ou coalescences d'atome à atome. . . 

Page 75, I. 12-14 : l'Univers proprement dit, — cette sphère Univer- 
selle, cet omni-compréhensif et absolu Kosmos qui forme le sujet de 
mon présent discours = l'Univers astral. 

1. 1 8 : aucune base quelconque , par induction ou par déduction , 

une grande partie = aucune base quelconque, l'une ou l'autre, une 
grande partie. . . 

Page 76, 1. 6 : et sa périphérie s'étendant = et sa surface s'étendant... 



— 1. 14-15 : par une nébulosité visible, palpable, ou appréciable 
d'une manière quelconque = par une nébulosité appréciable d'une 
manière quelconque. 

1. 27 : tout atome situé à la circonférence = tout atome situé à la 



surface. 

Page 79, 1. 9 : [Ici se trouve la note suivante .] quand ce livre 
fut envoyé à l'imprimerie, l'anneau de Neptune n'avait pas encore 
été positivement déterminé. 

Page 80, 1. 9-10 : sept bandes uniformes = sept bandes non uni- 
formes,.. 

1. 33 : buit= neuf. .. 



Page 81, 1. 2 : huit fragments = neuf fragments, .. . 

1. 3 : pour absorber les autres. [Le dernier mot renvoie à la 



note suivante : Un autre astéroïde découvert depuis que l'ouvrage 
a été imprimé.] 

Page 83, note : provenant de {'inclinaison de l'axe de la planète == 
provenant du bouleversement [en français chez Poe] de l'axe déjà 
planète. 



CORRECTIONS MANUSCRITES DE POE. I 8 J 

Page 86, I. 19-20 : de son aggregation, a dû = de sa consolidation, 
a dû,. . . 

I. 21 : incandescent peut-être; et = incandescent; et... 

Page 87, I. 12-13 : Que notre lune soit fortement lumineuse = due 
notre lune soit lumineuse,... 

Page 89, I. 29 : en accord précis avec = en accord avec. .. 

Page 90, I. 27 : aussi complète qu'une démonstration peut l'être, 
incontestable = aussi complète qu'ure démonstration peut l'être, 
empiriquement démontrée, incontestable. 

Page 93, note, dernière ligne : même alors? = même alors? Les ré- 
centes expériences de Comte, cependant, sont à la théorie de Laplace ce que 
celles de M askelyne furent à la Newtonienne. 

Page 97, I. 16 : Imaginons, pour le moment, = Imaginons, imaginons 
simplement, pour le moment. 

Page 98, 1. 13 : seize = dix-sept... 

Page 99 , 1. 9 : l'Univers sous l'aspect = l'Univers astral sous l'aspect. . . 

Page 100, I. 15 : l'Univers = l'Univers astral. . . 

I. 3 1 : un groupe de groupes = un groupe irrégulièrement spbé- 

rique de groupes. 

Page 10 1, I. 19 : seize secondaires = dix-sept secondaires... 

Page 10^., I. 1 : est l'Univers = est l'Univers astral. 

I. 21 : comme'faisant partie intégrante de = comme ne faisant 



qu'une portion de. 

Page 105, 1. 15-16 : chaque corps de la Terre tendaïf = chaque corps 
de la Terre tend. . . 

Page 107, I. 28 : ils ne pourraient = ils ne peuvent. . . 

Page 108, I. 2^ : seize = dix-sept... 



I 86 APPENDICE À EUREKA. 

Page no, 1. 8 : Elles régissent l'Univers = Elles régissent l'Univers 
astral. 

Page m, 1. 15 : les huit astéroïdes = les neuf astéroïdes. . . 

Page 1 14, 1. 16 : dans sa périphérie = dans sa surface. . . 

Page 115, 1. 11- 12 : [V. Notes et Eclaircissements, même endroit.] 

■ 1. 24. : la circonférence de son orbite = son orbite. . . / 

Page 116, I. ^-6 : au delà de l'orbite de Mars, — de Jupiter, — 
d' Uranus, = au delà de l'orbite de Mars, — des astéroïdes, — de 
Jupiter, — de Saturne,... 

Page 122, 1. 22 et 28 : l'Univers = l'Univers astral... 

Page 123, 1. 4-5. [V. Notes et Eclaircissements, même endroit.] 

Page 125, 1. 16 : ici. 

Page 132,1. 24 : id. 

Page 14.1, 1. 16 : avec une vélocité mille fois = avec une vélocité un 
million de fois. . . 

1. 18 : et à la véhémence spirituelle de leur appétit pour l'Unité, 

— et à leur spirituelle passion pour l'Unité,... 

1. 2^-26 : comme constituant et remplissant l'Univers? = 

comme remplissant et constituant l'Univers? 

Page 142, 1. 16 : montant ainsi jusqu'à — montant ainsi manifeste- 
ment jusqu'à... 

Page 145, 1. 18 : par de tels rêves — par de tel/es ombres, — 

1. 20 : Pendant notre jeunesse = Pendant notre Jeunesse... 

Page 147, l. 30 : l'Univers = l'Univers astral... 



ADDENDA. 1 87 

Page 148, I. 11 : plus ou moins conscientes = plus ou moins, et plus 
ou moins manifestement conscientes,... 

Note. [V. Notes et Eclaircissements sur la p. 148.] 



ADDENDA*. 

Je présume que vous avez vu dans les journaux quelques comptes 
rendus de ma récente conférence sur l'Univers. Cependant vous 
n'avez pu vous faire aucune idée de ce qu'elle fut d'après ce qu'ils 
en ont dit. Tous l'ont vantée, autant que j'ai vu jusqu'ici. Mais tous 
l'ont absurdement dénaturée. Pour augmenter votre chance de com- 
prendre ce que j'ai réellement dit, je joins ici un libre résumé de mes 
propositions et conclusions. 

En passant, dans la crainte de vous voir inférer que mes vues en 
détail soient les mêmes qu'on trouve avancées dans l'Hypothèse Nébu- 
laire, je me hasarde à vous présenter que'ques addenda dont j'avais 
jeté la substance sur le papier, il y a déjà plusieurs années, bien 
qu'ils n'aient jamais été publiés, — sous le titre de : 

UNE PRÉDICTION. 

«Dès le commencement du prochain siècle, il s'imprimera couram- 
ment que le soleil, à l'origine, s'est condensé d'un seul coup (et non 
graduellement, comme l'a supposé Laplace), jusqu'à son volume le 
plus réduit; que, condensé de la sorte, il a tourné sur un axe; que 
cet axe de rotation n'était pas son centre de figure (i) , si bien qu'il ne 
décrivait pas seulement un mouvement de rotation, mais aussi un 
mouvement de révolution sur une orbite elliptique (la rotation et la 
révolution ne font qu'un, mais je les sépare ici pour la commodité 
de l'exposé); qu'ainsi formé et ainsi tournant, il était en feu et projeta 
dans l'espace sa substance à l'état de vapeur, cette vapeur s'étendant 
surtout sur le flanc de son plus grand hémisphère (equatorial) ( ' 2 ', 

* Les notes placées sous les Addenda sont de M. Edmond Bauer. 

111 N'était pas un de ses diamètres (sens probable). 

121 Le plus grand hémisphère, probablement la plus grande des calottes sphé- 
riques que l'on obtient en coupant la sphère par un plan passant par l'axe de 
rotation excentré et normal au diamètre rencontrant cet axe. 



I 88 APPENDICE A EUREKA. 

partie à cause de ses dimensions, mais principalement parce que la 
force du feu y était plus grande; que, à point nommé, cette vapeur, 
qui n'avait pas alors été forcément portée à la place que Neptune 
occupe aujourd'hui, se condensa en cette planète; que celle-ci prit, 
comme il est naturel , la même forme que le Soleil , — forme qui 
fit de sa rotation une révolution sur une orbite elliptique; que, 
en conséquence d'une telle révolution — du fait qu'elle est ramenée 
en arrière à chaque révolution diurne, — la vitesse de ses révolutions 
annuelles n'est pas aussi grande qu'elle le serait si elle dépendait uni- 
quement de la vitesse de rotation du Soleil (troisième loi de Ke- 
pler) W; que sa forme, en agissant sur sa rotation — sa moitié la 
plus lourde, à tourner en bas vers le soleil, gagne une impulsion 
suffisante pour l'entraîner au delà de la ligne directe d'attraction et 
rejeter son centre de gravité vers l'extérieur — lui permit d'éviter la 
chute sur le Soleil' 2 '; que Neptune reçut, pendant des âges et des 
âges, la chaleur du Soleil, laquelle pénétra jusqu'à son centre, engen- 
drant éventuellement des volcans avec projection consécutive de 
vapeur, et vaporisa des substances à sa surface jusqu'à ce que finale- 
ment ses lunes et son anneau gazeux (s'il est vrai qu'il en ait un) 
fussent constitués; que ces lunes prirent des formes elliptiques, effec- 
tuèrent un mouvement de rotation et un mouvement de révolution , 
tout à la fois, furent maintenues sur leurs orbites mensuelles par la 
force centrifuge acquise dans leurs orbites diurnes (3 ', ei , pour faire 
leurs révolutions mensuelles, demandèrent plus de temps qu'elles 
n'en eussent demandé si elles n'avaient pas eu de révolutions diurnes. 
«J'en ai assez dit, sans parler des autres planètes, pour vous donner 
une idée de mon hypothèse, et c'est là tout ce que je prétendais. Je 
n'avais pas dessein de vous en prouver le caractère raisonnable; car, 
en fait, de preuve, je n'en ai point, si ce n'est que de temps à autre 
elle volète sous la forme d'une ombre, dans mon cerveau (4 >. 



<'> Troisième loi de Kepler : les carrés des temps des révolutions planétaires 
sont comme les cubes de leur distance moyenne du soleil. 

(2) Ces conceptions sont des plus étranges. Poe méprisa évidemment les 
lois expérimentales élémentaires de la mécanique. _y 

(5) Autre manière d'exprimer la tliéorie (?) à laquelle se rapporte la note 
précédente. 

'*' «I did not design to offer any evidence of its reasonableness; since 
I have not, in fact, any collected, excepting as it is flitting, in tbe shape of 
a shadow, to and fro within my brain.» 



ADDEiNDA. I 8p 

«Vous percevez mon attachement à l'idée que notre lune doit 
accomplir sa rotation sur son axe plus fréquemment qu'elle ne fait sa 
révolution autour de son corps générateur M, le cas étant le même 
pour les lunes qui accompagnent Jupiter, Saturne et Uranus. 



«Depuis que j'ai écrit ce qui précède, un examen plus attentif de 
la matière m'a conduit à modifier tant soit peu mon opinion sur l'ori- 
gine des satellites, — c'est-à-dire que maintenant je suis porté à 
croire qu'ils ont été formés non pas de la vapeur émise au cours 
d'éruptions volcaniques et simplement diffusée sous l'action des rayons 
solaires, mais d'anneaux de vapeur qui étaient demeurés dans les 
espaces interplanétaires après la précipitation des planètes principales. 
II n'y a pas d'insurmontables obstacles à concevoir que les pierres 
météoriques et les étoiles filantes trouvent leur origine dans la ma- 
tière expulsée des volcans et par l'évaporation normale ; mais il est 
difficilement admissible que cette matière ait été produite de la sorte 
en quantité suffisante pour constituer un corps considérable au point 
que la force centrifuge résultant de sa rotation lui permette de résister 
au pouvoir absorbant de la rotation de son générateur. L'événement 
impliqué peut ne pas avoir lieu avant le moment où les planètes sont 
devenues des soleils embrasés par accumulation du calorique de leur 
propre soleil qui, gagnant de leur centre à leur surface, lors du cataclysme 
final portera tous les «éléments» à la fusion et fera éclater les plus solides 
assises comme un simple rouleau de parchemin (2) . 

«Le Soieil forme, en tournant, un tourbillon dans I'éther qui l'en- 
vironne. Les planètes ont leurs orbites, à l'intérieur de ce tourbillon 
et à différentes distances de son centre, de telle sorte que leurs ten- 
dances à être absorbées par lui sont, toutes choses égales d'ailleurs, 
inversement proportionnelles à ces distances; car c'est à la longueur 
et non pas à la surface que se mesure le pouvoir absorbant le long 
des orbites. Chaque planète triomphe de cette tendance, — c'est- 
à-dire demeure sur son orbite — par l'effet d'un contre-tourbilion 
engendré par sa propre rotation. La force d'un tel contre-tourbillon 



(') ? 

( '' In tie lonesome latter days... a [rolled] scroll... expressions bibliques. 



IpO APPENDICE A EUREKA. 

est mesurée par le produit de la densité de la planète qui l'a engendré 
et de sa vitesse rotatoire, — vitesse qui dépend non de la longueur 
de la circonférence équatoriale de la planète, mais de la distance que 
parcourt un point donné de l'équateur pendant une période de rota- 
tion W. 

« Ainsi donc , si Vénus et Mercure , par exemple , tournent maintenant 
encore sur les mêmes orbites où ils ont commencé leurs révolutions, 

— celle de Vénus se trouvant à 68 millions de milles et celle de 
Mercure à 37 millions de milles du centre du tourbillon solaire; 

— si Vénus a un diamètre 2 lois - plus grand que celui de Mercure, 

et une densité égale à la densité de celui-ci; et si la vitesse de rota- 
tion de l'équateur de Vénus est de 1.000 milles par heure; celle de 
l'équateur de Mercure sera de i.900 milles par heure, ce qui donne 
à son orbite de rotation un diamètre de 14.500 milles, — soit environ 
5 fois son propre diamètre l - ; . Mais je passe sur ce point sans l'exami- 
ner plus avant. Qu'il y ait ou n'y ait pas, dans les conditions relatives 
des planètes, une différence suffisante pour causer, quant aux. éten- 
dues de leurs périphéries de rotation, une diversité telle que je l'ai 
indiquée, en tout cas chaque planète doit être considérée comme 
ayant, toutes choses égales d'ailleurs, une résistance tourbillonnaire 
inversement proportionnelle à sa distance au centre du tourbillon so- 
laire {3) ; de telle sorte que, si elle vient à être déplacée soit en deçà 
soit au delà de sa position, elle augmenterai proportion ou dimi- 



ll) ~"Dans tout ce qui suit, il faut distinguer la rotation des astres sur eux- 
mêmes et leur révolution autour du soleil ou du centre qui les attire. Si nous 
comprenons cette dernière définition de la vitesse rotatoire, elle est liée à 
l'hypothèse que les planètes tournent autour d'un axe excentré. L'orbite de rota- 
tion est la courbe décrite par un point de l'équateur (le plus éloigné de 
l'axe de rotation?), ou l'orbite des points extrêmes de son contre-tour- 
billon. 

'*' Raisonnement et conclusion incompréhensibles. 

l3) Le texte anglais est terriblement confus : Whether there is or is not a 
difference in the relative conditions of the different planets, sufficient to cause 
such diversity in the extents of their peripherics ot rotation as is indicated, 
still each pianet s to be considered to have, other things equal, a yorticial 
resistance bearing the ame proportion inversely to that of every other 
planet which its distance from the centre of the solar vortex bears to the 
distance of every other from the same;... — Nous avons simplifié en 
traduisant. 



ADDENDA. Kj [ 

nuera cette résistance soit en accélérant, soit en ralentissant sa vitesse 
de rotation ' . 

«Ainsi donc, Mercure, s'il était à la distance de Vénus, accomplirait 

sa rotation sur une orbite égale seulement aux j~ de celle où il tourne 

et sa force centrifuge dans le même cas serait seulement les -^ de celle 

qu'il possède en fait - ; ainsi la capacité qu'il a, tant qu'il occupe sa posi- 
tion susdite , de résister à la poussée en avant du tourbillon solaire, — capa- 
cité qui l'empêche de parcourir toute sa distance (cercle) derrière son 
centre de rotation et ainsi augmente sa vélocité sur son orbite an- 
nuelle, — serait seulement des |jj de ce qu'elle est à la place qu'il 
occupe réellement. Mais cette poussée en avant, à la distance de 
Vénus, est seulement les -^ de ce qu'elle est à la distance de Mer- 

cure. Donc Mercure, avec sa propre' vitesse rotatoire sur lui-même, 
s'il était sur l'orbite annuelle de Vénus, ne s'y déplacerait que 

^ fois moins vite que Vénus; tandis que Vénus, avec sa vitesse ro- 
tatoire, si elle était sur l'orbite annuelle de Mercure, s'y déplacerait 

68 ... . , . , ,,.68 68 

— tois plus vite que sur son orbite propre — c est-a-dire — X — 
37 . 37 3" 

plus vite que Mercure sur cette même orbite (l'orbite annuelle de 

Vénus); — il résulte de cela que la racine carrée de — mesure le 

rapport de vitesse de Mercure sur sa propre orbite annuelle avec sa 
propre célérité rotatoire, à celle de Vénus sur son orbite annuelle 
avec sa propre célérité rotatoire, — ce qui est conforme aux faits. 
«Telle est mon explication de la première ' et de la troisième lui 



L édition Woodberrv montre l'addition suivante : «Comme la période 
de rotation doit être fatalement la même dans les deux cas, la plus grande 
OU moindre vitesse ne peut être produite que par l'allongement ou le rac- 
courcissement de la circonférence décrite par la rotation». (Cité par Har- 
rison.) 

<*' Le sens de ce qui suit est si obscur que nous ne nous flattons pas de 
lavoir discerné. Nous nous contentons de traduire aussi littéralement que 
possible sous toutes réserves. 

Nous avons donné plus haut le texte de la 3' loi de Kcpkr. Voici celui 
de la 1" : Les orbites planétaires sont des ellipses, dont le soleil occupe un 
des foyers. 



192 APPENDICE A EUREKA. 

de Kepler, qui ne peuvent pas être expliquées sur la base de la théorie 
newtonienne. 

«Deux planètes formées de masses de vapeur solaire lancées sur 
une même orbite effectueraient leur mouvement de rotation selon la 
même ellipse (1 > avec des vélocités proportionnelles à leurs densités, 

— c'est-à-dire que la plus dense tournerait le plus vite; car, en se 
condensant, elle aurait descendu vers le Soleil. Par exemple, suppo- 
sons que la Terre et Jupiter soient deux planètes occupant une seule 
orbite. Le diamètre de la première est (en chiffres ronds) de 
8.000 milles; sa période de rotation, 24, heures. Le diamètre de la 
seconde 88.000 milles; sa période 9 heures et demie. L'anneau de 
vapeur dont a été formée la Terre était d'une certaine largeur (per- 
pendiculaire); celui dont a été formé Jupiter était d'une largeur plus 
grande. Au cours de la condensation, les sources d'éther gisant parmi 
les particules (ces sources ayant été latentes avant que la condensa- 
tion commençât) furent libérées, leur nombre, le long de toute ligne 
radiale donnée, étant égal à celui des interstices entre toutes les 
couples de particules situées sur cette ligne. Si les deux condensations 
s'étaient effectuées dans le simple rapport des diamètres, Jupiter 
aurait créé seulement 11 fois autant de sources que la Terre, et sa 
vélocité aurait été seulement onze fois la vélocité de celle-ci. Mais le 
fait que, chez la Terre, la précipitation des particules fut achevée 
quand elles étaient arrivées à un stade tel qu'il fallait vingt-quatre 
heures à son équateur pour boucler son circuit complet, tandis que 
chez Jupiter la précipitation des particules s'est poursuivie jusqu'à ce 
que son équateur, pour effectuer sa révolution, n'ait besoin que des 

- de la période nécessaire à la Terre, montre que le nombre des 
sources, chez lui, augmenta dans un rapport complémentaire de 
2 -, portant dans l'espèce sa vitesse et sa force tourbillonnaire à 

2 - X 1 1 = 27 fois la vitesse et la force de la Terre. 

2 ' 

«Donc les densités des planètes sont en raison inverse de leurs 
périodes de rotation; leurs vitesses rotatoires et l'intensité de leur 
force centrifuge sont, toutes choses égales d'ailleurs, en raison directe 
de leurs densités. 



(l) Ellipse rotatoire est probablement équivalent à tourbillon planétaire. 



ADDENDA. 1 93 

«Deux planètes effectuant leur révolution sur une seule orbite 
s'approcheraient du Soleil dans leur rotation, par conséquent élargi- 
raient leurs ellipses rotatoires, par conséquent accéléreraient leurs 
vélocités rotatoires, par conséquent augmenteraient leur pouvoir de 
résistance à l'influence du tourbillon solaire, en raison inverse des 
produits de leurs diamètres par leurs densités, — c'est-à-dire que la 
planète la plus petite et la moins dense, ayant à résister à la même 
influence que l'autre, multiplierait le nombre de ses sources résis- 
tantes dans le rapport du diamètre et de la densité de l'autre à ses 
propres densité et diamètre. Ainsi la Terre, dans l'orbite de Jupiter, 
aurait à effectuer sa rotation dans une ellipse 27 fois plus grande 
qu'elle-même, pour mettre son pouvoir en correspondance avec celui 
de Jupiter. 

«Donc les largeurs, dans une direction perpendiculaire, des ellipses 
rotatoires des planètes dans leurs orbites respectives, sont en raison 
inverse des produits obtenus en multipliant l'un par l'autre les den- 
sités des corps, leurs diamètres et leurs distances au centre du tour- 
billon solaire. Ainsi le produit de la densité de Jupiter par son dia- 
mètre et sa distance étant (2 fois- x 11 fois X 5 -=) 140 fois le 

produit des densité, diamètre et distance de la Terre, a largeur de 
l'ellipse de celle-ci est d'environ 1. 120.000 milles; ceci naturellement 
en se basant sur le fait que l'ellipse de Jupiter coïncide précisément 
avec son propre diamètre equatorial. On remarquera que ce phéno- 
mène, en dernière analyse, est caractérisé parle fait que la vitesse rota- 
toire (donc la force tourbillonnaire) varie en raison exactement inverse 
de la distance. Donc, puisque le mouvement sur l'orbite est une part 
du mouvement rotatoire — étant l'allure à laquelle le centre de l'ellipse 
rotatoire est porté le long de la ligne qui marque l'orbite — et puisque 
ce centre et le centre de. la planète ne coïncident pas, le premier 
étant le point autour duquel tourne le second, causant de ce fait une 
perte relative de temps qui est en raison inverse de la racine carrée 
de la distance, comme je l'ai montré plus haut; la vitesse dans l'or- 
bite est en raison inverse de la racine carrée de la distance. Démons- 
tration. — La période orbitale de la Terre contient 365 - de ses pé- 
riodes rotatoires. Durant celles-ci, son équateur parcourt une 
distance de M. 120.000 x — X 365 - =j environ 1.286 millions 
de milles; et le centre de son ellipse rotatoire une distance de 



1^4 APPENDICE À EUREKA. 

(95.000.000 X 2 X — = ] environ 597 millions de milles. La période 

orbitale de Jupiter a (365 - X 2 - X 12 années = ) environ 10.957 
de ses périodes rotatoires, durant lesquelles son équateur parcourt 
(688.000 X — X 10.957 = ) em 'i r °n 3-°5° millions de milles; et le 
centre de son ellipse rotatoire environ le même nombre de 
milles (490.000.000 X 2 X—). En divisant cette distance par 12 

/3. O5O.OOO. 000\ T j T j 11 I T • 

I 1 on a la longueur du double voyage de Jupiter pen- 
dant une des périodes orbitales de la Terre, soit 254 millions de 

milles. Le rapport des vitesses sur l'ellipse (— j est donc de un 

peu plus de 5 à 1, par conséquent est en raison inverse des distances, 
et le rr.pport des vitesses sur l'orbite (— -) un peu plus de 2 à 1, 
donc en raison inverse des racines carrées des distances. 



«La période de rotation du Soleil étant de 25 jours, sa densité est 
seulement — de celle d'une planète ayant une période de 24 heures 

— celle de Mercure par exemple. II en résulte que Mercure a, pour l'ob- 
jet maintenant en vue, virtuellement, un diamètre égal à un peu plus 

. I , , . . ~ , .. /888.OOO 3Î-420 888.000 \ 

de — de celui du boleil ( = 2 «.£20; ^-^ — = 1 1,04; s — — I 

12 \ 25 JJ J 3.000 T 11,84 / 

— disons 75.000 milles. 

«Ici nous avons une idée de la planète dans la mi-phase, si l'on 
peut ainsi dire, de sa condensation — après la disjonction de l'an- 
neau vaporeux qui devait la produire, et juste au moment où elle 
prit sa forme sphérique. Mais avant qu'elle arrivât à cette phase, sa 
forme était celle d'un disque dont le diamètre vertical est identifiable 

avec la périphérie du globe ( 75.000 X — =) 236 mille milles. 

A moitié chemin vers le bas de ce diamètre, le corps s'établit dans 
son orbite (originelle) — ou plutôt s'y serait établi, eût-il été le 



ADDENDA. 195 

seul, en dehors de son générateur, dans le Système Solaire — une 
orbite qui était à [ -?— '■ = 1 118.000 milles de l'équateur du 

Soleil, et à (1 18.000 -j '■ — -=) 562 mille milles du tourbillon 

solaire. A cela il faut ajouter, successivement, les longueurs des 
demi-diamètres des roues de Vénus, de la Terre, etc., à mesure 
qu'on s'éloigne du centre du Système Solaire. 

«Donc les distances originelles des planètes ou, plus précisément, 
les largeurs prises du centre commun aux limites extrêmes de leurs 
anneaux de vapeur sont déterminées. En les prenant pour bases, on 
peut en déduire les distances actuelles. Voici un simple schéma du 
raisonnement : Neptune occupa son orbite le premier; Uranus prit 
alors la sienne. L'effet des deux corps venant en plus étroite 
conjonction fut celui qui serait obtenu en rapprochant chacun 
d'eux, dans la même mesure, du centre du tourbillon solaire. Chacun 
agrandit son ellipse rotatoire et augmenta sa vitesse rotatoire dans 
le rapport du décroissemcnt de la distance. Un résultat secondaire 

— la conséquence finale — de cet élargissement et de cet accroisse- 
ment, fut la propulsion de chacun en dehors, la racine carrée du 
décroissement relatif étant la mesure de l'espace à travers lequel 
chacun fut jeté. Le résultat primaire, naturellement, fut que chacun 
se trouva attiré au dedans ; et l'on est fondé à présumer qu'il y eut 
des oscillations vers le dedans et le dehors, vers le dehors et vers le 
dedans, pendant plusieurs périodes consécutives de rotation. II est 
probable — à tout le moins ce n'est pas manifestement improbable 

— que, au cours des oscillations au travers des débris des anneaux 
de vapeur (à supposer que ceux-ci n'eussent pas été complètement 
recueillis dans la composition des corps), des portions de la vapeur, 
en tourbillonnant, devinrent des satellites, puis suivirent les planètes 
dans leur dernier élan vers l'extérieur. 

«L'anneau de Saturne (je ne fais pas allusion aux anneaux existant 
actuellement) aussi bien que celui de chacune des autres planètes 
après Saturne, tandis qu'il était graduellement rejeté loin de l'équa- 
teur du Soleil, fut emporté dans le sillage de son prédécesseur immé- 
diat, la distance étant ici le plein quotient (non la racine carrée du 
quotient) obtenu en divisant par la largeur jusqu'à sa propre péri- 
phérie celle qui s'étendait jusqu'à la périphérie de l'autre. Ainsi, 
calculant pour Uranus une largeur de 17 millions de milles et pour 
Saturne une largeur de 14 millions, ce dernier (encore dans son état 



196 APPENDICE A EUREKA. 

vaporeux) fut amené au dehors (par une sorte d'attraction capil- 
laire) — fois moins loin que le premier (après condensation) n'avait 

été entraîné par l'influence tourbillonnaire de Neptune. Le nouveau 
corps et ies deux plus anciens interchangèrent leurs forces, et une nou- 
velle avance (de tous trois) vers l'extérieur fut accomplie. Combi- 
nant tous les astéroïdes en un des Neuf grands Pouvoirs, il y eut huit 
étapes dans le mouvement général à partir du centre; et, en admet- 
tant que nous avons exactement les diamètres et les périodes rota- 
toires (c'est-à-dire les densités) de tous les participants à ce mou- 
vement, la mesure de chaque étape en particulier et de toutes les 
étapes mises ensemble, peut être calculée exactement.» 



I 

NOTES PREPARA TOIRES <">. 

1 . Il observa la lune à l'âge de 2 jours 1/2, — le soir, tout de suite après 
le coucher du soleil, avant que sa partie obscure fût visible, et conti- 
nua de l'observer jusqu'à ce qu'elle le devînt. Les deux cornes appa- 
rurent, s'effilant dans un prolongement très aigu et pâle, chacune 
montrant sa plus lointaine extrémité faiblement éclairée par les rayons 
du soleil avant qu'aucune partie du sombre hémisphère fût visible. 
Bientôt après, le sombre limbe tout entier apparut, illuminé. Ce pro- 
longement des cornes au delà du demi-cercle doit provenir, pense-t-il, 
de la réfraction des rayons solaires par l'atmosphère lunaire. Il cal- 

111 Dans la Virginia Edition, on lit à la suite de ces documents : 

Note. — Ces notes de la main de Poe ont été trouvées parmi les manuscrits qui 
sont en la possession de Mrs W. M. Griswold, Cambridge, Mass. Selon toute appa- 
rence il y faut voir le résultat de recherches entreprises par l'auteur en vue de Hans 
Pjaall ou d'Eurcba, plus probablement en vue d'Eureba. La mention : Notes sur Eureka 
figure sur le manuscrit, mais non de l'écriture de Poe. Comme on le voit, ce sont là 
des notes inachevées, recueillies à l'intention de quelque ouvrage astronomique. On ne 
sait trop qui désigne le « Il » par quoi elles commencent. Ces notes sont écrites au 
crayon, dans des caractères bien lisibles et élégants, aux deux faces de quatre feuil- 
lets 1/2... A la fin, trois ou quatre signatures de Poe, à l'encre, évidemment griffon- 
nées pendant un moment de rêverie. 



MOTES PREPARATOIRES. I 97 

cule aussi que la hauteur de l'atmosphère, qui réfracte assez de lumière 
sur son sombre hémisphère pour produire un crépuscule plus lumi- 
neux que la lumière rétléchie par la terre quand la lune se trouve à 
environ 32°de son renouvellement, doit être de 1356 pieds de Paris, 
et que la plus grande hauteur susceptible de réfracter les rayons du 
soleil est de 5.376 pieds. 

2. Au cours d'une occultation des satellites de Jupiter, le troisième 
de ceux-ci disparut après avoir été indistinct pendant environ 1 ou 
2 secondes de temps; le 4.' devint indiscernable près du limbe; ceci 
ne lut pas observé des deux autres. Pbil. Trans, vol. 82 pr. 2 art 16. 

La surlace de la terre s'étend sur 199.512.595 milles cariés. 

La quantité de matière dans le soleil est plus de 200.000 lois celle 
de la terre, il est 1.^.1 0.200. fois plus gros qu'elle. 

11 faudrait 90.000 lunes (elles rempliraient le ciel entier) pour 
égaler la lumière du soleil même par un jour nuageux. L'altitude des 
marées à la surface de la lune doit être de 93 pieds et par conséquent 
le diamètre de la lune, perpendiculaire à une ligne tirée de la terre à 
la lune, devrait être de 186 pieds moindre que son diamètre en direc- 
tion de la terre. 

D. de Mairan suppose que l'hémisphère de la lune le plus voisin de 
la terre est plus dense que l'opposé, et que c'est de ce fait que la 
même face demeure du côté de la terre. 

Junon ne présente aucune nébulosité, en apparence du moins, selon 
Schrœter, elle a une atmosphère plus dense que celle d'aucune des 
vieilles planètes du système, — une atmosphère variable. 

Vesta aucune nébulosité. 

Un télescope qui ne grossit que mille fois montrera, à la surface de 
la lune, une tache de 122 yards de diamètre. Le Prof. Frauenhofer, 
de Munich, a annoncé dernièrement avoir découvert un édifice lunaire 
qui ressemblait à une fortification , ainsi que plusieurs tracés de 
routes. 

Schrœter conjecture l'existence d'une grande ville 6ur le côté Est 
de la lune, un peu au Nord de son équateur un canal étendu, dans 
un autre endroit, et de la végétation dans un autre encore. Herschel, 
depuis, a montré que cela était faux. 

On peut démontrer par les lois de l'optique, qu'il n'existe pas d'im- 
possibilité à la construction d'instruments suffisamment puissants pour 
établir définitivement si la lune est habitée ou non. La difficulté qui 
empêcha le grand télescope de Herschel de percer ce secret, ne tint 



I 98 APPENDICE À EUREKA. 

pas tant à l'insuffisance des lentilles, qu'au défaut de lumière dans le 
tube, I'écartement des rayons lumineux étant trop grand pour rendre 
les objets distincts. 

La pesanteur d'un corps sur la terre est à celle d'un corps sur la 
lune, dans le rapport de 1 à 0,1677. 

La surface de la lune s'étend sur 14.898.7^0 milles carrés. L'ex- 
centricité moyenne de l'orbite lunaire est de environ 13.200 milles. 
Si la lune n'a pas d'atmospbère, ses habitants doivent passer soudain 
du soleil le plus éclatant à l'obscurité la plus opaque, et par conséquent 
doivent être entièrement privés du bénéfice d'un crépuscule. 

La surface de la terre est environ 13 fois celle de la lune. La terre 
renvoie à la lune 13 fois plus de lumière qu'elle n'en reçoit. 

La lune est d'une substance phosphorescente qu'excite l'action du 
soleil, et sa surface peut continuer à émettre une faible lumière 
quelque temps encore après le coucher du soleil, — celle-ci tenant 
lieu de crépuscule. «Le pâle contour de la vieille lune, dit le Profes- 
seur Leslie dans son Enquête sur la Nature et Propagation de la Chaleur 
(suivant l'opinion de Riccioli) est communément attribué à la ré- 
flexion ou éclairement secondaire par la terre. Mais s'il avait cette ori- 
gine, il apparaîtrait plus dense près du centre, et graduellement affaibli 
au bord. Je le rapporterai plus volontiers, pour ma part, à la lumière 
spontanée que la lune peut continuer d'émettre pendant quelque 
temps encore après que sa substance phosphorescente a été impres- 
sionnée par les rayons solaires» — pendant la conjonction du soleil 
et de la lune. Voyez Brewster's Edition of Fergusson's Astronomv. 
Brewster ne dénie pas la phosphorescence, mais explique le bord 
oriental par une luminosité fortuite de cette partie de la lune. Faire de 
cette invisible moitié de la lune notre enfer. D'une moitié de la lune, 
la terre n'est jamais le moindrement aperçue. Du milieu de l'autre 
moitié, elle est toujours vue au zénith et tournant presque 30 fois aussi 
vite que la lune. Du cercle qui limite notre vue de la lune, la moitié 
seulement du côté de la terre le plus proche d'elle est visible, l'autre 
moitié étant cachée au-dessous de l'horizon de tous les lieux qui se 
trouvent sur ce cercle. Pour elle, la terre semble être le plus gros 
corps de l'Univers, car ce corps lui apparaît treize fois plus gros 
qu'elle-même ne nous paraît. Tandis que la terre tourne autour de son 
axe, les divers continents, les mers et les îles paraissent aux habitants 
lunaires autant de taches de forme et d'éclat différents qui se meuvent 
à sa surface, mais à certains instants beaucoup plus pâles qu'à 
d'autres, selon que nos nuages les couvrent ou les quittent. Au moyen 



NOTES PREPARATOIRES. 



99 



de ces taches, les Lunaires peuvent déterminer la durée du mouve- 
ment diurne de la terre, comme nous faisons, nous, pour le mou- 
vement du soleil; et peut-être mesurent-ils leur temps d'après le 
mouvement des taches de la terre, car ils ne sauraient avoir de 
cadran plus fidèle. Leur jour alors aurait 24 heures. Un de leurs jours 
et une de leurs nuits réels mis ensemble ont une durée égale à notre 
mois .lunaire, — le jour une quinzaine et mêmement la nuit. 

Le D r Hooke, cherchant la raison pour laquelle la lumière de la 
lune ne produit pas de chaleur sensible, fait remarquer que la quan- 
tité de lumière qui tombe sur l'hémisphère de la pleine lune se trouve 
raréfiée dans une sphère dont le diamètre est 288 fois plus grand que 
celui de la lune, avant d'arriver jusqu'à nous, et conséquemment que 
la lumière de la lune est 104..368 fois plus faible que celle du soleil. 
De ce fait il faudrait 104.368 pleines lunes pour donner une lumière 
et une chaleur égales à celles du soleil à midi. Condensée par les meil- 
leurs miroirs, la lumière de la lune n'impressionne pas sensiblement 
le thermomètre. Le D r Smith, dans son ouvrage d'optique, s'applique 
à montrer que la lumière de la pleine lune égale seulement la 
90.900 e partie de la lumière habituelle du jour, quand le soleil se 
trouve caché par un nuage. 

Le seul mouvement régulier que possède la lune, est celui avec 
lequel elle tourne autour de son axe exactement dans le même 
temps qu'elle met à accomplir sa révolution autour de nous dans son 
orbite. 

La quantité de matière dans le soleil est presque 230.000 fois plus 
grande que la quantité de matière constituant la terre. 

La gravité de la lune vers le soleil est plus grande, à sa con- 
jonction, que sa gravité vers la terre, si bien que le point d'égale 
attraction où ces deux forces s'équilibreraient, tombe entre la lune 
et la terre. 

Le point d'égale attraction entre la terre et le soleil est environ 
70.000 fois plus près de la terre que la lune n'est d'elle à son chan- 
gement. 

La lune parfois, dans un ciel clair, disparaît de telle sorte que les 
meilleures lunettes ne la peuvent découvrir, alors que des étoiles de 
cinquième ou de sixième grandeur restent constamment visibles. Ce 
phénomène, Kepler l'a observé deux fois, en 1580 et 1583, et Héve- 
lius en 1620; Ricciolus et d'autres Jésuites à Bologne, et beaucoup 
de gens en Hollande, l'ont également observé le 14 avril 1642, 
quoique, à Venise et à Vienne elle fût tout le temps bien en vue. 



2 00 APPENDICE A EUREKA. 

Le 23 décembre 1703, se produisit un autre obscurcissement total de 
la lune. A Arles elle parut d'abord d'un brun jaunâtre, à Avignon 
vermeille et transparente, comme si le soleil avait brillé au travers; 
à Marseille elle était pour partie rougeâtre, et très sombre pour une 
autre partie, et à la longue, bien que dans un ciel clair, elle disparut 
entièrement. Dans l'espèce il est évident que ces couleurs, pour appa- 
raître différentes à la même heure, n'appartiennent pas à la lune, 
mais sont probablement occasionnées par notre atmosphère, qui se 
trouve variablement disposée, à différents moments, pour réfracter 
tels ou tels de ces rayons colorés. 

Hévelius écrit qu'il a plusieurs fois constaté dans des ciels parfaite- 
ment clairs où des étoiles même de 6 e ou de 7 e grandeur étaient 
visibles, que, à la même altitude de la lune et à la même élon 
o-ation de la terre, avec le même excellent télescope, la lune et ses 
taches ne paraissent pas également éclatantes, claires et nettes a 
toute heure, mais sont beaucoup plus brillantes et plus pures et 
plus distinctes à certains moments qu'à d'autres. Des circonstances 
de l'observation il résulte que la raison de ce phénomène n'est ni 
dans notre air, ni dans le tube, ni dans la lune, ni dans l'œil de 
l'observateur, mais doit être cherchée dans quelque chose existant 
autour de la lune. , 

Cossini [Cassini?] a fréquemment,observé que la forme circulaire 
qu'ont Saturne, Jupiter, et les étoiles fixes se change en une forme 
ovale quand elles approchent de la lune pour l'occultation, et dans 
d'autres occultations il n'a observé aucune altération de la forme. De 
même le soleil et la lune s'ils se lèvent ou se couchent à un horizon 
vaporeux, ne paraissent pas circulaires, mais elliptiques. 

De là on peut supposer qu'à certains moments et pas à d'autres, il 
y a une matière dense qui entoure la lune, où les rayons des étoiles 
sont réfractés. 

Ricciolus affirme que l'élévation de Sainte-Catherine est de 9 milles. 
Fergusson dit que certaines montagnes de la lune, quand on com- 
pare leur hauteur à son diamètre, se trouvent trois fois plus élevées 
que les plus élevées sur la terre. 

Keiil, dans ses Astronomical Lectures, donne à Sainte-Catherine 
o. milles. 

Le D r Herschell dit que peu d'entre elles excèdent 1/2 mille. 

Comme il n'y a pas d'atmosphère autour de la lune, les cieux, aux 
heures du jour, ont l'apparence de la nuit pour un Lunaire qui tour- 
nerait le dos au soleil. 



NOTES PREPARATOIRES. 20! 

M. Schrœter, de Lilienthal, clans le duché de Brème, s'est 
appliqué à tirer des observations suivantes l'existence d'une atmo- 
sphère : 

Le 19 avril 1787, le D r Herschell a découvert trois volcans dans 
la partie obscure de la lune. 2 d'entre eux semblaient presque éteints, 
mais le 3 e montrait une éruption caractérisée de feu ou de matières 
lumineuses, — ressemblant à un petit morceau de charbon de bois 
ardent que recouvrirait une très légère couche de cendre blanche; il 
brillait d'un éclat presque aussi vil qu'en pourrait montrer un tel 
charbon se consumant à la pâle clarté du jour. Les parties attenantes 
de la montagne paraissaient faiblement éclairées par l'éruption. Une 
semblable éruption apparut aussi le 4, mai 1783. Le 7 mars 1794., à 
8 heures du soir moins quelques minutes, M. Wilkins, de Norwich, 
un eminent architecte, observa à l'œil nu, sur la partie foncée de la 
lune , une tache très brillante ; elle était là dès l'instant où il leva les yeux 
vers la lune. Tout le temps qu'il la vit, sa lumière demeura fixe et 
constante, sauf au moment qui précéda sa disparition, et où son 
éclat augmenta; — il la vit pendant cinq minutes environ. 

Le même phénomène fut observé par Mr. T. Stretton à S'-John 
Sq. Clerkenwell (Londres), le 13 avril 1793, et le 5 février 1795, 
Mr. Piazzi, astronome royal à Pakrme, observa une tache brillante sur 
la partie foncée de la lune près d'Aristarque. 

La lumière zodiacale était probablement ce que les anciens appe- 
laient Trabes. Emicant trabcs quas docos vacant. Pline, hb. 2, p. 26. D'un 
grand nombre d'observations Schrœter a conclu que l'atmosphère de 
Cérès doit être haute de 67^ milles anglais et il a reconnu qu'elle 
était sujette à de nombreux changements (une atmosphère vaste et 
dense). 

L'atmosphère de Pallas, d'après Schrœter, est à celle de Cérès 
comme 2 & $\ elle subit de nombreux changements; hauteur 
4.68 milles. 

Si nous calculons soigneusement la force de la gravité sur la lune, 
nous trouverons que, si un corps était projeté de sa surface avec une 
impulsion lui imprimant une vitesse de 8.200 pieds pour la première 
seconde, dans la direction d'une ligne joignant les centres de la terre 
et de la lune, il ne retournerait pas à la surface de la lune, mais 
deviendrait un satellite de la terre. Une telle impulsion pourrait 
même l'amener, après beaucoup de révolutions, à tomber sur la terre. 

Mr. Harte calcule 6.000 pieds Si c'est ainsi, une force trois lois 



202 APPENDICE À EUREKA. 

plus grande que celle d'un canon enverrait un corps au delà du point 
d'égale attraction — une force que déploient fréquemment les volcans 
et les vapeurs souterraines. 

Brewster's Selenography. 

Russell's Lunar Globe. 

Schrceter's Maps. 

Blunt's Lunar Chart. 
Article — Atmosphère — Baromètre — Gaz. 



II 

NOTE DE M. EDMOND BAUER, 

Professeur suppléant de Physique au Collège de France. 

D'abord deux remarques générales : 

I. Du point de vue scientifique, Eureka contient certaines affirmations, cer- 
taines vues théoriques, qui nous semblent encore exactes ou plausibles; il 
contient aussi un assez grand nombre d'erreurs et de raisonnements fumeux 
ou enfantins. Mais, parmi les idées qui demeurent encore, je n'en vois guère 
dont on puisse attribuer la paternité à Edgar Poe. 

Son livre est un poëme, d'une forme émouvante et souvent magnifique; 
c'est aussi un essai métaphysique assez vague. Mais si l'on veut le considérer 
comme un essai de philosophie scientifique, il apparaît comme une diva- 
gation assez confuse sur des idées qui, dès son époque, étaient dans le 
domaine public. 

II. Un fait remarquable est qu'il paraît ignorer l'une des propriétés essen- 
tielles de la matière, celle que la mécanique considère comme sa définition 
même, son inertie. De là une ignorance totale des lois du mouvement, je 
dirai même un manque d'instinct dynamique tout à fait extraordinaire; de 
là l'absence des idées de force vive, d'impulsion, de quantité de mouve- 
ment, que Léonard de Vinci, Descartes, Leibniz possédaient déjà; de là 
enfin la confusion entre diffusion de matière, c'est-à-dire mouvement, et 
irradiation , c'est-à-dire propagation de lumière ou rayonnement. 

Je vais entrer maintenant dans le détail : 

Page 35, 1. 24-29, et p. 39-43 : Pour Edgar Poe la matière est attraction et 
répulsion. 



LA SCIENCE MODERNE ET EUREKA. 203 

Les forces répulsives sont nécessaires pour expliquer son impénétrabilité. 

Idées courantes dès le xviii" siècle, exprimées en toute netteté par l'ato- 
iriiste Boscovich : les atomes sont des centres de forces attractives et répul- 
sives, — attraction aux grandes distances, répulsion aux petites. 

Pages 40-42 : Répulsion = électricité. — Erreur grossière, l'électricité déve- 
loppe des forces attractives et répulsives. 

II y a cependant une idée intéressante : les forces naturelles n'ont que 
deux origines : l'électricité et la gravitation. C'est le point de vue moderne. 

Pages 41-42 : La loi en italiques : «La somme d'électricité...» n'a aucun sens. 
Le raisonnement qui se trouve dans Poe me semble incompréhensible. 
On sent qu'il fait allusion à la loi de Volta, mais en quels termes! 

Page 44 : La « phraséologie philosophique » de Poe (en italique) n'a rien d'ori- 
ginal et se retrouve chez tous les atomistes postérieurs à Newton. 

Page 49, dernier alinéa : dénué de sens physique. 



54-56: La loi de Newton comme réciproque de la loi de l'irradiation (de 
la photométrie). Marie Bonaparte, résumant le fantasme cosmique de Poe , 
l'a qualifié d'ingénieux mais simpliste. J'ajouterais : purement verbal. 

11 n'y a aucune raison pour que deux lois en raison inverse du carré des 
distances soient liées, ni par une action, ni par une réaction. Nous savons 
aujourd'hui que les origines de ces deux lois sont profondément différentes 
(sans compter les lois de l'électromagnétisme dont certaines ont une forme 
analogue). 

Pages 72-74 et 104-105 : Objections à l'extension infinie de la matière (objec- 
tion dynamique et objection optique). Elles sont dues à l'astronome Olbers 
et datent de la fin du xvin" siècle. Classiques à l'époque de Poe. 

Elles ne paraissent plus aujourd'hui parfaitement concluantes. Elles ont 
pourtant joué un rôle dans les travaux d'Einstein et de de Sitter, sur 
I'« univers fini ». 

Pages 74-82 et 96-97 : L'hypothèse de la nébuleuse originelle n'est pas com- 
plètement abandonnée. On l'admet encore pour l'univers entier, ou pour la 
Galaxie (cf. Jeans, Les étoiles dans leur course, Paris, Hermann, 1 93 1 , 
ch. VII, p. 143 et suivantes). C'est seulement la théorie de l'éjection des 
planètes par force centrifuge qui paraît moins plausible. 

Page 87, I. 7-12 : La phrase sur les «indices de luminosité» est très obscure 
et je doute qu'on puisse lui attribuer un sens. La lumière que nous envoie 
la lune pendant les éclipses totales n'est que le reflet de celle de la terre. 



204 



APPENDICE A EUREKA. 



Page 89 : La vitalité terrestre procède en raison égale de la condensation terrestre, 
proposition certainement fausse : la vie n'est possible qu'entre des limites 
étroites de température : trop de chaleur, ou trop peu, et la mort rèorne 
partout. La vie n'est peut-être qu'une rare exception. 

Pages 99-105 : La division de l'univers en «groupes» est une hypothèse 
encore admise (cf. Jeans, Le., chap, vm, p. 14.7 et suivantes). 
Elle paraît déjà se trouver chez Kant. 

Pages 101 et suivantes : Le rôle des nébuleuses est devenu tout à fait capital 
depuis Poe. On en connaît un beaucoup plus grand nombre, on connaît 
mieux leur distribution dans l'espace; on a tiré de leur étude des consé- 
quences insoupçonnées des contemporains de Poe. 

Pages 144.-14.8 : Tout ce p issage sur les morts et résurrections successives de 
l'Univers est très beau. Il semble être une prévision des théories modernes 
sur la dégradation de l'énergie et sa réorganisation. Là où Poe fait inter- 
venir Dieu, Boltzmann et Maxwell font intervenir le hasard. 

Malheureusement tout cela se trouve déjà chez Kant dans son Essai de cos- 
mogonie ( 1775 , je crois). 

Le principe de Carnot a été vulgarisé chez les ingénieurs par Clapeyron 
(1834.), mais développé surtout par Lord Kelvin (1848), et Clausius 
(1850). Je ne vois chez Poe qu'une idée très vague de la dégradation. 



NOTES 
ET ÉCLAIRCISSEMENTS 



HISTOIRE 

DE LA 
TRADUCTION D'EUREKJ. 



Dans sa première étude sur Edgar Poe, sa vie et ses ouvrages 
(Revue de Paris, mars et avril 1852), Baudelaire avait consacré 
une page à cet essai cosmogonique : 

EUREKA était sans doute le livre chéri et longtemps rêvé d'Edgar 
Poe. Je ne puis pas en rendre compte ici d'une manière précise. 
C'est un livre qui demande un article particulier. Quiconque a lu la 
Révélation magnétique connaît les tendances métaphysiques de notre 
auteur. EUREKA prétend développer le procédé, et démontrer la loi 
suivant laquelle l'univers a revêtu sa forme actuelle visible, et trouvé 
sa présente organisation, et aussi comment cette même loi, qui fut 
l'origine de la création, sera le moyen de sa destruction et de l'ab- 
sorption définitive du monde. On comprendra facilement pourquoi je 
ne veux pas m'engager à la légère dans la discussion d'une si ambi- 
tieuse tentative. Je craindrais de m'égarer et de calomnier un auteur 
pour lequel j'ai le plus profond respect. On a déjà accusé Edgar Poe 
d'être un panthéiste' 1 , et, quoique je sois forcé d'avouer que les 

(l) Deux mois auparavant, avec l'Ecole Païenne (parue le 22 janvier 1852), 
Baudelaire, se faisant l'avocat du vrai, du bon, du juste, de l'utile, de la 
raison, et demandant à la littérature de «marcher fraternellement entre la 
science et la philosophie », avait nettement pris position contre certains auteurs 
contemporains (Laprade, Banville, Leconte de Lisle, Ménard, etc.) dont 
l'clFort inspiré par « la passion frénétique de l'art » semblait tendre à oublier 
les origines chrétiennes de notre civilisation et à ramener sur la terre les dieux 
de l'Olympe. — V. la Note du traducteur, p. 1^9. 



2o8 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

apparences induisent à le croire tel, je puis affirmer que, comme bien 
d'autres grands hommes épris de la logique, il se contredit quelque- 
fois fortement, ce qui lait son éloge' 1 '; ainsi, son panthéisme est fort 
contrarié par ses idées sur la hiérarchie des êtres, et beaucoup de 
passages qui affirment évidemment la permanence des personna- 
lités. 

Edgar Poe était très fier de ce livre M, qui n'eut pas , ce qui est 
tout naturel, le succès de ses contes. II faut le lire avec précaution et 
faire la vérification de ses étranges idées par la juxtaposition des sys- 
tèmes analogues et contraires. 

Ainsi, dès 1852, Baudelaire était parfaitement au fait de l'im- 
portance que Poe attachait à son traité cosmogonique, et il con- 
naissait déjà cet ouvrage dans son objet, dans ses tendances, dans 
ses conclusions. Cependant on voit avec quelle réserve il en abor- 
dait alors l'examen et comme il se gardait de s'engager à son 
sujet (3) . 

Une telle prudence, si contraire à son tempérament comme à 
ses habitudes, s'explique aisément et de deux chefs. D'une part, 
était-il bien qualifié pour se prononcer sur un livre comme celui-là, 
dont la pleine intelligence réclame des connaissances scientifiques 



111 Cf. cette pensée sur l'Album de Philoxène Boyer : 

« Parmi les droits dont on a parlé dans ces derniers temps, il y en a un 
qu'on a oublié, — à la démonstration duquel tout le monde est intéressé, — 
le droit de se contredire. » 

(! ' V. l'extrait de la biographie de Rufus Griswold, p. 2-3. — Une anec- 
dote est sur ce point bien significative, nous la cueillons dans la Virginia 
édition ; quand Poe eut terminé son « poëme en prose », il se hâta de le porter 
à .son éditeur, M. Putnam, et suggéra, pour commencer, un tirage à 
50.000 exemplaires. M. Putnam l'écouta attentivement, et tira à 750. 

< 3 I Eureka est encore mentionné deux fois dans l'étude de 1852. La pre- 
mière, le biographe raconte que Poe poussait si loin l'indifférence en matière 
de public, qu'il ne craignait pas de développer dans une taverne les grandes 
lignes de «son .terrible livre»; la seconde, qu'après l'apparition de l'ouvrage, 
l'auteur «s'adonna à la boisson avec fureur». Cette dernière assertion est 
reproduite dans la préface des Histoires Extraordinaires , où on lit aussi 
qu'une «lecture» £ Eureka, donnée à New- York, avait soulevé de grosses 
discussions. Mais aucun de ces passages, on le voit, ne constitue un jugement 
criticpje. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D'EUREKA. 20p 

étendues, une initiation sérieuse aux systèmes de Bacon, Newton, 
Kepler, Laplace, un commerce familier avec les lois de la gravi- 
tation et de l'attraction ? Sans doute il ne manquait point d'esprit 
philosophique et un poète sait toujours entendre quelque chose à 
la musique des sphères. Mais une culture spéciale n'en est pas 
moins indispensable quand il s'agit d'apprécier des calculs sidéraux 
et des hypothèses sur la mécanique de la Création. D'autre part 
n'eût-il pas été dangereux, tant pour la cause de Poe que pour le 
succès de son traducteur, d'aiguiller le public sur un ouvrage qui, 
en raison de sa très particulière nature, de son inorthodoxie et 
de la contention d'esprit qu'en réclame la lecture, avait de fortes 
chances pour rebuter les uns et choquer les autres ? 

Pendant plusieurs années, pendant la période 1852-1857 tout 
au moins, Baudelaire devait rester fidèle à l'attitude qu'il avait 
adoptée tout d'abord. Deux textes le montrent nettement. C'est 
d'abord la phrase finale de l'étude sur Edgar Poe , sa vie, et ses 
oeuvres, parue en tête des HISTOIRES EXTRAORDINAIRES (1856) : 

Si je trouve encore, comme je l'espère, l'occasion de parler de ce 
poète, je donnerai l'analyse de ses opinions philosophiques et litté- 
raires, ainsi que généralement des œuvres dont la traduction com- 
plète aurait peu de chances de succès auprès d'un public qui préfère 
de beaucoup l'amusement et l'émotion à la plus importante vérité 
philosophique. 

— C'est aussi un billet à Sainte-Beuve, qui appartient à peu 
près à la même époque (26 mars 1856) et où le traducteur préci- 
sait ses intentions en ce qui concernait les Notes nouvelles (NOU- 
VELLES Histoires Extraordinaires , 1857) : 

La deuxième préface contiendra l'analyse des ouvrages que je ne 
traduirai pas, et surtout l'exposé des opinions scientifiques et litté- 
raires de l'auteur. II faut même que j'écrive à M. de Humboldt pour 
lui demander son opinion relativement à un petit livre qui lui est 
dédié, c'est EUREKA. 

Donc, point de doute : jusqu'en 1857 Baudelaire, bien qu'il 
eût une très haute idée de l'ouvrage, n'envisagea nullement d'en 

»4 



2IO NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

donner une version française; il se proposait seulement d'en ana- 
lyser la substance dans sa deuxième préface. 

Mais celle-ci paraît : et c'est en vain qu'on y chercherait un 
exposé des idées scientifiques de Poe, et c'est tout juste si l'essai 
cosmogonique s'y trouve nommé. En revanche, vers le milieu de 
l'été 1859 (1) , on voit Baudelaire très inopinément mander à sa 
mère et à Poulet-Malassis, ses confidents habituels, qu'il a résolu 
de traduire Eureka en entier. 

Que s'était-il donc passé entre 1857 et 1859, qui l'eût amené à 
modifier aussi complètement ses projets? C'est là une question qui 
peut prêter à bien des conjectures. Avait-il, suivant l'intention 
marquée dans son billet à Sainte-Beuve, écrit à Alexandre de 
Humboldt pour lui demander conseil et l'auteur de Cosmos s'était- 
il prononcé pour la traduction in extenso ? (2) . Ou bien, après le 

"' Ni l'un ni l'autre des billets n'est daté. Mais leur teneur permet de les 
rapporter approximativement à cette époque-là. 

(2) Celte conjecture-là est évidemment la plus séduisante, mais c'est aussi à 
notre sentiment la moins vraisemblable. En effet, il faut d'abord remarquer 
qu'Alexandre de Humboldt ne semble même pas s'être aperçu c^xEUREKA lui 
était dédié, car aucun billet de lui ne figure dans la correspondance de Poe 
non plus que les noms de Poe et SEureka ne se rencontrent dans les recueils 
de la sienne propre. D'autre part Humboldt, à l'heure où Baudelaire mar- 
quait l'intention de le consulter, n'avait guère moins de quatre-vingt-sept ans, 
circonstance qui ne favorise pas généralement l'activité épistolaire. Enfin n'est- 
il pas évident que si Baudelaire avait reçu une réponse de l'auteur de Cosmos, 
qui, à l'époque, exerçait au domaine scientifique une royauté encore beau- 
coup plus incontestée que Victor Hugo au domaine lyrique, il n'aurait pas 
manqué de s'en prévaloir tant auprès de ses intimes que du public ? 

Ainsi donc tout porte à croire qu'il n'y a pas eu de lettre adressée par 
Humboldt à Baudelaire. Du moins y avait-il eu une lettre de Baudelaire à 
Humboldt ? 

La correspondance du savant n'en mentionnant point, il convenait d'étendre 
nos recherches à sa bibliothèque. Mais qu'était-elle devenue? Après une 
enquête vainement poursuivie auprès des personnes les plus qualifiées, nous 
désespérions de l'apprendre jamais, quand nous avons reçu du très obligeant 
M. W.-A. Marsden , conservateur des imprimés au British Museum, la lettre 
suivante, qu'en raison des détails circonstanciés qu'elle apporte, nous croyons 
devoir traduire ici dans sa totalité : 

La bibliothèque du Baron Alexander von Humboldt fut acquise en i860, pour le 
prix de .$.000 £ , par M. Henry Stevens de Vermont ( Etats-Unis) , un bibliographe et 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D'EUREKA. 2 1 I 

succès des HISTOIRES et NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDI- 
NAIRES et l'accueil honorable à'ARTHUR GORDON Pyai , l'année 
précédente, avait-il considéré que la publication à'Eù'REKA ne 
pouvait plus présenter de réels dangers et qu'il convenait dès 
lors d'en courir l'aventure? Ou bien le risque de celle-ci s'était-il 
imposé à son esprit comme un devoir d'autant plus impérieux que 
plein de péril? Ou bien avait-il changé d'avis simplement en 
raison de son impécuniosité et parce qu'il ne haïssait pas de se 
contredire ?. . . Nous ne pouvons que le répéter : il n'existe à notre 



négociant bien connu qui avait une agence à Londres. Au cours de l'année 1863, un 
catalogue de vente fut établi et imprimé; mais la vente ne devait jamais avoir lieu, car 
en 1865 la bibliothèque tout entière devint la proie des flammes dans les caves de 
MM. Sotheby, les « auctioneers » de Londres. 

Je tiens ces renseignements de M. Stiles, de la firme Henrv Stevens fils et Stiles 
(39 Great Russell st., London , W^. C. ) sous laquelle se poursuit aujourd'hui l'activité 
de l'affaire fondée jadis par M. Henry Stevens, de Vermont. 

II est probable que le catalogue (que le Département possède en double ...) n'avait 
pas encore été distribué avant le sinistre; mais quelques exemplaires en furent sauvés 
et vendus par M. Henry Stevens. 

Ce catalogue a pour titre : Tbe Humboldt Library. A catalogue of the library of Alexan- 
der von Humboldt. With a bibliograpbical and biograpbical memoir bv Henry Stevens. London ! 
Henry Stevens, American Agency, ^ Trafalgar Square, 5 th Nov. 1863. 

II contient 11.16-j. numéros et la vente qu'il annonçait devoir durer 29 jours... 

Les vérifications que j'y ai faites n'ont pas donné tous les résultats que vous en espé- 
riez. On y trouve bien sous le n° 7832 YEureka de Poe dans l'édition originale (New 
York, roy. in-12, 184.8), en revanche aucune mention d'ouvrages de Baudelaire ni 
d'aucune lettre de Baudelaire ou de Poe. 

Voilà qui est net assurément, et il semblerait que c'en fût assez pour tran- 
cher la question. 

Mais «Tune part ies biographes les plus autorisés de Humboldt relatent que 
c'était son habitude, sur la fin de sa vie, pour se défendre contre le flot mon- 
tant de son courrier, que de jeter au panier toute lettre qui ne lui semblait pas 
mériter une attention particulière; d'autre part la tradition, en Allemagne, 
veut qu'à sa mort son valet de chambre, auquel il avait légué son mobilier, 
ait détruit ou dispersé beaucoup de ses papiers. 

Dès lors, comment oser conclure formellement?... 

Terminons cette longue et décevante note en mentionnant que la postérité 
a du moins, dans la mesure qui lui appartenait, réparé la regrettable indiffé- 
rence dont il semble bien que fauteur de Cosmos ait fait preuve à l'égard de 
Poe en 1848 : elle a donné le nom d'Eureha à une petite cité qui s'élève, en 
Californie, dans le golfe de Humboldt. 



2 I 2 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

connaissance aucun texte qui autorise à choisir entre ces hypo- 
thèses (1) . 

Commencée aussitôt, la version française à'EuREKA trouva 
acquéreur, dès avant achèvement, dans la personne d'un sieur 
Carlos de Rode ou Derode, qui venait de fonder la Revue Inter- 
nationale (Paris-Genève) et ne semble pas avoir d'autre titre litté- 
raire auprès de la postérité, car c'est à celui-là seul que son nom 
figure au Catalogue général de la Bibliothèque Nationale. La 
publication en fut annoncée au verso du bulletin de souscription , 
dans le sommaire du deuxième numéro : «EUREKA, par Edgar 
Poe, traduction par Charles Baudelaire)). Le prix convenu était 
de onze cents francs, pour autant qu'il soit possible de se recon- 
naître dans le fatras de billets, tout encombrés de chiffres, dont 
elle allait devenir l'objet. 

Mais le manuscrit n'était pas encore livré que déjà un diffé- 
rend survenait à propos du mode de paiement, l'auteur préten- 

(l > On peut croire aussi qu'il subit dans une certaine mesure l'effet des 
adjurations que lui avait values le succès des Histoires Extraordinaires. 
Barbey d'Aurevilly notamment, dans son article du Pays (18 juin 1856), 
écrivait : 

Baudelaire, qui a pris possession du poète et du conteur américain par sa manière 
de le traduire, doit nous donner successivement ses œuvres complètes : d'abord la suite 
des Contes dont nous avons le commencement et qu'il fera précéder de l'analyse des 
opinions littéraires et philosophiques de l'auteur, puis le poëme d'Eureha et le roman 
d'Arthur Gordon Pym , et enfin pour le petit nombre d'esprits à qui la poésie est encore 
chère dans sa forme et dans son essence, des poésies individuelles. Nous attendons 
impatiemment ces publications. 

... Edgar Poe est un spiritualiste refoulé et mutilé par le matérialisme de son pays 
et de son temps. A la matière morte il demande mieux qu'elle, à ses lois qu'il borne 
une espèce de magie noire ou blanche qui les expliquent. Mais, à tout prix, il veut 
sortir de leur esclavage. On assure que le poème cosmogonique d'Eureha est conçu en 
dehors des idées du xix" siècle, et rien n'est plus croyable. La prison du Cosmos écrase 
la vigueur d'Edgar Poe, qui n'a trouvé de délivrance ni dans Humboldt, ni dans 
Arago, ni dans les travaux des Académies; car cet esprit ardent qui a dévoré et digéré 
si vite les sciences humaines a faim d'un aliment inconnu que les sciences humaines ne 

donnent pas, et il meurt de cette faim-là comme il est mort de l'autre, Ugolin deux 

fois 1 

On voit par ces deux extraits combien Barbey d'Aurevilly semblait curieux 

de connaître Eureha. II est d'autant plus remarquable qu'il ait gardé un silence 

complet lors de la publication de l'ouvrage, et de ce fait on semble autorisé 

à croire que la lecture l'en déçut profondément. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION WEUREKA. 2 1 3 

dant au versement immédiat du montant intégral dont il avait 
fait état par avance dans ses règlements avec Poulet-Malassis, 
tandis que l'éditeur du périodique entendait ne s'acquitter que 
par acomptes. Plusieurs pas&ages des lettres de Baudelaire sont 
relatifs à ce premier incident : 

[1" ou 2 septembre 1859.] 

M. de Rode est arrivé! II me donnera dimanche... 400 francs. Je 
m'attendais à i.ooo, ou du moins à une quantité d'argent équivalente 
à la quantité de copie faite. 

Je vais me conduire comme un cuistre, lui donner pour 400 fr. de 
matière et garder le reste jusqu'à ce qu'il me renvoie de l'argent. 
(A Poulet-Malassis.) 

25 septembre 1859. 

Quand je vous verrai, je vous ferai une lettre qui vous autorise à 
demander (en une fois ou deux) à M. Carlos de Rode les 600 (peut- 
être plus) qui me restent à toucher sur EUREKA. (Au même, inédit.) 

[Fin du même mois.] 

Le 8 (il sera temps), j'écrirai à de Rode (qui m'a offert 200 fr. 
dont je n'ai pas voulu) que je demande tout le salaire A'EuHEKA; 
qu'il m'envoie en argent tout ce qu'il pourra, avec une lettre qui 
autorise M. Malassis à tirer sur lui à Genève pour le reste. 

I er octobre 1859. 

Quand je vous aurai fait une lettre pour M. de Rode, vous con- 
viendrez avec lui de l'époque du paiement, et il faut qu'il soit exact. 
(Fragment ine'dit.) 

Un second incident, d'un autre ordre, se greffait bientôt sur 
le premier : 

1" octobre 1859. 

... Je n'ai pas pu arracher d'épreuves à celle-ci [/a Revue Interna- 
tionale]. Voilà que la métaphysique la plus subtile du monde va deve- 
nir ténébreuse par les fautes d'impression. (A Poulet-Malassis, ine'dit.) 



2 I 4 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

[Fin octobre 1859. J 

Je ne t'ai pas envoyé le numéro de la Revue de Genève, parce que 
l'ouvrage est pour toi d'une nature inintelligible, et ensuite est 
devenu plus obscur encore par les abominables fautes d'impression 
commises par ces imbéciles. (A M"" Aupick.) 

Pas d'épreuves, mais des coquilles multiples (1 M 
On devine la fureur de Baudelaire, et on ne s'étonnera pas 
que des épithètes dépourvues d'aménité commencent de fleurir 
sous sa plume, ni qu'il se prenne à rouler des projets de ven- 
geance. D'autant que l'obstination de Derode dans son système 
de paiement fractionné - 2) lui prêtait des apparences de duplicité 
vis-à-vis de M me Aupick qui, sur la promesse d'un imminent 
remboursement, lui avait fait l'avance d'une partie de la somme 
due à Poulet-Malassis. 

Je veux vous consulter sur la possibilité de jouer deux mauvais 
tours à ces canailles de Genève, 

mandait-il à ce dernier le 20 décembre. 

Ces intentions furent -elles approuvées par Péditeur-ami et 
reçurent-elles un commencement d'exécution? Nous l'ignorons. 
Le certain, ce que montre la Correspondance, c'est que dans un 
court délai la querelle s'était envenimée à telle enseigne que la 
Revue avait interrompu la publication : 

13 janvier i860. 

Tu dois, ma chère mère, ne rien comprendre à ma conduite, et, 
naturellement, te figurer des monstruosités. 

m H y en avait eu tellement dans la première livraison que, dans la 
seconde, la direction avait jugé nécessaire de publier l'avis suivant, singuliè- 
rement dépourvu d'artifice : 

Les nombreuses fautes de typographie qui se sont glissées dans le n° i ont rendu 
nécessaire une table d'errata. Nous comptons sur le bon vouloir du public pour suppléer 
ce qu'elle a encore d'incomplet. 

*' « Cet imbécile de de Rode m'a dit que désormais ii ne voulait payer que 
par numéro... Je n'ai arraché à de Rode qu'un acompte insignifiant, m (A 
Poulet-Malassis , 12 ou 13 décembre, inédit.) 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D* EUREKA. 1 I 5 

Mon explication est simple. Brouille, brouille absolue avec les gens 
de Genève, grossièretés, violences, etc. Mais quand on se brouille 
avec les gens, on les paie. Mon compte va être réglé; je vais être 
payé et on va me rendre plusieurs manuscrits, excepté celui en cours 
de publication. 

16 février i860. 
J'aurai peut-être recours à vous, pour terminer l'affaire de Rode... 
il m'est dû 400 fr. que je voudrais bien expédier à M"" Aupick. Et 
notez bien que j'ai été insulté, insulté par ces drôles qui ne savent 
même pas l'orthograpbe. Si je n'étais pas criblé d'affaires, j'aurais 
souffleté ce cuistre dans son cabinet (A Poulet-Malassis). 

23 février i860. 
Ma situation vis-à-vis de de Rode est celle-ci : à plusieurs reprises 
il m'a promis le paiement intégral à'EUREKA. Une querelle est sur- 
venue, étrangère à l'argent. Bien que j'aie à me plaindre de ces gens- 
là, laissez-moi l'avertir de cette délégation. Si par rancune — il est si 
bête ! — il retirait sa parole et ne voulait payer qu'après impression , 
sachez que I'avant-dernière partie paraît dans les premiers jours de 
mars, et la dernière dans les premiers jours d'avril. .. De plus, hor- 
reur ! ils ont perdu des feuillets du manuscrit, et je suis obligé de les 
recommencer! (Au même.) 

II semble bien qu'alors Poulet -Malassis essava d'intervenir 
autant comme créancier délégué que comme pacificateur, après 
avoir pris les raisons de Derode (1) . Autrement le billet qui suit 
serait incompréhensible : 

28 février i860. 

Mon cher, votre lettre de ce matin m'a causé une vive irritation. 

On perd des feuillets, je supplie pour qu'on les cherche. Pas de 
réponse. Je les recommence, je supplie pour qu'on me dise si le 
raccord est juste ; pas de réponse. 

Et toujours (autrefois) des tirages avant que les épreuves (renvoyées 
le jour même) soient arrivées à l'imprimerie! 

(1) Poukt-Malassis, lui, semble être resté en bons termes avec Derode dont 
il partageait les idées avancées. L'incident survenu avec Baudelaire n'empê- 
chera pas la Revue Internationale de continuer à annoncer ses publications 



2 1 6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

C'est à avoir envie de faire le mouchard et de supplier le gouver- 
nement, notre père, de supprimer ces gens-là! 

Pour l'argent, autre bêtise : le compte de ce qui a paru est de 
63 pages, c'est-à-dire de 4, feuilles (600 francs) plus une page. 

Ce qui reste à publier (partie étant à Genève, et partie chez moi) 
fait 4.5 pages environ. Donc j'ai raison. J'ai trop l'habitude de ces 
choses-là, pour me tromper de plus que d'une somme insignifiante. 

Donc j'ai reçu 620 fr., et il a paru 63 pages. J'éprouve une telle irri- 
tation à propos de tant de sottises que je suis prêt à vous envoyer la fin 
du manuscrit qui est là, devant moi O. Vous ne le donnerez qu'en 
échange d'argent. Ils ont de quoi faire un numéro, s'ils ne veulent 
tout mettre d'un coup. 

D'ici là, ne bougez pas, n'écrivez pas. 

Mais ni ces arguments, pour fondés qu'ils pussent être, ni les 
tactiques conjuguées des deux amis, ne devaient plus servir de 
rien. Faut-il croire que la Revue, du fait de l'insuccès manifeste 
d' EUREKA , se sentait assez forte pour pouvoir se dérober sans 
péril à l'exécution de ses engagements, et avait résolu d'ores et 
déjà de mettre à profit l'occasion qui s'en offrait ? II y a un indice 
sérieux dans ce sens, car nous Talions voir, avec une désinvolture 
vraiment inouïe, désavouer et ridiculiser, dans le corps même de 
sa plus prochaine livraison et par la plume d'un de ses principaux 
rédacteurs, la publication qu'elle avait poursuivie pendant quatre 
de ses numéros consécutifs (octobre 1859-janvier i860) et dont 
ses lecteurs étaient en droit d'attendre la fin ! *— Faut-il admettre 
que Baudelaire, par quelque imprudence verbale, avait rendu 
toute conciliation impossible? De cela aussi on peut trouver un 
commencement de preuve dans une lettre à Poulet-Malassis, en 
date du 16 février i860, où on lit : «Je crains fort que M. Za- 
charie Astruc (2> qui, au Café du Chemin de fer, a assisté à mon 



111 Cette assertion ne laisse pas d'être singulière, car, on le verra bientôt, 
c'est seulement en 1863 que le manuscrit fut tout à fait terminé. II faut donc 
croire ou qu'une fois de plus Baudelaire prenait son désir pour un fait 
accompli, ou qu'il avait établi à l'époque une version provisoire qu'il se réser- 
vait de reviser lors de l'impression du volume. 

1,1 Alors critique musical à la Revue Internationale. 



HISTOIRE DELA TRADUCTION WEUREKA. 217 

imprudente conversation , — c'est nous qui soulignons — ne soit pas 
étranger à cette querelle.» — Mais peut-être, pour expliquer 
que le différenciait pu pareillement s'envenimer, convient-il bien 
plutôt encore de se souvenir de l'esprit et des tendances qu'affi- 
chait la Revue Internationale , — tendances et esprit tout à la fois 
si marqués et si contraires aux idées chères à Baudelaire, qu'on 
ne peut se défendre de se demander ce qu'il était venu faire 
dans cette galère ! La Revue Internationale en effet — il n'est qu'é- 
quitable de le reconnaître — justifiait et n'avait cessé , depuis sa fon- 
dation , de s'appliquer à justifier son programme. C'est à l'évangile 
de Rabelais qu'elle avait emprunté sa devise : «Entrez qu'on fonde 
ici la foi profonde!» Ce qu'elle célébrait tout au long de ses pages, 
c'était le Progrès, le Vrai opposé au Beau (1) , la Fraternité des 
peuples, la Paix universelle, les bienfaits de la Science, de l'In- 
dustrie, de la Machine, de l'Utilitarisme. Sans doute il lui arri- 
vait bien de temps à autre de donner l'hospitalité à des articles 
littéraires au bas desquels d'aventure Baudelaire reconnaissait la 
signature d'un ami : quelque glose de Gœpp sur une traduction 
nouvelle d'Horace ou des Souvenirs de Champfleury sur Gérard 
de Nerval. Mais enfin la littérature ne venait chez elle qu'à titre 
d'invitée et seulement en passant; son véritable domaine était de 
l'ordre social; et ses vidées allaient principalement à une réfor- 
mation dans le sens socialiste, à l'égalité des classes, au rejet de 
tout dogme et particulièrement du catholique, à la diffusion de 
la libre pensée, etc., — bref à tout ce que lui, en fidèle disciple 
de Joseph de Maistre et de Poe, tenait pour méprisable, uto- 
pique, entaché d'hérésie, et démoniaque par essence. Aussi bien 
pour se faire une idée des extravagances auxquelles la doctrine 
de la Revue Internationale pouvait porter ses rédacteurs, il suffit 
de parcourir les articles de Mario Proth, leur coryphée, celui 
qui donnait le ton et le branle aux autres, et le seul d'entre eux 
au total qui, à défaut de mieux, montrât du moins un réel tem- 



l " Faut-il rappeler que le Baudelaire de i860 ne ressemblai! plus du tout 
au Baudelaire de 1852, auteur de ? Ecole Païenne mentionnée note 1, p. 207? 
On le sait de reste. 



2 I 8 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

pérament, «cette beauté du diable de l'écrivain», comme a dit 
Barbey d'Aurevilly. Lecture non moins récréative que concluante ! 
Par exemple , Proth n'hésitait pas à préférer Champfleury à Balzac 
pour ses dons d'observation et sa communion avec la nature; ce 
qu'il admirait principalement en Hugo, c'est l'humanitariste qui 
a relevé la fille et combattu la peine de mort, et, chez Michelet, 
son mysticisme laïque; pour le passé de la France, «foi idiote et 
fanatisme servile», il n'avait pas assez de mépris; de Bossuet il 
écrivait froidement que tout ce qu'il sait faire, c'est tonner «des 
mots, des mots, des injures, des bêtises autoritaires» et, du pres- 
tigieux Vicomte que, à la différence de Humboldt, il n'avait su 
rapporter d'Amérique «que de maigres inventions : Atala et les 
Natchez, bouquins aussi inutiles qu'oubliés». Enfin écoutons-le 
s'abandonner à sa passion antireligieuse : «Homme, petit enfant 
abruti — laisse ta marâtre , la mégère Eglise. Ta mère , ta bonne 
mère, la nature t'offre sa mamelle féconde!» — Et maintenant 
qu'on imagine «l'irascible Baudelaire» penché sur ces échantillons 
de la pensée contemporaine, et les réactions où ils pouvaient le 
jeter! Peut-être ne se sentira-t-on pas éloigné d'admettre avec 
nous que les proses de Mario Proth durent bien compter pour 
quelque chose dans «la querelle, étrangère à l'argent», qui devait 
aboutir à une brouille irrémissible. 

Mais revenons aux faits et à leur enchaînement. Nous avons 
abandonné notre récit sur la fin de février i860. 

Un mois plus tard la Revue Internationale , par la plume de Félix 
Platel, son chroniqueur littéraire attitré, passait en revue l'équipe 
de ses collaborateurs. Or voici ce qu'après une longue enume- 
ration où étaient célébrés les mérites de chacun d'eux , — morceau 
que nous ne reproduirons pas parce qu'il n'offre vraiment aucun 
intérêt, — voici ce qu'arrivé à l'article d'Eureba, Platel , très 
évidemment avec l'approbation de Derode, écrivait : 

Enfin, le lecteur veut-il s'écrier tout effrayé : suis-je un idiot? il n'a 
qu'à s'aventurer dans cette gigantesque charade d'un des deux grands 
hommes d'Amérique (l'autre est Washington) et traduite par celui 
qui est le premier poète de la France nouvelle. 



HISTOIRE DELA TRADUCTION WEUREKA. 2 I 9 

Allusion aussi délicate que discrète, n'est-il pas vrai ? Du moins 
présentait-elle l'intérêt de lever le voile sur les intentions défini- 
tives de la Revue. Quelques jours plus tard Baudelaire était fondé 
à écrire à sa mère : 

Voilà que les gens de Genève refusent de payer les 400 francs et 
refusent même d'imprimer la fin du manuscrit. Peut-être un procès, 
car je ne veux pas perdre la fin du manuscrit. 

Si Baudelaire, comme il semble bien, ne fut jamais payé du 
solde du prix convenu, on ne peut guère douter toutefois qu'il 
finit par rentrer en possession de son texte, car la suite de sa 
correspondance ne montre point de plaintes à ce sujet. Mais il 
devait garder de cette mésaventure un souvenir cuisant, et le 
périodique qui la lui avait value , allait rester dans son esprit un 
parangon de scandale. On le voit écrire à Poulet-Malassis, le 23 août 
suivant, à propos de coquilles dans les épreuves des Paradis 
Artificiels : «La Revue Inter nationale elle-même m'a moins 
humilié par ses sottises que vous par les miennes»; puis encore, 
le 12 juillet, en lui reprochant sa négligence quant à la publicité : 

En revanche l'infâme Revue Internationale Cosmopolite , fondée à Geneve 
le 1" août i8$ç , est partout, partout, partout. Je ne serais pas étonné 
qu'elle finît par avoir du succès, surtout quand elle dit : À cela que 
répond Bossuet? Des bêtises, des bêtises, des bêtises! ou bien : De Quincey 
fut un homme universel... en somme pas grand' chose ! S'il avait voulu pro- 
fiter de ses relations de famille, il aurait pu se faire une situation honorable 
dans le commerce. 

Toutefois et contrairement au pronostic qu'on vient de lui voir 
énoncer, devait-il avoir la satisfaction d'assister à l'effondrement 
du périodique abhorré : la livraison d'où il avait tiré ces extraits 
fut, en effet, la dernière de la Revue Internationale (1) . 



I 1 ' Le n' 10 (celui du mois de mai, vraisemblablement paru en juin-juillet). 
La collection de la Bibliothèque Nationale en est incomplète, ce qui nous a 
empêché de vérifier la source des citations que montre le billet du 12 juillet. 
Cependant, sur le vu de son sommaire, tel que l'a reproduit la Correspon- 
dance littéraire, nous ne pensons pas nous aventurer beaucoup en présumant 



220 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Nous voici arrivés à la seconde partie de cette histoire, — à 
celle qui a trait à la publication en librairie. Et, après la cruelle 
déconvenue sur laquelle s'est close la première, on aimerait à 
pouvoir dire tout de suite qu'elle se déroula sous le signe du 
succès. Mais notre véracité nous interdit cette consolation : ce 
sont de nouvelles épreuves qu'il va nous falloir rapporter. Quatre 
années entières s'écouleront avant qu'EuREKA paraisse, et le 
volume, finalement, ne rencontrera que l'indifférence générale. 

Cette seconde partie d'ailleurs ne laisse pas d'être, au moins à 
première vue, obscure. Nous dirons d'abord les sujets d'étonne- 
ment qu'elle présente, puis nous essayerons de les expliquer en 
nous aidant soit du document, soit des conjectures qu'il autorise. 

C'était l'invariable habitude de Baudelaire — nous avons eu 
souvent l'occasion de la vérifier — de s'occuper très à l'avance 
du placement de ses ouvrages en librairie. Et de fait on constate 
qu'en l'espèce, il n'avait pas manqué de s'y conformer, car ses 
lettres à Poulet-Malassis nous le montrent dès août 1859 — c'est- 
à-dire alors qu' Eureka n'avait pas seulement commencé de paraître 
à la Revue Internationale (octobre) — en pourparlers avec Michel 
Lévy qui, en tant qu'éditeur des trois premiers volumes des tra- 
ductions (Histoires Extraordinaires, Nouvelles His- 
toires EXTRAORDINAIRES , AVENTURES D'ARTHUR GORDON 
Pyai}, avait sans doute marqué de l'intérêt pour le quatrième. 
Mais tout de suite, dans les quelques bribes de billets à Poulet- 
Malassis qui ont rapport à ces pourparlers-là , on ne peut se 
défendre de relever un ton de contrainte, de mauvaise humeur, 
voire de rage concentrée qui leur prête un caractère tout à fait 
insolite. Lisons : 

Querelle avec Michel Lévy, à propos d' EUREKA , que je traduis 
en entier, et que je voulais vous donner (s. d., commencement 

d'août). 



que le premier extrait fut tiré des Vagabonds , de Mario Protli — on a vu 
plus haut que Bossuet était une de ses « bêtes noires », — et le second des 
Commentaires dont un M. Roger Roux avait accompagné sa traduction de 
l'essai de Quinccy : Le meurtre considéré comme un des Beaux-Arts. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION ^EUREKA. 22 1 

Renvoyez-moi ou plutôt rapportez-moi EUFEKA (septembre). 

Je suis encore penché sur EUREKA, Michel [Lévy] ne veut pas 
traiter avant que l'ouvrage soit fini et que la Revue Internationale lui 
ait adressé le i" numéro (octobre, inédit). 

EUREKA est encore une question entre moi et Lévy. Si je savais 
qu'une brouille à ce sujet pût l'amener à me rendre les 3 premiers 
vol. [des Traductions], je me brouillerais (1" novembre, collection 
Marcel Le'vv-Danon), 

EUREKA a manqué vous appartenir. Quelle canaille que cet 
homme! C'est moi qui paye les frais du portrait! (15 novembre, 
même collection). 

Singulière attitude à coup sûr que celle dont ces divers extraits 
reflètent les phases ! Ainsi donc c'est à Poulet-Malassis que Bau- 
delaire a remis son manuscrit, mais c'est avec Lévy qu'il engage 
les pourparlers. Lévv le traîne en longueur, et Baudelaire pour- 
rait trouver dans ces atermoiements l'occasion de reprendre sa 
liberté; mais il s'en garde. II grogne, mais il se soumet. Finale- 
ment, et bien qu'il affirme être disposé à se brouiller avec Lévy, 
il lui cède jusque sur les frais du frontispice — dont aussi bien, 
disons-le tout de suite, le projet n'aura pas de lendemain; il lui 
cède entièrement, mais en lui lâchant une grosse injure... De 
loin toutefois, et seulement auprès de Poulet-Malassis, car dans 
le tête-à-tête, on le devine beaucoup plus souple!... Qu'est-ce à 
dire ? Comment expliquer cette nervosité, cette méchante humeur 
et ces contradictions au moins apparentes? Et quoi donc, quelle 
nécessité le forçait à traiter avec Lévy s'il y éprouvait tant de 
répugnance ? 

Mais poursuivons. Nous allons rencontrer plus étonnant encore. 
C'est le 15 novembre 1859, nous venons de le voir, que les pour- 
parlers avec Lévy avaient abouti, et on ne saurait guère douter 
qu'ils avaient réellement abouti, car : i° la petite phrase que nous 
avons extraite de la lettre adressée à Poulet-Malassis ce jour-là : 
«Eureka a manqué vous appartenir» ne semble pas pouvoir 
signifier autre chose que nEu'KEKA appartient maintenant à Lévy»; 



222 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

2° Eureka se trouve annoncé sur les couvertures du THÉOPHILE 
Gautier, des Paradis Artificiels et du Richard Wagner, 
parus respectivement en novembre 1859, juin i860 et mai 1861, 
comme «en préparation», «sous presse» ou «pour paraître pro- 
chainement chez Michel Levy»; 3 plusieurs billets de Baude- 
laire, s'échelonnant d'octobre 1859 au 23 décembre 1861, ren- 
ferment des allusions fort nettes aux effets ou à la mise en œuvre 
de cet accord : 

EUREKA est fini. (A sa mère, environ octobre 1859. ) 

EUREKA sera fini dans huit jours. (A la même, 8 décembre 1859.) 

Je suis maintenant sûr de la publication de 5 volumes [dont 
EUREKA ] l'année prochaine. (A la même, 28 décembre 1859.) 

EUREKA est tout à fait fini. (A Michel Lévy, à l'appui d'une 
demande d'argent, 15 avril i860.) 

M. Michel Lévy aurait pu vous dire qu'à la fin de l'année paraîtra 
chez lui mon 4,' volume, EUREKA. [A Alfred Guicbon, 26 mai i860.) 

Je me présente [à l'Académie] avec les trois premiers volumes de 
ma traduction d'Edgar Poe (le quatrième, sciences pures, sous ce 
titre monstrueux : EUREKA , est sous presse). [A Victor de Laprade, 
23 décembre 1861.) 

Cependant trois mois s'écoulent encore sans que Baudelaire 
mentionne à nouveau ce livre qui, à l'entendre, était sous presse. 
— Et voici que le 29 mars 1862, après un rappel des ouvrages 
qu'il aura à publier cette année-là {EUREKA, PETITS POÈMES 
en prose et Réflexions sur mes Contemporains) , — 
voici ce que nous lui voyons écrire : 

Aussitôt que j'aurai passe' des marchés pour ces volumes... M (A sa mère.) 

Et puis, neuf mois plus tard : 

Michel [Lévy] me tient toujours le bec dans l'eau. Je recule, suivant 

(l) C'est nous qui mettons le passage en italique. — Même observation 
pour le billet du 3 juin donné plus loin. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION TPEUREFCA. 22 3 

la tradition des rêveurs, comme devant toute réalité. (A Poulet 
Malassis, décembre 1862O.) 

Et puis encore, six mois plus tard : 

J'ai vendu à la maison Levy deux nouveaux volumes pour aug- 
menter la collection Edgar Poe. Le 4 e \EUREKA~\ est presque fini; il 
ne manque que quelques pages , deux ou trois jours de courage. Le 5 e 
[Histoires Grotesques et Sériel/ses] demande une dizaine 
de jours, pas davantage. (A sa mère, 3 juin 1863.) 

Mais alors, Eureka n'appartenait donc pas dès longtemps à 
Lévy, et le manuscrit n'en était donc point parachevé, comme 
nous avions tant de raisons de le croire? Qu'est-ce à dire une 
fois de plus? Faut-il donc admettre que l'accord de 1859 n'avait 
été que de principe? (2) Mais même dans ce cas-là, comment com- 
prendre qu'il ait fallu quatre années à Baudelaire pour achever ce 
tout petit livre — tout petit à n'y considérer que l'étendue du 
texte, s'entend, — dont les deux tiers avaient déjà paru? Et com- 
ment expliquer que l'exécution du traité, conclu ou prévu évidem- 
ment dès 1859, ait été différée jusqu'à ce que la préparation des 
Histoires Grotesques et Sérieuses se trouvât suffisamment 
avancée pour que cet ouvrage-là pût être «couplé» avec l'essai 
cosmogonique? Pourquoi une telle temporisation? A quels cal- 
culs, nécessités, convenances ou combinaisons put-elle corres- 
pondre? 

C'est ici l'instant d'évoquer certaines difficultés survenues entre 
Baudelaire et Michel Lévy à l'époque qui nous occupe, — diffi- 
cultés auxquelles, dans nos éclaircissements antérieurs, nous avons 
par deux fois déjà fait allusion (1! ART RoAIANTIQUE, p. 430- 
431 et Histoires Extraordinaires , p. 395) en annonçant 
l'intention d'v revenir. C'en est l'examen qui nous permettra 
sinon de résoudre toutes les questions posées, du moins d'en 



(,) II n'est pas absolument certain que ce passage-là concerne les traduc- 
tions; il est loisible, avec autant de vraisemblance, de le rapporter à des 
pourparlers relatifs aux ouvrages personnels de Baudelaire. 

(,) V. la note de la p. 237. 



224 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



approcher la solution. Mais pour y procéder, il va nous falloir 
ouvrir une large parenthèse et faire une incursion dans une autre 
histoire que celle-ci, — dans celle des projets que Baudelaire 
nourrissait alors sans qu'il dût lui être donné de les voir aboutir. 
Le lecteur voudra bien excuser l'ampleur du détour. 



Ces projets, en ce qui concerne les œuvres de Poe, étaient, 
envron 1859, au nombre de trois. 

A une époque plus lointaine et alors qu'il était moins familia- 
risé avec elles, Baudelaire avait conçu le désir d'en faire con- 
naître en France la partie poétique, deux passages de sa corres- 
pondance l'attestent (1) : 

(I) Dès 1852, dans son article de la Revue de Paris (mars et avril), Edgar 
Allan Poe, sa vie et ses ouvrages, Baudelaire avait consacré à son auteur en tant 
que poëte, une grande page. Comme les lecteurs de cette collection ne l'ont 
pas encore eue sous les yeux, le morceau auquel elle appartient devant être 
joint aux Œuvres Posthumes et Reliquia: , nous croyons nécessaire de la 
reproduire ici : 

«Comme poëte, Edgar Poe est un homme à part. II représente presque à 
lui seul le mouvement romantique de l'autre côté de l'Océan. II est le pre- 
mier Américain qui, à proprement parler, ait fait de son style un outil. Sa 
poésie, profonde et plaintive, est néanmoins ouvragée, pure, correcte et 
brillante comme un bijou de cristal. On voit que, malgré leurs étonnantes 
qualités qui les ont fait adorer des âmes tendres et molles, MM. Alfred de 
Musset et Alphonse de Lamartine n'eussent pas été de ses amis, s'il avait vécu 
parmi nous. Ils n ont pas assez de volonté et ne sont pas assez maîtres d'eux- 
mêmes. Edgar Poe aimait les rhythmes compliqués, et, quelque compliqués 
qu'ils fussent, il y enfermait une harmonie profonde. II y a un petit poëme 
de lui, intitulé les Cloches, qui est une véritable curiosité littéraire; traduisible, 
cela ne l'est pas. Le Corbeau eut un vaste succès. De l'aveu de MM. Longfellow 
et Emerson, c'est une merveille. Le sujet en est mince, c'est une pure œuvre 
d'art. Dans une nuit de tempête et de pluie, un étudiant entend tapoter à sa 
fenêtre d'abord, puis à sa porte; il ouvre, croyant à une visite. C'est un 
malheureux corbeau perdu qui a été attiré par la lumière de la lampe. Ce 
corbeau apprivoisé a appris à parler chez un autre maître, et le premier mot 
qui tombe par hasard du bec du sinistre oiseau frappe juste un des compar- 
timents de l'âme de l'étudiant, et en fait jaillir une série de tristes pensées 
endormies : une femme morte, mille aspirations trompées, mille désirs déçus, une 
existence brisée, un fleuve de souvenirs qui se répand dans la nuit froide et 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D' EUREKA. 2."2.<) 

En attendant qu'il plaise au journal le Pays M de reprendre la pu- 
blication des 32 feuilletons restants, je vais taire, à mes frais, un joli 
petit volume de luxe à 50 exemplaires avec des poésies d'Edgar Poe ; 
ce sera absolument inédit. Ai-je besoin de vous dire que votre nom 
sera un des dix premiers qui seront transmis à l'imprimeur. (A Paul 
de Saint-Victor, 14, octobre 1854.) 

A la fin du mois, vous aurez quelques poésies de Poe, de quoi 
faire une ou deux feuilles. (A Maxime du Camp, 18 mars 18^6.) 

Puis il avait dû reconnaître à quels obstacles quasi insurmon- 
tables il se heurterait : 

... Une traduction de poésies aussi voulues, aussi concentrées, 
peut être un rêve caressant, mais ne peut être qu'un rêve ( 2 >. (Notes 
nouvelles sur Edgar Poe, NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDI- 
NAIRES, p. xxiii, 1857.) 

Cependant, outre Le Ver vainqueur et Le Palais bantê insérés res- 
pectivement dans Ligeia et La Chute de la Maison Usber, il avait tra- 
duit jadis Le Corbeau dont tout récemment, sous le titre La Genèse 
d'un poé'me, il venait de donner à la Revue française , en l'encadrant 
d'un préambule et de Méthode de Composition, une version nou- 
velle, très retouchée (avril 1859). 

Son intention présentement allait à faire une brochure avec La 
Genèse d'un Poé'me (lettre à Poulet-Malassis, I er novembre 1859). 

Son second projet consistait à donner une édition de luxe des 
Contes et, sur celui-là, qu'il devait poursuivre pendant trois ans 

désolée. Le son est grave et quasi-surnaturel, comme les pensées de l'insomnie; 
les vers tombent un à un , comme des larmes monotones. Dans le Pays des 
Songes, the Dreamland, il a essayé de peindre la succession des rêves et des 
images fantastiques qui assiègent l'âme quand l'œil du corps est fermé. D'autres 
morceaux tels qu' Ulalume , Annabel Lee, jouissent d'une égale célébrité. Mais 
le bagage poétique d'Edgar Poe est mince. Sa poésie, condensée et laborieuse, 
lui coûtait sans doute beaucoup de peine, et il avait trop souvent besoin 
d'argent pour se livrer à cette voluptueuse et infructueuse douleur.» 

Voir aussi pour le sentiment de Baudelaire quant au talent poétique de 
Poe : Histoires Extraordinaires , xiv, et Nouvelles Histoires, xxii 
et xxiii. 

•'• Ce journal publiait alors les Histoires Extraordinaires. 

I s ' Cf. p. 233, l'Avis du Traducteur. 

l 5 



226 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

sans se laisser rebuter parles obstacles, ses lettres nous apportent 
de nombreux détails : 

J'avais à causer avec Michel [Lévy] d'une grosse affaire, une 
grande édition de Poe. (A M me Aupick, 8 mars 1858.) 

Ne perds pas ce feuilleton-ci. Je ne l'ai pas en double , et tu vois 
qu'il est corrigé par moi. Cela servira si jamais je peux faire une 
bonne édition de Poe. (A la même, 20 février i860.) 

Nous aurons à parler d'une très-grosse affaire. J'ai pensé à une asso- 
ciation possible entre vous, Bourdilliat (1) etBouju (5) , pour une édition 
d'Edgar Poe à 80 francs l'exemplaire. (A Poulet- Malassis, 20 mai 
i860.) 

Plus tard peut-être me sera-t-il permis de faire une édition à ma 
guise, c'est-à-dire bonne, belle et solide. (A Alfred Guicbon, 26 mai 
i860.) 

Informez-vous combien M. Perrin (3 > fait payer sa feuille (grand 
in-8°) et combien il faudra de temps pour imprimer huit cents pages. 
(A Josépbin Soulary, 12 juillet i860.) 

Je prépare depuis longtemps une belle édition dans laquelle je ne 
mettrai pas le volume de philosophie à'EuREKA , lequel doit paraître 
dans la collection Lévy à 3 francs, et, dans cette édition, je mettrai 
les morceaux inédits. . . 



(1) Bourdilliat, l'inventeur du livre à 1 franc, et le fondateur de la Librairie 
nouvelle, était alors en concurrence déclarée avec Lévy. Baudelaire ne l'igno- 
rait pas. On lit dans une lettre où il met Poulet-Malassis en garde contre les 
périls de l'édition à bon marché : «Le livre à 20 sols est le fléau des maisons 
Lévy et Bourdilliat. Si l'un de ces messieurs consentait à cesser le premier, 
l'autre serait délivré. Ils se font un mal réciproque, voilà tout.» (8 septembre 
i860). Comment dès lors l'idée avait-elle pu lui venir de s'adresser à Bourdilliat 
pour un projet dont l'accomplissement nécessitait le concours de Lévy ? On 
peut présumer que cette démarche-là où il avait vu sans doute un coup de 
maître, ne servit guère ses intérêts auprès de ce dernier, surtout quand Lévy 
eut réussi à «absorber» Bourdilliat (v. p. 235) et de ce fait se trouva mieux en 
état que jamais de faire expier à ses auteurs leurs velléités d'indépendance. 
Mais Baudelaire, à son grand préjudice, cédait volontiers à cet esprit de perver- 
sité que Poe a si clairement défini. 

121 Nous ne savons rien sur lui, hors qu'il est mentionné dans le Bottin de 
1861 comme éditeur, Ferme des Mathurins, 15. 

< 3) Le célèbre imprimeur lyonnais. C'est de ses presses qu'étaient sortis 
l'année précédente, les Sonnets Humoristiques, nouvelle édition (Lyon, chez 
M. Scheuring), dont la parfaite présentation avait été très remarquée. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION WEUREKA. 227 

Si je réussis, comme j'ai tout lieu de l'espérer, à monter cette 
affaire, nous nous y mettrons l'hiver prochain ; cela fera probablement 
un grand in-8° de 800 pages. 

II y aura deux portraits, l'un, qui est en tête de l'édition posthume 
des œuvres de Poe (chez Redfieid, New-York), reproduction d'une 
peinture qui était chez Griswold; ce Griswold est l'auteur américain 
chargé de mettre en ordre les papiers de Poe, et qui non seulement 
s'est si mal acquitté de sa tâche, mais encore a diffamé son ami défunt 
en tête de l'édition; — l'autre, qui orne l'édition grand in-8° illustrée 
des poésies, édition de Londres. Mes collections ne sont pas à Paris, 
je ne me souviens plus du nom de l'éditeur M. 

II y a d'autres éditions et aussi d'autres portraits ; mais ils ne sont 
jamais que la reproduction plus ou moins altérée de ces deux por- 
traits types. 

Si je réussis à faire mon entreprise, je les ferai reproduire avec un 
soin parfait. L'un (édition américaine) représente Poe avec la phy- 
sionomie connue du gentleman : pas de moustaches , — des favoris ; 
le col de la chemise relevé. Une prodigieuse distinction. L'autre (édi- 
tion des poésies, de Londres) est fait d'après une épreuve daguer- 
rienne. Ici, il est à la française : moustaches, pas de favoris, col 
rabattu. ■ — Dans les deux, un front énorme en largeur comme en 
hauteur; l'air très-pensif, avec une bouche souriante. Malgré l'im- 
mense force masculine du haut de la tète, c'est, en somme, une 
figure très-féminine. Les yeux sont vastes, très-beaux et très-rêveurs. 
— Je crois qu'il sera utile de donner les deux. (A Alfred Guicbon, 
13 juillet i860.) 

En décembre i860, dans une lettre à Poulet-Malassis, on voit 
encore Baudelaire mentionner «Edgar Poe en belle édition» 
parmi les espoirs sur lesquels il fonde le rétablissement de sa 



(l) I! doit s'agir ici de : The Poetical Works of Edgar Allan Poe, with 
original Memoir [by Charles F. Briggs], illustrated by F. R. Pickersgill, R. A. 
John Tenniel, Birket Foster, Felix Darley, Jasper Crospey, P. Duggan, Per- 
cival Skelton, and A M. Madot (London, Sampson Low, Son and C°), 1858. 
On peut croire d'ailleurs que l'édition de luxe que Baudelaire avait en vue 
n'aurait pas comporté que des portraits : un peu plus tard (avril 1861, 
v. p. 236) il la définira lui-même un «Poe illustré», et un artiste de ses amis 
gravera des planches dont les sujets étaient tirés des Contes. Nous reviendrons 
quelque jour sur cette question. 

*5- 



22 8 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

fortune, et, l'année suivante, s'écrier avec une sorte de rao-e 
désespérée : 

Quant à mon beau rêve , il abordera malgré vent et marées , plus 
ou moins mutilé, dussé-je aller mendier de l'argent chez des ministres 
qui en donnent beaucoup trop pour des œuvres moins honorables. 
(^4 Bourdilliat, 10 février 1861, inédit, collection Marcel Lévv-Danon.) 

Enfin le troisième projet de Baudelaire allait à réimprimer ses 
deux études sur Poe (Histoires et Nouvelles Histoires 
Extraordinaires} , grossies de notes nouvelles, soit dans une 
publication spéciale, soit dans ses Notices littéraires (plus tard 
L'Art Romantique), alors en préparation chez Poulet- 
Malassis : 

Ne perdez pas le projet de dessin pour le portrait de Poe. (A Pou- 
let-Malassis, octobre 1858, inédit.) 

II est évident que le Gautier et le Poe ne peuvent pas entrer dans 
les CURIOSITÉS. (Au même, 16 février 1859.) 

Les différents livres ou brochures que j'aurai prochainement à 
publier sont : l'ensemble des articles critiques sur Poe (ici, un portrait, 
je me charge de fournir les éléments nécessaires pour le portrait en- 
cadré dans des figures allégoriques représentant ses principales con- 
ceptions, — à peu près comme la tête de Jésus-Christ au milieu des 
instruments de la passion) — le tout d'un romantique forcené, s'il est 
possible... (A Nadar, 16 mai 1859.) 

Je vais vous adresser la presque totalité des Notices littéraires. . . Ce 
livre est composé ainsi qu'il suit : 

I. Edgar Poe, sa vie et ses œuvres. 

II. Nouvelles notes sur Edgar Poe. 

III. Dernières notes sur Edgar Poe (manuscrit resté à Honfleur) (î >. (A Pou- 
let-Malassis , 15 décembre 1859.) 

Etc. 

On aurait pu grossir le nombre des citations; mais en voilà 
assez, à coup sûr, tant pour établir l'existence des projets que 
Baudelaire nourrissait à l'époque où s'ouvrirent ses pourparlers 

(1) V. Aventures d'Arthur Gordon Pym, p. 254, une note où nous 
avons passé en revue, sans pouvoir conclure, les diverses hypothèses qu'au- 
torise la dernière ligne de cet extrait. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D' EUREKA. 2 2p 

avec Lévy relativement à EUREKA, que pour montrer l'intérêt 
qu'il portait à leur réalisation. Or qui pouvait faire obstacle à 
celle-ci? D'autres passages de la correspondance, d'ailleurs par- 
fois empruntés aux billets déjà cités, vont répondre à la question, 
et avec une netteté qui ne laisse rien à désirer. 

A propos des Notices Littéraires : 

Ces trois morceaux font l'objet d'une discussion avec cet infâme 
Michel. Cependant nos traités ne parlent que d'une quantité déter- 
minée de matière originale, et nullement d'aperçus critiques sur l'au- 
teur. D'ailleurs le bon sens indique que je puis réimprimer dans mes 
œuvres personnelles la partie critique et biographique. (A Poulet- 
Malassis, 12 décembre 1859.) 

Vilaine nouvelle : je serai peut-être obligé de faire un procès à 
Michel Lévy, qui ne veut pas me permettre de réimprimer, dans 
Notices littéraires, les deux notices sur Edgar Poe, en tête des deux 
volumes Histoires Extraordinaires. (A M"" Aupich, 15 dé- 
cembre 1859.) 

La difficulté avec Michel Lévy sera résolue plus tard , parce que le 
volume Notices littéraires sera le dernier. (A la même, 28 décembre 1 859.) 

A propos de la brochure à faire avec Genèse d'un Poème : 

Et puis, autre dispute sur Le Corbeau. (A Poulet-Malassis, 12 dé- 
cembre 18^9.) 

A propos des Contes en belle édition : 

L'affaire Poe se fera, avec grand luxe, mais que les griffes de Michel 
sont tenaces! (Au même, mai i860.) 

J'ai une fois arraché à Michel Lévy la promesse (malheureusement 
verbale) de me laisser faire, chez n'importe qui, une édition d'Edgar 
Poe, plus chère que la sienne, à la condition de l'abandon de la 
moitié de mes droits d'auteur. Sous le joug inévitable, j'accepterais 
cette étrange condition, uniquement pour sauver mon livre de l'oubli. 

(Au même, mai i860.) 

# 
* * 

Nous n'avions pas tort tout à l'heure, on le voit, de nous 
excuser par avance de la longueur du détour où nous allions être 



230 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

entraînés, mais on voit aussi combien ce détour était utile. Isolée 
de l'histoire des projets que Baudelaire nourrissait à la même 
époque, quant aux œuvres de Poe, l'histoire à' Eureka demeu- 
rerait incompréhensible ; rapprochée de cette histoire-là au con- 
traire, elle s'éclaire suffisamment pour que ses lacunes deviennent 
à peu près .négligeables. Maintenant il va nous devenir possible 
de répondre aux questions qui nous arrêtaient tout à l'heure. 

Si, au cours de la période août-novembre 1859, Baudelaire, 
dans ses pourparlers avec Lévy pour la cession à'EuREKA , avait 
montré tant de nervosité, c'est qu'il dépendait entièrement de 
celui-ci pour l'accomplissement de ses projets nouveaux, — on 
sait avec quelle impatience il supportait toute contrainte ! De par 
ses traités antérieurs il se trouvait prisonnier de Lévy; sans le 
consentement de Lévy, aucune de ses intentions n'était réalisable. 
Quoi qu'il en eût, quelles qu'eussent été ses préférences pour 
l'ami Poulet-Malassis, force lui était donc de donner Eureka à 
Lévy, puisque Lévy en voulait. II ne lui restait en la circonstance 
que la faculté de pester et de lâcher quelques violentes épi- 
thètes. . . On a vu qu'il en usa. 

Quant à cette interminable temporisation dont nous nous 
sommes pareillement étonnés, elle non plus, à cette heure, ne 
semble inexplicable. 

En acquérant EUREKA , Lévy avait évidemment poursuivi 
deux buts : rester l'unique propriétaire des traductions de Bau- 
delaire, et publier un livre dans la fortune duquel il avait con- 
fiance. Le traité de novembre 1859 lui avait permis d'atteindre le 
premier — sous la réserve des fragments que Baudelaire enten- 
dait garder pour sa grande édition (nous en reparlerons); en re- 
vanche le franc insuccès que venait de rencontrer EUREKA à la 
Revue Internationale était de nature maintenant à lui donner fort à 
penser quant à la réalisation du second. L'essai cosmogonique se 
relèverait-il en librairie, rien n'était moins certain. Or Michel 
Lévy goûtait peu d'aventurer ses capitaux. 

Et Baudelaire lui-même, au sortir des mécomptes multiples que 
lui avaient valus tout ensemble Derode, sa bande et l'incompré- 
hension du public, 'était-il très pressé de courir sa chance avec 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION V'EUREKA. 23 I 

Eureka ? De cela encore on est en droit de douter, d'autant que 
son manuscrit n'était ni achevé ni revisé, et qu'il avait sur le 
chantier bien d'autres ouvrages. 

Ainsi donc, et même à ne faire état que de considérations stric- 
tement propres à EUREKA , il n'est pas téméraire d'admettre que 
ni l'éditeur ni le traducteur n'éprouvaient une bien grande hâte 
de publier. II est à remarquer aussi bien que, dans aucune de 
ses lettres, et cela jusqu'à la «sortie» du livre, on ne verra Bau- 
delaire soit se plaindre des lenteurs apportées par Lévy à l'exécu- 
tion du traité de 1859, soit seulement mentionner que Lévy lui 
ait réclamé son manuscrit. 

Mais il v avait encore bien d'autres raisons qui militaient pour 
la mise en sommeil d'EuREK'A , — celles que l'on entrevoit à la 
lumière des documents que notre détour nous a permis de mettre 
sous les veux du lecteur, — celles qui procédaient des nouveaux 
projets de Baudelaire et de la résistance que leur opposait Lévy. 
Ce qui comptait à cette heure dans les rapports des deux hommes 
ce n'était plus, on le devine bien, Eureka, livre condamné 
d'avance, mais la grande édition des Contes, ouvrage de vente, 
celui-là, et le recueil éventuel des vers de Poe dont la chance du 
moins n'était pas compromise, et la prétention qu'avait Baude- 
laire de reprendre dans ses Notices littéraires, promises à Poulet- 
Malassis, les études critiques parues en tête des HISTOIRES et 
Nouvelles Histoires Extraordinaires , bien que Lévy lui 
en contestât le droit; — c'étaient, en un mot, les questions liti- 
gieuses qui menaçaient de les envenimer. D'Eureka on reparle- 
rait plus tard, quand on aurait réglé ces questions-là. 

Mais pour les régler, il fallait du temps — parce que les deux 
parties étaient aussi fermement résolues l'une que l'autre à ne pas 
céder, et qu'à prétendre brusquer la solution de leur différend, 
elles ne pouvaient aboutir qu'à une brouille à laquelle aucune 
n'avait avantage. Qu'aurait gagné Baudelaire en effet, pour sa 
part, à une rupture? A supposer qu'elle lui valût de recouvrer 
sa liberté quant à la plaquette de vers et aux Notices, ce qui 
n'apparaît d'ailleurs nullement certain, en tout cas elle aurait 
eu pour premier et irrémédiable effet de mettre à néant son 



2j2 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

projet de grande édition, c'est-à-dire celui auquel il tenait 
entre tous, car, pour ce qui est de la propriété des Contes, elle 
appartenait indiscutablement à Lévy (l) . Et Lévy, lui, qu'eût-il 
gagné à précipiter les choses? Seulement la certitude de ne plus 
jamais obtenir ces morceaux inédits dont le traducteur entendait 
grossir sa grande édition et qui finalement entreront dans les 
Histoires Grotesques et Sérieuses (2) ; car pour les textes 
litigieux, n'était-il pas évident que son droit demain ne vaudrait 
pas moins qu'aujourd'hui? 

Ainsi donc tout porte à croire qu'une sorte d'entente tacite 
s'était établie entre l'éditeur et son auteur à l'effet de patienter et 
de voir venir, l'un comme l'autre se réservant de louvoyer à la 
faveur des circonstances et de tirer le meilleur parti des occasions 
qui en pouvaient naître. 

Cette attitude expectante, remarquons-le, était d'ailleurs, de 
la part de Baudelaire, parfaitement raisonnable et aurait pu 
tourner au mieux de ses intérêts. Que serait-il arrivé si l'année 
i860 dont il écrivait qu'avec elle il allait jouer son va-tout, ou 
même l'une des deux suivantes, eussent répondu, ne fût-ce 
que partiellement à ses espérances, — si par exemple il eût 
réussi à obtenir de BourdiHiat ou de Hachette, pour sa grande 



m Nous pouvons tenir ce point-là pour certain, puisque Baudelaire ne l'a 
jamais contesté. Pour les autres il est délicat de se prononcer, les traités 
n'étant pas connus dans leur teneur exacte. En ce qui concerne Le Corbeau, 
le texte en appartenait à Lévy, bien qu'il ne fût pas entré dans les deux 
premiers volumes de traductions, si les traités avaient englobé toutes les 
matières publiées en 1854. dans le Pays; en revanche les commentaires en 
prose (Méthode de Composition) réunis au Corbeau pour former La Genèse d'un 
Poème devaient être la propriété du poëte, n'ayant paru qu'en 1859. Enfin, 
quant aux deux préfaces des Histoires et Nouvelles Histoires Extra- 
ordinaires, il semble que, si les traités «ne parlaient nullement d'aperçus 
critiques», comme on le lit dans une lettre à Poulet-Malassis en date du 
12 décembre 1859 ( v. p. 229), Baudelaire était absolument fondé à prétendre 
les reprendre dans ses Notices littéraires. Mais on voit qu'en cette 
matière, c'est toujours hypothétiquement que nous concluons... 

' 2) Philosophie de l'Ameublement (1852), Le Corbeau (1853), Elc'onora, Un 
Evénement à Jérusalem, La Genèse d'un Poème (Méthode de Composition. — 
Le Corbeau) [1859]. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION B'EUREKA. 233 

édition, un concours tel qu'il fût en état de faire à l'appétit 
de Lévy une part suffisante? Alors, grâce à quelques conces- 
sions mutuelles, un arrangement où chacun eût trouvé son 
compte, n'aurait-il pu prendre place? Une note manuscrite (non 
datée) (1 * qui vient d'être mise au jour, témoigne, par sa forme 
parfaitement achevée, que Baudelaire se flatta sérieusement, au 
moins un instant, d'arriver à un résultat de cet ordre, c'est la 
suivante (2) : 

Avis du Traducteur. 

Aux sincères appréciateurs des talents d'Edgar Poe je dirai que je 
considère ma tâche comme finie, bien que j'eusse pris plaisir, pour 
leur plaire, à l'augmenter encore. Les deux séries des Histoires extra- 
ordinaires et des Nouvelles Histoires Extraordinaires et les Aventures d' Ar- 
thur Gordon Pym suffisent pour présenter Edgar Poe sous ses divers 
aspects en tant que conteur visionnaire tantôt terrible, tantôt gra- 
cieux, alternativement railleur et tendre, toujours philosophe et ana- 
lyste, amateur de la magie de l'absolue vraisemblance, amateur de la 
bouffonnerie la plus désintéressée. Eureka leur a montré l'ambitieux 
et subtil dialecticien. Si ma tâche pouvait être continuée avec fruit 
dans un pays tel que la France, il me resterait à montrer Edgar Poe 
poëte et Edgar Poe critique littéraire. Tout vrai amateur de poésie 
reconnaîtra que le premier de ces devoirs est presque impossible à rem- 
plir, et que ma très humble et très dévouée faculté de traducteur ne 
me permet pas de suppléer aux voluptés absentes du rythme et de la 
rime. A ceux qui savent beaucoup deviner, les fragments de poésie 
insérés dans les Nouvelles, tels que le Ver vainqueur dans Ligeia, le 
Palais hanté dans la Chute de la maison Usher et le poëme si mysté- 
rieusement éloquent du Corbeau, suffiront pour leur faire entrevoir 
toutes les merveilles du pur poëte. 

Quant au second genre de talent, la critique, il est facile de com- 



(l) Nous ne la rapportons donc à la période 1860-1861 que sous toutes 
réserves. 

121 Elle a été publiée pour la première fois dans les Cahiers Jacques Doucet, 
1. Baudelaire. Textes inédits commentés par Yves-Gérard Le Dantec avec un 
frontispice et un fac-similé, Université de Paris, 1934. Nous la reproduisons 
ici avec l'autorisation de la Société des Amis de la Bibliothèque Jacques 
Doucet, après en avoir revu le texte. 



2 34 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

prendre que ce que je pourrais appeler les Causeries du Lundi d'Edgar 
Poe M auraient peu de chances de plaire à ces parisiens légers , peu 
soucieux des querelles littéraires , qui divisent un peuple jeune encore, 
et qui font, en littérature comme en politique, le Nord ennemi du 
Sud. 

Pour conclure, je dirai aux Français amis inconnus d'Edgar Poe 
que je suis fier et heureux d'avoir introduit dans leur mémoire un 
genre de beauté nouveau; et aussi bien, pourquoi n'avouerais-je pas 
que ce qui a soutenu ma volonté, c'était le plaisir de leur présenter 
un homme qui me ressemblait un peu, par quelques points, c'est- 
à-dire une partie de moi-même? 

Un temps viendra prochainement, je suis autorisé à le croire, où 
MM. les éditeurs de l'édition populaire française des œuvres d'Edgar 
Poe sentiront la glorieuse nécessité de les produire sous une forme 
matérielle plus solide, plus digne des bibliothèques d'amateurs, et 
dans une édition où les fragments qui les composent seront classées 
[sic) plus analogiquement et d'une manière définitive. 

C.B. 

A travers ce texte, il est aisé de deviner les bases de la com- 
binaison envisagée : Eureka, grossi du Corbeau et suivi de l'A m, 
aurait formé le quatrième volume des traductions, qui en aurait 
été aussi le dernier. Leur auteur, pour sa part, aurait renoncé 
formellement à son projet de faire une publication spéciale avec 
les poëmes de Poe (2) , et Lévy, pour la sienne, se serait engagé à 



•'' II s'agit des Literati , some honest opinions about authorial merits and 
demerits, with occasional words of personality, together with Marginalia , sugges- 
tions and essays, by Edgar A. Poe, with a shetch of the author by Rufus Wilmot 
Griswold, New York, 1850. 

P) Nous n'avons pas réussi, nous l'avons dit, à determiner la date à 
laquelle il faut rapporter l'Avis du Traducteur et nous ne le plaçons en 1860- 
1861 que sous toutes réserves. — S'il est postérieur, de 1862 ou de 1863, 
alors il faudrait dire que la difficulté de «suppléer aux voluptés absentes du 
rythme et de la rime» ne fut peut-être pas la seule raison qui décida Baude- 
laire à s'abstenir de «montrer Edgar Poe poëte». Dans l'intervalle, en effet, 
d'autres traducteurs s'y étaient essayés : le chevalier de Châtelain dans ses 
Beautés de la poésie anglaise (Londres, 1862) donnant La Corneille et Les Clo- 
ches; W. L. Hughes, faisant suivre ses Contes inédits d'Edgar Poe (Hetzel, 
1862) d'un choix de poésies : Ulalume , Hélène, El Dorado , Le Corbeau, A**, 
La Dormeuse, Lénore, Un rêve dans un rêve, Pour Annette. — Bientôt aussi, 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D'EL'REKA. 23 J 

faciliter l'établissement de la grande édition, où seraient entrés 
les fragments inédits. 

Mais on sait quelle suite de déboires et de tribulations de toute 
nature la période qui nous occupe apporta au malheureux poëte 
au lieu de l'accroissement de prestige et de crédit qu'il lui aurait 
fallu pour vaincre l'intransigeance de Lévy. En i860 aucun de 
ses ouvrages ne réussit franchement, tous bientôt seront offerts 
au rabais, — et cette même année réveille le mal qu'il portait 
dans ses veines; en 1861, la seconde édition des Fleurs DU Mal, 
sur laquelle il avait tout lieu de compter, ne rencontre, sauf 
auprès des artistes, qu'un accueil médiocre, et voici que com- 
mence à chanceler sur ses bases la maison Poulet-Malassis, au 
sort de laquelle tant de ses projets étaient liés; en 1862 enfin, 
c'est un désastre total, — d'abord l'échec de sa candidature à 
l'Académie, et puis la faillite déclarée de Poulet-Malassis, le lais- 
sant sans éditeur pour plusieurs de ses ouvrages qui n'en trouve- 
ront plus et l'entraînant dans d'immenses embarras, — et puis ia 
disparition de l'autre maison sur laquelle il avait épaulé l'établis- 
sement de sa grande édition , — et par une ironie digne de son 
Guignon, il se trouve que c'est précisément Michel Lévy qui 
«absorbe» BourdiIIiat et lui succède à la Librairie Nouvelle ! 

Après cela comment s'obstiner plus longtemps : qu'il eût perdu 
la partie, ce n'était que trop clair. II semble bien d'ailleurs que 
depuis quelques mois il ne conservait plus d'illusions sur son 
issue : un billet à Poulet-Malassis en date d'avril 1861 nous le 
montre envisageant dès lors d'offrir à Michel Lévy la totalité non 
seulement de ses traductions, mais aussi de ses œuvres person- 
nelles : 

Ma pensée se reporte vers Michel, malgré que, récemment, il 
m'ait refusé les Contemporains, blessé (en apparence peut-être, peut- 
être réellement) de ce que j'avais pensé à Hetzel. .. 

Peut-être sa susceptibilité s'apaisera-t-elle, et peut-être vaudrait-il 
mieux tout faire rentrer chez lui, d'autant plus qu'il sera chargé plus 

Armand Renaud ( Revue de Paris, 1" août 186^.), au cours d'un article sur 
Edgar Poe, d'après ses poésies, apportera une version française de Annabel 
Lee, Silence, La Cité dans la Mer, La Vallée du Malaise. 



2 j 6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

tard de manœuvrer l'affaire du Poe illustré avec Hachette, et qu'il 
fera pour moi ce que vous faites vous-même. 

Vous pouvez lui montrer cette lettre si vous le jugez à propos. 

Le traité de juin 1863, dont nous avons signalé la conclusion 
p. 223, consacra la victoire de Lévy. Par ce traité, qui vraisem- 
blablement ne concernait EUREKA que dans la mesure utile à la 
confirmation de celui de 1859, le tenace éditeur entrait enfin en 
possession des fragments inédits qu'il avait tant convoités et qui, 
sous le titre de HISTOIRES GROTESQUES ET SÉRIEUSES, devaient 
former un cinquième volume de sa collection. Quant aux condi- 
tions pécuniaires qui y étaient prévues, — s'agissait-il d'une ces- 
sion à droits sur les exemplaires écoulés ou d'une somme fixe 
pour un tirage déterminé? — nous les ignorons, la correspon- 
dance de notre auteur étant restée muette à leur sujet. 

Ce qui est certain, en tout cas, c'est qu'elles n'apportaient au 
malheureux poète qu'un soulagement tout à fait insuffisant, car 
non seulement il était alors traqué par de nombreux créanciers, 
mais encore la délicatesse lui faisait un devoir de venir au 
secours, dans le plus bref délai possible, d'amis tels que Poulet- 
Malassis et Alphonse Lécrivain (un autre libraire), qui lui 
avaient consenti des avances importantes. Force lui était donc 
d'envisager de nouvelles cessions plus productives; cette nécessité 
allait avoir pour effet de consommer irrémédiablement sa défaite 
vis-à-vis et au profit de Lévy. 

Un moment il eut l'espoir de trouver auprès d'un tiers des 
conditions plus avantageuses. Dans la même lettre où il informait 
sa mère de la signature du traité de juin et de la vente à Hetzel, 
pour cinq ans, des Fleurs du 'Mal et du Spleen de Paris, 
on le voit mentionner l'ouverture de pourparlers avec un certain 
M. Namslauer, «un vrai banquier qui connaît un peu les affaires 
de librairie» : 

II m'a offert, quant à l'Edgar Poe, non pas seulement un prêt, 
mais une aliénation absolue , à tout jamais , de tous mes droits moyen- 
nant une somme déterminée. II est évident que cet homme connaît 
les valeurs littéraires. J'avoue que j'incline vers la cession absolue, — 
mais pas pour mes ouvrages personnels (3 juin). 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION WEUREKA. 237 

Cependant deux mois s'écoulent sans que ces pourparlers-là, 
dont il attendait une somme ronde — quelque dix ou vingt 
mille francs — aboutissent; il en éprouve une telle irritation 
que les injures fusent de sa plume. Que faire, sinon de revenir 
à Lévy? 

Ma grosse affaire est manquée, ou plutôt renvoyée. J'étais dans 
les mains de coquins, et coquin pour coquin j'aime mieux avoir 
affaire à Michel Lévy, et traiter directement avec lui. II revient le 25. 
(A sa mère, 10 août, passage ine'dit.) 

Tout bien considéré, je préfère être volé par lui que par les 
autres. J'espère qu'il ne manquera une si facile occasion d'exploiter 
ma pauvreté. (A la même, 31 août, inédit.) 

Mais Lévy voudra-t-il encore d'un arrangement? 

Pour reprendre notre thème d'aujourd'hui, je verrai Michel avant 
le 15, et je verrai s'il y a un inconvénient pour moi (c'est-à-dire : 
pour nous) à ce que vous vous chargiez de mon affaire; si ses offres 
sont trop affreuses, je repousse l'affaire. S'il y a quelque avantage immé- 
diat, vous ferez votre part; mais il faudra penser à Lécrivain. (A Pou- 
let-Malassis, commencement de septembre.) 

J'ai causé avec Michel. II demande huit jours pour réfléchir à ce 
qu'il peut m'offnr, après avoir vérifié mes comptes. 

Or, dois-je, assassiné par tant de besoins, tâcher de conclure avec 
lui deux nouveaux traités (PARADIS, CONTEMPORAINS , 3 vol.) ou 
dois-je patienter jusqu'à novembre, dans l'espérance que les lectures 
en question [les conférences de Bruxelles] pourront exciter un désir 
chez MM. Lacroix et Verboeckhoven [les éditeurs belges]? 

Je crois d'ailleurs que Michel n'aime pas entendre parler de trente- 
six choses à la fois, et qu'il ne faut pas laisser voir ma gêne (1) . (Au 
même, septembre.) 

(1) On lit à la page 37 du Carnet de Charles Baudelaire publié par 
M. Féli Gautier (J. Chevrel, 191 1) : 

— Combien pourra-t-on tirer du Poe illustré ? 

— Réclames pour Eureka. 

— Le traité pour le 5'. 

— Quels livres prendriez-vous sur ces 5 volumes : Fleurs, Paradis, Contemporains , 
Poèmes en prose. 

II y a toute apparence que cette note nous restitue la matière d'un des 
entretiens que Baudelaire se proposait d'avoir avec Lévy. 

— Mais que penser du « traité pour le 5*»? II y en aurait donc eu déci- 



238 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Ce monstre de Michel me dit toujours : Nous traiterons cette 
affaire ces jours-ci. Mais les journées s'envolent. (A sa mère, environ 
octobre.) 

Enfin un billet daté simplement «mercredi», et qu'on peut 
rapporter approximativement à la dernière semaine d'octobre ou 
à la suivante, car le traité auquel il se réfère est en date du 
1" novembre, nous en avons vu un exemplaire sans qu'il nous 
soit donné de le lire, — nous place en face du fait accompli : 

Oui, l'affaire Lévy est vidée. J'abandonne demain tous mes droits 
à venir pour une somme de 2.000 francs payable dans une dizaine de 
jours M. Ce n'est même pas la moitié de ce qu'il me faut. . . 

Le Poe donnait (à moi) un revenu de 500 francs par an. Michel a 
donc traité la question comme on traiterait de la vente d'un fonds 
d'épicerie. II paie simplement quatre années du produit. (A sa mère.) 

Cette fois, c'en était bien fini, pour Baudelaire, de son «beau 
rêve». Si la grande édition des Contes se faisait un jour, ce ne 
serait assurément ni à son honneur ni à son profit. II se trouvait 
maintenant entièrement dépossédé d'une œuvre à laquelle il avait 
travaillé pendant quinze ans. 

Plus tard, il lui arrivera maintes fois d'évoquer ce traité-là et 
ce ne sera jamais sans une grande amertume : 

Combien je regrette la ridicule aliénation que j'ai faite de mes 
droits sur ma traduction pour 2.000 francs comptants, desquels je n'ai 
même pas pu dépenser un sou pour moi! Ces cinq volumes étaient 
une rente approximative de 4 à 600 fr. par an , malgré l'exiguïté 
de mes droits. Voilà à quelles sottises nous poussent nos créanciers. 
Jamais plus je ne ferai de pareils marchés, à moins que ce ne soit 



dément un pour le 4.° volume, c'est-à-dire pour EUREKA, et qui serait resté 
inexécuté? 

(1) Une lettre postérieure à M°" Aupick explique ce délai : 
«Non, tu n'as pas de reproches à me faire relativement aux 2.000 francs 
de M. Lévy. Je n'en touche pas même 20 francs, Lévy s'est engagé à par- 
tager cet argent entre quelques-uns de mes créanciers, quand il aurait la der- 
nière page de son cinquième volume, et je suis en train de le finir.» (25 no- 
vembre 1863.) 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D' EUREKA. 239 

pour une somme énorme, ou pour une rente viagère. (A sa mère, 
1 1 février 1863.) 

II faut vraiment, ma chère maman, que tu sois bien oublieuse ou 
que je m'exprime bien mal pour toi, pour que tu ne saches plus qu'il 
y a trois ans, j'ai vendu, à tout jamais , pour une somme de 2.000 fr. , 
une fois donnés, tous mes droits sur mes cinq vol. de traductions. Je 
t'ai raconté cela vingt fois. — J'ai fait là une énorme sottise, mais 
j'étais obligé de trouver 1.100 fr. du jour au lendemain. ( I er janvier 
1866. — V aussi les lettres à M me Aupick en date des 22 décembre 
1865 et 16 février 1866.) 

S'était-il du moins réservé le droit de reprendre dans ses 
œuvres critiques les préfaces des Histoires et Nouvelles His- 
toires Extraordinaires? Un indice serait de nature à le 
faire croire : c'est que ces deux morceaux figureront sur la liste, 
par lui dressée en 1865, des matières devant entrer dans les 
Réflexions (V. L'Art Romantique, p. 434)- Cependant rien 
ne prouve après tout que cette mention-là n'ait correspondu sim- 
plement au maintien de son sentiment, tel que nous le lui avons 
vu exprimer dans sa lettre du 12 décembre 1859 (p. 229) plutôt 
qu'à un accord avec Lévv. D'autant que dans l'acte de vente 
posthume dont nous avons parlé dans notre édition des Fleurs 
DU Mal, p. 397-398, on lit in fine : 

Ne sont pas compris dans la vente les traductions d'Edgar Poe et 
les Notices littéraires sur le même auteur dont M. Baudelaire avait 
disposé de son vivant. 



Reprenons maintenant l'histoire proprement dite du livre, au 
lendemain du traité de juin 1863. 

Nous avons vu (p. 223) qu'à l'heure de sa conclusion, il man- 
quait encore quelques pages à la traduction. D'autre part, dans 
une lettre du 6 octobre 1863, qu'on lira bientôt, Baudelaire 
parle d'EuREKA comme d'un ouvrage entièrement au point sauf 
la préface. II semble donc légitime d'admettre que son manuscrit 
fut terminé, revisé et remis au cours de la période juin-octobre. 

Mais c'est là le seul renseignement qu'apporte la correspon- 



24o NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

dance de notre auteur. Sur tous autres points — suppression du 
portrait dont on était convenu en 1859 (v. p. 221), division du 
texte en chapitres, durée de l'impression, correction des épreuves, 
elle est entièrement muette, et nous ne connaissons aucun docu- 
ment qui supplée à son silence. 

Les questions que soulève le très surprenant emploi, en guise 
de préface, d'un extrait du trop fameux Manoir, ne laissent pas, 
elles aussi , de demeurer fort obscures. Nous ne nous flattons pas 
d'en dissiper les voiles; cependant leur étude nous a amené à une 
petite découverte qui n'est pas absolument dénuée d'intérêt. 

Si l'on ouvre les Lettres à la page 352, on y trouve un billet 
que M. Feli Gautier, l'unique auteur de ce recueil, quoi qu'on 
en ait dit (1) , — a donné comme suit : 

[A Taine.] 

6 octobre 1863. 
Cher Monsieur, 

Je vous serais très reconnaissant, si vous pensiez à moi. 

J'ai une grosse affaire à conclure avec Michel, et il ne veut pas 
conclure, avant d'avoir la préface d'Eureha, d'un côté, et, de l'autre, 
quelques pages de moi qui lui manquent pour son cinquième volume. 

Je suis affreusement affairé. Croyez que sans cela j'irais vous voir 
fréquemment. 

Pourriez-vous m'écrire un petit mot pour m'exprimer ce que vous 
pensez de l'ouvrage, — si vous ferez la préface, — quelle étendue 
elle aurait, — et quel prix vous en demanderez. 

Croyez, Monsieur, que j'apprécie toute la valeur du service que je 
vous demande, et que j'en garderai toujours le souvenir. 

Ce même billet, le même scoliaste l'avait d'ailleurs publié anté- 



(1) Tout récemment encore, M. Yves-Gérard Le Dantec, dans son édition 
des Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Nouvelle Revue Fran- 
çaise, Correspondance, I, p. 7. — Nous précisons une fois de plus cjue toute 
notre collaboration au recueil des Lettres publié par le Mercure de France 
en 1906 a consisté dans la communication à M. Féli Gautier de quelques 
billets ou fragments de billets inédits. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D' EUREKA. Z^\ 

rieurement dans une suite de Documents sur Baudelaire (Mercure 
de France, 1-IV-1906), en l'encadrant des commentaires suivants : 

Baudelaire, cependant, épaulait son œuvre. II demandait l'appui de 
Taine, pour vulgariser ses traductions de Poe. Taine étudiait la litté- 
rature anglaise, à la Revue des Deux Mondes, depuis 1856, et ses con- 
clusions, déjà, faisaient autorité. 



Taine s'excusa de ne pouvoir préfacer EUREKA. Sa réponse devait 
cependant être des plus sympathiques, puisque Baudelaire lui 
demanda à nouveau un article sur Poe (1) , etc. 

Mais il faut croire que dans l'intervalle des deux publications, 
de sérieux doutes s'étaient élevés dans l'esprit de M. Féli Gautier 
quant à l'identité du destinataire, car — le lecteur l'a sans doute 
remarqué — le nom de Taine, dans le recueil des Lettres, 
se trouve placé entre crochets. 

Or, de documents qui nous ont été communiqués récemment 
par IeursJ obligeants possesseurs, il semble bien résulter que ces 
doutes étaient plus que fondés, — en d'autres termes que ce n'est 
point du tout de Taine qu'il fut question pour présenter EUREKA 
au public. 

Les documents dont il s'agit consistent en : 

i° Une lettre inédite de Baudelaire à Poulet-Malassis (collec- 
tion Marcel Lévv-Danon) en date du 27 août 18^9, par consé- 
quent contemporaine des premiers pourparlers avec Michel Lévy, 
où on lit : «malgré ma préface, il y aura peut-être une préface de 
Babinet». 

2 Une lettre inédite de Théodore de Banville (collection 
Armand Godoy) en date du I er novembre 1863, donc à peine 
antérieure de trois semaines environ à la publication à'EuREKA , 

(1) Le commentaire fait 'apparaître clairement la cause de l'erreur où est 
tombé ; M. Félix Gautier. Il a conclu, du fait que Baudelaire demandera un 
article à Taine en 1865, [que l'historien avait été aussi le destinataire de sa 
lettre du 6 octobre 1863. 

16 



242 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



où le signataire, après avoir chanté les exploits de Nadar et de 
son Géant , dont la France entière s'entretenait alors, écrivait : 

Tout cela a rendu à Babinet la fougue des vingt ans ; il est devenu 
plus Nadar que Nadar lui-même, et cela va jusque-là qu'il va faire 
une préface à VEUREKA de Baudelaire W ! 

D'ailleurs, si l'on se reporte aux documents anciennement 
connus, on constate qu'ils n'infirment en rien la révélation ap- 
portée par les nouveaux, bien au contraire. Dans les pages 53 
et 55 du Carnet de Charles Baudelaire (publié par M. Féli 
Gautier chez Chevrel, 1 9 1 1) , pages qui sont manifestement con- 
temporaines de l'achèvement d'EuRER'Aj le nom de Babinet se 
rencontre plusieurs fois : «Voir Babinet... Ecrire à Babinet», 
tandis que celui de Taine ne se trouve point. Quant à la réponse 

(1 ' Voici tout le passage, qui mérite vraiment une plus ample citation : 
Mais parlons de ce qui occupe le monde entier, c'est-à-dire de Nadar. II n'est pas 
cassé tout à lait, je le crois même assez bien raccommodé; mais ses deux ascensions 
ont été accompagnées d'affreux périls, et la seconde lois, tous les passagers du Géant 
n'ont dû la vie qu'au simple aéronaute Jules Godard, dont on ne parlait pas mais qui 
a été le personnage important quand le danger est arrivé. Nadar est un génie décidé- 
ment, car nous ne savons pas trouver cent sous, et lui vous savez ce qu'il a trouvé? 
Du crédit pour faire faire un ballon de 115 mille francs, la permission de prendre le 
Cbamp-de-Mars ; celle de faire établir des usines jusqu'à son ballon, des tuyaux de gaz 
placés à deux pieds du sol en violation de tous les règlements municipaux et mettant 
Paris à la discrétion du premier gamin à qui il plairait d'allumer une allumette chi- 
mique. On lui a donné non pas à crédit, mais pour rien, des armes, des lunettes, des 
cadeaux de toute sorte , y compris les pâtés et les bonbons. J'avoue qu'il « fallu un 
très grand courage pour tenter. la seconde ascension, après les accidents de la première, 
et Nadar ne veut pas s'en tenir là! Son raisonnement est faux, comme vous pouvez le 
deviner! II dit : Le ballon ordinaire est une machine inutile et périlleuse : une seule 
chose est vraie et utile à la science, — le navire aérien à hélices, c'est pourquoi je fais un 
ballon ordinaire. Plus le ballon ordinaire est grand plus il est difficile à gouverner, c'est 
pourquoi je fais un ballon ordinaire surpassant en grandeur tous ceux qu'on a construits 
jusqu'à ce jour. Car, si je demandais un million pour construire le navire aérien à 
hélices, on ne me le donnerait pas; je dois donc le gagner en montant dans un ballon! 
— Le résultat immédiat, c'est que Nadar doit deux cent mille francs de plus, c'est 
que sa femme et lui ont été fort contusionnés et que M. de Saint-Félix a eu le bras 
cassé. Tout cela a rendu à Babinet la fougue des vingt ans; il est devenu plus Nadar 
que Nadar lui-même, et cela va jusque-là qu'il va faire une préface à l'Eu&EKA de 
Baudelaire. Baudelaire est à peu prés le seul de nos amis que j'aie vu, et dont je puisse 
vous donner des nouvelles. Il a, m'a-t-il dit, en cours d'exécution sept volumes diffé- 
rents : parmi eux, je crois, est un roman, dont il donnerait la primeur au Figaro. Il a 
publié dans l'Opinion Nationale de beaux articles sur Delacroix, qui ont fait grand bruit, 
et que vous avez peut-être lus... 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D'EUREKA. 243 

de Taine, en date du 30 mars 1865, dont M. Féli Gautier a fait 
état dans ses commentaires précités, si on l'examine avec atten- 
tion, on s'aperçoit que la teneur en est à peu près inconciliable 
avec l'hypothèse d'une demande d'article antérieure. Aussi bien 
lisons : 



Cher Monsieur, 



Taine à Baudelaire. 

30 mars 1865. 



Je suis tellement occupé et ma santé est si médiocre que je ne 
puis me charger d'un article important comme celui que vous me 
proposez. J'admire beaucoup Poe M; c'est le type germanique anglais, 
à profondes intuitions, avec la plus étonnante surexcitation nerveuse. 
II n'a pas beaucoup de cordes; mais les trois ou quatre qu'il a vibrent 
d'une façon sensible et sublime. II approche de Heine; seulement, 
tout chez lui est poussé au noir, l'alcool a fait son office. Mais, quelle 
délicatesse et quelle justesse dans l'analyse! — Je n'aime pas trop 
EUREKA qui est de la philosophie, comme celle de Balzac dans 
Serapbita et de Hugo dans les Contemplations. 

Etc. 



(1) Dans son Essai sur Taine, M. Victor Giraud reproduit un article paru 
au Journal des Débats le 15 novembre 1858, où Poe est cité avec faveur, et 
qui n'a pas été recueilli dans les Œuvres complètes de son auteur. Voici le 
passage : 

Là-bas, on trouve des mœurs grossières où la force règne, où l'égoïsme s'étale, où le 
mensonge trône, où le commerce a perfectionné la banqueroute, où les journaux ont 
érigé en trafic et en principe le charlatanisme et la mendicité. Mais l'envers suppose 
l'endroit; à côté des Craig et des Butterfly, il y a les Longfellow, les Poe, les Emer- 
son; je tolérerais les uns pour jouir des autres. Sans cela ce serait une horrible chose 
qu'un pays libre; il faudrait s'agenouiller au coin d'une caserne et dire : a Seigneur, 
faites croître et multiplier les gendarmes.» (A propos des Scènts de la vie aux Etats- 
Unis , d'Alfred Assolant ). 

Quant aux sentiments que. Taine portait^au traducteur de Poe à la même 
époque, ils étaient certainement beaucoup moins favorables. On en peut 
juger par cette toute petite phrase, détachée d'une lettre qu'il adressait à 
J. J. Weiss le 25 janvier 1858, pour le remercier de l'avoir traité ((honora- 
blement» dans le fameux article sur La Littérature brutale (Revue Contempo- 
raine, 15 janvier) où les Fleurs du Mal et Madame Bovary étaient terri- 
blement malmenées : «si la compagnie de M. Baudelaire est mauvaise, celle 
de M. Flaubert est très bonne...». 

16. 



244 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

La manière dont Taine exprime ici ses sentiments à l'égard de 
Poe et à'EuREKA ne prouve-t-elle pas à l'évidence qu'il les révèle 
à son correspondant, c'est-à-dire qu'il n'avait jamais eu l'occasion 
de l'en entretenir, et peut-on admettre que dans les considérants 
qui accompagnent son refus de 1865, il n'eût pas fait quelque 
allusion à son refus de 1863, si réellement il lui en avait opposé 
un à cette date? 

La conclusion de tout cela est qu'à nos yeux il n'y a plus de 
doute sur ce point : c'est de Babinet et non de Taine que Bau- 
delaire avait sollicité le concours en 1863; c'est à Babinet et non 
à Taine que fut adressé le billet du 6 octobre. 

Disons-le en passant, le choix de Babinet, dont on peut 
s'étonner à cette heure, n'était d'ailleurs point malhabile, et sem- 
blait susceptible sinon d'assurer le succès de la publication, du 
moins de lui valoir quelque retentissement. 

De Jacques Babinet on ne se souvient guère aujourd'hui qu'en 
raison de la faillite éclatante de ses prédictions météorologiques, 
dont la presse s'égaya souvent, et des petits vers où se dépensait 
son humour, telle I'épigramme contre Villemain : 

Dieu créa l'homme à son image; 
Donc, quand Villemain fut conçu, 
En fabriquant ce bel ouvrage, 
Le créateur était bossu! 



ou bien ce madrigal à Louise Colet : 

Dans le soleil il est des taches, 
II n'en est pas à ta beauté. 

Mais à l'époque, membre de l'Institut, correspondant de plu- 
sieurs sociétés savantes, auteur d'ouvrages de physique, d'astro- 
nomie, de cosmographie, de géométrie; publicateur de multiples 
atlas: administratifs, départementaux, industriels, historiques, etc., 
collaborateur de la Revue des Deux Mondes, du Journal des Débats, 
du Constitutionnel, directeur du Bulletin scientifique à l'Opinion 
Nationale, conférencier infatigable et joignant une activité d'esprit 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION B' EUREKA. 24) 

phénoménale à un savoir sinon très profond du moins étendu, 
Jacques Babinet jouissait d'une véritable célébrité et, en somme, 
bien que souvent brocardé en raison de son ubiquité, de sa verve 
facilement familière, de sa faconde digressive et des dehors trop 
libres de son personnage officiel, s'entendait à merveille à s'imposer 
au public. II faut ajouter que ses dons éminents de vulgarisateur 
comme l'orientation simultanée de ses travaux — hier auteur 
d'un traité sur la Pluralité DES Mondes (1862), demain préfacier 
des MÉMOIRES DU Géant (1864) — le désignaient particulièrement 
pour rendre accessibles à tous les hautes spéculations qui font 
à'EuREKA un ouvrage quelque peu abstrus. 

Mais, pour en revenir à la question de la très surprenante uti- 
lisation des pages empruntées à Rufus Griswold en guise de pré- 
face, ce n'est assurément pas le simple remplacement d'un nom 
par un autre dans la suscription d'un billet, qui suffit à l'éclaircir. 
— Pourquoi Babinet dont, au témoignage de Banville, l'acquies- 
cement de principe semblait acquis, se déroba-t-il au dernier 
moment? Sont-ce des scrupules d'ordre scientifique qui l'arrêtèrent 
ou ses exigences qui firent échouer les pourparlers? — A son 
défaut, pourquoi ne fut-il pas fait appel à quelque autre person- 
nalité qualifiée? — Pourquoi d'autre part Baudelaire que son 
billet du 27 août 1859 nous montre annonçant de façon certaine 
une préface de sa propre plume, s'effaça- t-il entièrement? Doit-on 
croire qu'à la réflexion il avait reconnu que l'appréciation d'un 
ouvrage cosmogonique échappait à sa compétence? (En tant que 
poème on ne peut se défendre de remarquer cpi'Eo'REKA cepen- 
dant offrait à un poète un bien noble thème ! ) Ne sont-ce pas plutôt 
les tendances panthéistes de l'ouvrage qui le firent revenir sur ses 
intentions? Ou bien l'état de sa santé qui commençait de prendre 
un tour alarmant, et le désordre de ses affaires et l'urgence d'en 
terminer avec d'autres travaux avant le départ pour la Belgique? 
Comment enfin et surtout expliquer que, lui qui portait à Poe un 
culte si fraternel, il ait pu se résigner à placer au seuil du plus 
chéri de ses ouvrages, — de celui que Poe considérait comme 
son message à l'humanité, — des pages non seulement inégales à 
leur objet, mais dues au sinistre Wilmot Griswold? Autant de 



246 » NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

points sur lesquels on voudrait être pleinement renseigné, mais 
où la documentation baudelainenne si abondante, pourtant, nous 
refuse, dans son état présent, toute lumière. 



La publication du livre fut enregistrée par la Bibliographie de la 
France, Journal général de l'Imprimerie et de la Librairie le 5 décembre 
1863 sous le n° 11355- En réalité, comme on le verra bientôt par 
un billet de Baudelaire à sa mère, elle s'était effectuée environ le 
25 novembre. 

Voici la description de l'édition originale : 

Format grand in-18. 

Couverture gris clair. 

EDGAR POE II traduit par Charles Baudelaire || EUREKA \\ 
Cartouches aux initiales M. L. || Paris || Michel Lévy, frères, 
Libraires Editeurs || rue Vivienne, 2 bis, et boulevard des Italiens, 15 
||A la librairie Nouvelle || 1864.. 

I page pour le faux titre portant au recto EUREKA et au verso : 
Chez les mêmes éditeurs : Œuvres || d'EDGAR Poe || Format grand 
in-18 II Histoires Extraordinaires... Un volume || Nouvelles His- 
toires Extraordinaires . . . Un — 1 1 Aventures d'Arthur Gordon 
Pym. . . Un — || Histoires Grotesques et Sérieuses. . . Un — || et, 
en bas, sous un filet : Paris. — Imp. Simon Raçon et comp., rue 
d'Erfurth, 1. 

Titre : EUREKA II par II EDGAR POE y Traduit par || CHARLES 
Baudelaire || Cartouches, etc., comme la couverture, et, sous la 
date de 1864 : Tous droits réservés. — Verso blanc. 

I-XVI (Extrait de la Biographie...) -f 1-2 (Dédicace) -f 3-248 
(Eureka) -f- 1 page pour la note du traducteur et 1 pour la table, 
chacune avec un verso blanc et toutes deux non chiffrées. 

Publ. à 3 fr. W. 

(1) Bibliothèque Contemporaine. 

II semble que Michel Lévy tenta sérieusement de lancer l'ou- 
vrage. Témoin la lettre et la note suivantes : 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION WEUREKA. 2.fc] 



[,863]. 

Mon cher Michel, je suis bien malhabile pour la chose que vous 
me demandez. Cependant, voici une note faite tellement quellement. 
Peut-être la trouverez-vous longue. Arrangez-la comme vous voudrez. 

Je joins à cette note-réclame une liste de distribution que je juge 
moi-même incomplète (I) . Je vous fournirai les autres noms mercredi, 
après que j'aurai vu M. Bobinet (sic); je ne connais pas la rédaction 
scientifique des journaux. — Je ne me rends pas aujourd'hui à votre 
invitation, parce que je suis possédé du désir de finir mon 5 e vo- 
lume. Tout à vous. 

C. B. 

La librairie de MM. Michel Lévy frères vient de mettre en vente Eureka, 
par Edgar Poe, traduit par M. Ch. Baudelaire. Les nombreux lecteurs des 
Histoires Extraordinaires et des Aventures d'Arthur Gordon Pym 
savent avec quelle subtilité le génie d'Edgar Poe se joue avec les matières les 
plus abstraites, et mêle la plus ardente imagination aux ressources fournies par 
la science. Dans Eureka, Edgar Poe a voulu enfermer, de la manière la 
plus brève, /'histoire de la création et de la destruction de l'Univers. 
C'était, sinon son livre préféré, au moins un de ceux auxquels il attachait le 
plus d'importance , ainsi que le témoigne une curieuse lettre de lui, servant de 
préface à la présente édition française. 

Gare aux fautes d'orthographe dans les noms de l'auteur et du 
traducteur : 

Edgar Poe 
Ch. Baudelaire. 

D'autres billets du traducteur à l'éditeur attestent encore cet 
effort de publicité : 

Voici un nouvel articfe-réclame dont vous ferez ce que vous vou- 
drez. (Inédit, 18 mai 1864.) 

Pour les réclames de {'Entr'acte, je vous remercie (1" juin 1864) (2 '. 



I' 1 Cette lettre et la note qui la suit ont été publiées dans les Caliers Jacques 
Doucet, 1, op. cit., mais non la liste. 
PI Ibid. — Nous n'avons pas retrouvé les réclames. 



248 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Mais Baudelaire, à aucun moment, ne semble" s'être" fait illu- 
sion sur les chances de l'ouvrage : 

25 novembre 1863. 

Le 4 e [volume] a paru; mais je n'ai pas le temps de sortir, pour 
m'occuper de la distribution. 

Je t'enverrai un exemplaire, — pour te prouver simplement que 
ce terrible livre est fini; car je doute que tu puisses en lire deux 
pages sans dormir. Je doute même qu'il y ait en France dix personnes 
qui sachent l'apprécier. (A sa mère.) 

ïj décembre 1863. 

J'aurais dû, il y a quelques jours, vous envoyer Eureka... un 
étrange livre qui prétend révéler les modes de création et de destruc- 
tion des univers. . . (A Victor Hugo. ) 

31 décembre 1863. 

J'ai trouvé quelques personnes qui ont eu le courage de lire Eureha. 
Le livre va mal, mais je devais m'y attendre, car c'est trop abstrait 
pour des Français. (A sa mère.) 

II voyait juste. Ce livre sur lequel un Paul Valéry se penche 
aujourd'hui avec une curiosité admirative, où d'autres esprits émi- 
nents découvrent des presciences troublantes ou d'étonnantes anti- 
cipations (1) , et qui, au moins dans sa conclusion, montre une 
sérénité si pathétique , fut fort peu goûté de la critique contempo- 
raine. Le lecteur en jugera sur les résumés ou extraits des articles 
les plus marquants que nous ayons retrouvés '" 2) . 



I') V. notamment Paul Valéry, Variété, Au sujet d'Eureha (Nouvelle Re- 
vue Française) et Camille Mauclair, Le Génie d'Edgar Poe (Albin Michel , 
S- J V M. Edmond Bauer, professeur au Collège de France, tout en ren- 
dant nommage à la beauté de l'œuvre, n'y trouve cependant ni des connais- 
sances scientifiques sérieuses ni des conceptions réellement originales. V. p. 202. 

I 2 ' Pour compléter cette «Revue de la Presse», v. Léon Lemonnier : Les 
Traducteurs d'Edgar Poe en France de 184} à iSyy, Charles Baude- 
laire et Edgar Poe et la Critiq_ue française de 184} à i8y$, Paris, 
Presses Universitaires de France, 2 vol. in-8°, 1928. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D'EUREKÀ. 2.^ 

La Petite Revue, io décembre 1863, sans signature, sous la 
rubrique : Livres Nouveaux : 

Eureka... œuvre purement scientifique dont les propositions ardues 
ne feront pas dire à tous les lecteurs : Eureka^. II fallait la patience 
méditative et dévouée de M. Baudelaire pour nous donner cette tra- 
duction nouvelle de l'auteur remarquable qu'il a fait connaître en 
France. 

AmÉDÉe Guillemin, Revue Nouvelle, 1" février 1864. Causerie 
scientifique. A propos a" Eureka, par Edgar Poe. 

J'assistai, il y a tantôt deux ans, à l'une de ces soirées, si popu- 
laires en Angleterre et qu'un groupe intelligent de littérateurs et 



(l > Cf. la lettre d'Armand Fraisse que nous avons donnée dans le Charles 
Baudelaire, Etude biographique d'Eugène Crépet revue par nos soins 
(Paris, A. Messein, p. 367), lettre écrite à propos des Histoires Gro- 
tesques ET SÉRIEUSES : 

«A première vue, il [le volume] me paraît dans d'autres conditions (\\i'EvKEK.A , où 
je n'ai rien compris, je l'avoue à ma honte. Je n'ai pu qu'admirer votre courage d'avoir 
mené à bonne fin, avec votre talent accoutumé, cette terrible traduction.» (31 mars 
1865.) 

— Plus de six années avant que la version française en parût, Louis 
Etienne, qui se flattait d'être le premier, en France, à parler de cet essai cos- 
mogonique — en quoi il se trompait puisque, on l'a vu, Baudelaire lui avait 
déjà consacré un passage de sa première étude sur Poe (Revue de Paris, 1852) 
— en entretenait longuement les lecteurs de la Revue contemporaine (15 juil- 
let 1857). Bien que nous nous soyons fait une règle de ne nous occuper ici 
que des articles ayant rapport aux versions de notre auteur, nous croyons 
devoir faire une exception pour celui-là, en raison de l'intérêt qu'il présente. 

II suffit de parcourir l'ouvrage d'EuKEKA pour s'assurer que Laplace est le guide le 
plus constant d'Edgar Poe... Et qu'on ne s'étonne pas de ce goût d'un conteur, d'un 
homme d'imagination pour un mathématicien. Laplace est poète à ses moments, poète 
à la manière de Lucrèce, avec le sentiment de l'infini, mais sans yeux pour voir la 
lumière de Dieu. Il a surtout cet esprit de finesse et cet esprit géométrique dont parle 
Pascal, et que notre conteur possède dans une lorte mesure. Rien n'est mieux fait pour 
réussir parmi les lecteurs positifs que l'union de ces deux esprits, cette sécheresse pré- 
méditée, cette apparente rigueur qui vous arrache, pour ainsi dire, votre assentiment 
comme une démonstration mathématique. Comme Pascal, inventeur du calcul des pro- 
babilités, a été tenté d'en faire une application à l'immortalité de l'âme; comme 
Laplace, qui a réfuté Pascal, a transporté cette théorie dans les.sciences morales, Edgar 
Poe, qui ne peut être rapproché de tous les deux que comme le talent peut l'être du 
génie, a soumis à son tour les fictions du récit au même calcul. Et il devait surtout 



2JO NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

d'hommes de science cherche à naturaliser parmi nous. Le sujet de 
l'instruction était... — le programme précis n'est plus présent à ma 
mémoire — la science considérée dans ses rapports avec la littéra- 
ture. L'orateur avait pris, pour texte de sa thèse, l'analyse d'un des 
esprits les plus originaux de la littérature contemporaine, l'auteur 
des Histoires Extraordinaires, des Aventures d'Arthur Gordon Pym, 
Edgard Poë [sic']. 

Aujourd'hui, grâce à son traducteur, Ch. Baudelaire, Poë est po- 
pulaire en France et le Scarabée d'Or, la Lettre volée, Y Assassinat de la 
rue Morgue, vingt autres contes étranges sont assez connus pour que 
la pensée développée par Félix Foucou, dans la soirée de la rue de la 
Paix, à laquelle je viens de faire allusion, soit aisément comprise. 

Dans la plupart des histoires de forme si fantastique racontées par 
le romancier américain, c'est en effet la science qui fournit presque 
tous les éléments de l'intérêt du récit. Ce sont les procédés analy- 
tiques en usage dans les sciences dites positives qui ont présidé aux 
combinaisons énigmatiques du drame, c'est cette même analyse qui, 

par là plaire à l'exactitude curieuse de ses concitoyens. II est le conteur d'un peuple 
anglo-saxon, d'un peuple qui a inventé le whist. Ses contes mêmes ressemblent à ce 
jeu. 

Le dernier trait et le plus saillant de ces contes mérite une place à part : il y a toute 
une philosophie dans Edgar Poe, et c'est vers la fin de sa carrière qu'elle se produit. 
Si c'est de l'ambition, elle est assez commune parmi les romanciers populaires : quels 
sont les conteurs célèbres de votre temps qui n'aient pas fini par des expositions de 
doctrines? Les uns après les autres, pauvres papillons, veulent dérober leur rayon au 
flambeau de la vérité, et ils s'y brûlent. II est à remarquer, en effet, que le jour où 
ils se mettent à dire : «Voici ce que je pense» et non plus «voici ce que j'ai à vous 
raconter», leur décadence est commencée... 

... Edgar Poe se crut sérieusement un grand philosophe. Le 9 février 1848, il lut à 
New- York un traité de cosmogonie ou théorie sur la création de l'Univers. Le conteur 
était intimement convaincu qu'il avait deviné le grand secret : le titre d'Eurtba, écrit 
sur son ouvrage, donnait la mesure de sa confiance. II en parlait avec enthousiasme, 
avec un ton d'inspiré... 

Comme l'auteur d'Eureha prétend expliquer le monde par intuition, son livre ne 
nous serait pas étranger, et nous pourrions bien l'ajouter au bagage du conteur. Mais 
que le lecteur se rassure : l'auteur du Scarabée d'Or a voulu être si profond cette fois, que 
nous tremblerions de nous risquer dans cette nuit profonde, traversée çà et là par 
quelques éclairs. II suffira de dire que ce petit livre fort ténébreux, duquel nous 
sommes peut-être les premiers à parler, explique l'origine et la fin de la gravitation de 
Newton, et confirme la théorie des nébuleuses de Laplace; rien que cela. Laplace et 
Newton préparaient tout simplement la voie à un conteur plein d'esprit et d'imagination 
qui, après avoir tout conté, se mit à conter un jour comment l'univers avait commencé 
et comment il finirait. Ajoutez parmi ses devanciers, le chef de l'école positiviste, 
M. Comte, dont la gloire brillait aux Etats-Unis avant qu'une plume, je ne dis pas 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION WEUBEPTA. 2JI 

peu à peu déchiffrant les hiéroglyphes et les mystères, pénétrant dans 
tous les détours du labyrinthe, amènent insensiblement le lecteur à 
la solution du problème. Joignez à cette connaissance intime des 
méthodes et des principales données de la science contemporaine 
une imagination puissante, et le suprême don de l'écrivain, le génie 
du style, et vous aurez compris Edgard Poë. 

J'étais encore sous l'influence de cette appréciation, quand je reçus 
tout récemment un volume édité par les frères Michel Lévy dans 
leur bibliothèque contemporaine, et portant ce titre alléchant pour 
la curiosité : EurekâI 

Je m'attendais, je l'avoue, quand j'ouvris ce volume pour la pre- 
mière lois, à quelque nouveau conte bien embrouillé, à quelque 
mystère bien obscur : mon imagination savourait d'avance le plaisir 
de suivre, à travers les mille accidents d'un récit bizarre, le génie du 
poète déroulant avec art la solution de la nouvelle énigme. 

Combien ne fus-je point désenchanté lorsque je parcourus, à la 
hâte il est vrai , les pages à'EuREKA , remplies des spéculations mé- 



spirituelle, c'est trop peu, mais incisive, éloquente, la fît apercevoir dans sa patrie 
même assez ingrate pour ne pas la soupçonner. Voilà pour l'importance de l'ouvrage. 
Maintenant, si les curieux veulent quelque chose de plus, ils apprendront avec plaisir 
que, dans le commencement de notre monde, il y avait un centre duquel s'échappèrent 
tous les atomes par un mouvement d'irradiation. Ces atomes s'attirent entre eux, en 
vertu de la force qui faisait d'abord leur cohésion, tendent tous vers le centre, comme 
vers le point où les attire le plus grand nombre d'attractions. Ils viendront s'y 
perdre un jour, et la variété des choses disparaîtra dans l'unité pour reparaître sans 
doute encore à la suite d'une irradiation nouvelle. La force d'irradiation qui tire les 
êtres du sein de Dieu et les maintient à leur Mace est Dieu même, ou I'éther, matière 
très subtile qui pénètre l'autre; mais à mesure que cette force résiste moins, l'attraction 
gagne toujours, et le monde fait reculer Dieu, pour ainsi dire, afin de se perdre dans 
son sein. 

On n'aura pas moins de plaisir à savoir que ce système explique le mal moral de 
la manière la plus satisfaisante : l'injustice divine, l'inexorable destinée ne sont plus 
des énigmes. Le mal devient intelligible, bien plus facile à supporter. Vous pleuriez vos 
pertes, vos maladies, vos douleurs; mais si vous vous dites que Dieu, c'est ce monde 
entier, c'est vous-même, vous voilà consolé; tes peines, c'est vous-même qui les avez 
voulues, puisque vous êtes Dieu; pourquoi pleurer? vous les avez voulues pour l'ordre 
général, qui est la marche du monde vers sa destinée; vous les avez voulues pour 
obéir à l'attraction des êtres vers l'unité. Séchez donc vos larmes. Vous appelez cela 
du mat; vous vous trompez puisque toutes ces choses additionnées donnent du bien. 
Rien de tel qu'un peu de mathématiques pour expliquer Dieu et consoler les cœurs 
soutirants. 

N'avez-vous pas remarqué la joie naïve d'un enlant quand il vient de comprendre 
quelque chose qui lui était nouveau?... Edgar Poe a inventé le panthéisme. (V. aussi, 
pour d'autres passages du même article, p. 323.) 



252 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

taphysiques les plus abstraites sur... Je vous le donne en dix, 
en cent, je vous le donne en nulle : vous n'avez pas encore lu 
le volume en question... sur l'origine, les développements et la fin de 
l'univers! .. . 

Je comptais me délasser d'un travail un peu long, un peu pénible, 
par la lecture d'une pure œuvre d'art, je voulais me détendre l'esprit 
en donnant libre carrière à la Folle du logis. Point. C'était de la 
science, de la science encore, de la science toujours qu'il fallait 
absorber, digérer... que dis-je, qu'il fallait comprendre. 

Je jetai le livre par un mouvement d'humeur. Mais, puissance de 
l'habitude, mais tyrannie du dada, j'avais entrevu çà et là certaines 
élucubrations sur les théories astronomiques, sur l'hypothèse cosmo- 
gonique de Laplace, et la curiosité finit par l'emporter sur le besoin 
de repos : je lus Eureka tout d'une haleine. 

Ce n'est pas peu dire. Aujourd'hui que je l'ai lu deux fois, non 
sans recommencer quelques-unes des pages les plus difficiles à com- 
prendre, je ne sais s'il me serait possible d'en donner une analyse un 
peu présentable. Aussi telle n'est pas mon intention. Je veux seule- 
ment, prenant une ou deux idées de l'auteur, en causer un quart 
d'heure avec les lecteurs de la Revue Nouvelle. 

«Je me suis imposé la tâche, dit Edgard Poë au début de son 
livre, de parler de l'Univers Physique, Métaphysique et Mathématique, 
Matériel et Spirituel; de son Essence, de son Origine, de sa Création, de sa 
Condition présente et de sa Destinée. Je serai, de plus, assez hardi pour 
contredire les conclusions et, conséquemment, pour mettre en doute 
la sagacité des hommes les plus grands et les plus justement res- 
pectés. 

«Qu'il me soit permis, en commençant, d'annoncer non pas le 
théorème que j'espère démontrer (car, quoi que puissent affirmer les 
mathématiciens, la chose qu'on appelle démonstration, n'existe pas, en 
ce monde du moins), mais l'idée dominante que, dans le cours de 
cet ouvrage, je m'efforcerai sans cesse de suggérer. 

«Donc, ma proposition générale est celle-ci : Dans l'Unité originelle 
de l'Etre Premier est contenue la Cause Secondaire de Tous les Etres, ainsi 
que le Germe de leur inévitable Destruction. » 

J'ai dit que je ne rentrerais point dans l'analyse et dans la discus- 
sion des idées qui font l'originalité du livre de Poë. Ce serait tâche 
trop ardue et trop longue. D'ailleurs, quoi qu'il en coûte à mon 
amour-propre, je dois l'avouer, mon esprit n'est pas du nombre de 
ces intelligences prime-sautières qui d'un bond s'élancent dans le 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION WEUREKA. 253 

domaine de la transcendance et franchissent l'infini. Le terre-à-terre 
est plus mon fait. 

Ce que je voudrais faire remarquer ici, c'est l'habileté de l'artiste, 
c'est le génie subtil de l'écrivain qui, pour ménager une base solide 
aux constructions les plus hardies de son imagination, glisse, entre 
parenthèses, ce qui va devenir son plus solide point d'appui, le fon- 
dement de son argumentation. 

«La chose qu'on appelle démonstration n'existe pas, en ce monde du 
moins.» Plus loin, dans une lettre imaginaire qui est une déclaration 
de guerre en forme aux preneurs pédants des méthodes à posteriori et 
à priori, Poë complète sa thèse de l'impossibilité des démonstrations 
rigoureuses, en battant en brèche ce qu'on a nommé les vérités évi- 
dentes par elles-mêmes. Selon lui, il n'existe pas d'axiomes. 

C'est là une marche très-habile, très-étudiée, je le répète, et qui 
dénote autant de profondeur de pensée que de sagacité. L'auteur 
à! EUREKA prépare ainsi tout doucement son lecteur, insinue la légi- 
timité de sa méthode à lui , et justifie tous ceux qui , dédaignant les 
procédés boiteux de la science, arrivent à la connaissance par une 
inspiration de génie, par Y intuition. «Vous pouvez comprendre sans 
peine, dit-il, combien des restrictions aussi impudemment absurdes 
(les lisières de l'induction et de la déduction) ont dû nuire aux pro- 
grès de la véritable Science, laquelle ne fait ses plus importantes 
étapes que par bonds et ne procède, comme nous le montre toute 
l'histoire, que par une apparente intuition.» 

Donnant plus loin, pour preuve à l'appui de cette assertion, la 
découverte par Kepler des lois du mouvement des planètes, il s'écrie : 
«Oui! ces lois vitales, Kepler les a devinées; disons même qu'il les a 
imaginées. S'il avait été prié d'indiquer par quelle voie d'induction ou 
de déduction il était parvenu à cette découverte, il aurait pu 
répondre : «Je ne sais rien de nos routes, mais je connais la machine 
de l'univers. Telle elle est. Je m'en suis emparé avec mon âme, je 
l'ai obtenue par la simple force de l'intuition.» Hélas! pauvre vieil 
ignorant! Quelque métaphysicien lui aurait peut-être répondu que ce 
qu'il appelait intuition n'était que la certitude résultant de déductions 
ou d'inductions dont le développement avait été assez obscur pour 
échapper à sa conscience, pour se soustraire aux yeux de sa raison 
ou pour défier sa puissance d'expression. Quel malheur que quelque 
professeur de philosophie ne l'ait pas éclairé sur toutes ces choses! 
Comme cela l'eût réconforté sur son lit de mort, d'apprendre que, 
loin d'avoir marché intuitivement et scandaleusement, il avait en 



2 54 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

réalité cheminé suivant la méthode honnête et légitime, vers le mys- 
térieux palais où gisent, confinés, étincelants dans I'omhre, non 
gardés, purs encore de tout regard mortel, vierges de tout attou- 
chement humain , les impérissables et inappréciables secrets de l'uni- 
vers!» Je ne suis ni métaphysicien, ni professeur de philosophie. 
Mais je pense, je dois l'avouer, précisément comme Poë fait penser 
et parler ces représentants des vieilles méthodes. Et j'ajoute que je 
crois avoir pour moi l'histoire. 

C'est, en effet, donner une idée très fausse du génie de Kepler 
que de le présenter comme un rêveur poursuivant, à l'écart des 
méthodes rigoureuses de la science, une véritable divination des lois 
cosmiques. La vérité est que ce grand homme, pour arriver à la 
découverte des trois lois qui ont fait sa gloire, a procédé avec toute 
la sévérité de la logique mathématique. Qu'il y ait été poussé par ses 
vues hypothétiques, qu'il ait été soutenu dans son labeur par le pres- 
sentiment des rapports qu'il s'agissait de démêler dans le mélange 
d'observations exactes et d'idées erronées formant l'astronomie de 
son époque, c'est possible; mais il est permis d'affirmer, quand on 
connaît en détail la routequ'il a suivie, qu'il n'eût pas atteint le but, 
sans le secours et le guide sûr de la logique mathématique et de la 
méthode d'observation. Si l'on en doutait, qu'on lise ce passage 
significatif : 

«Après avoir trouvé les vraies dimensions des orbites par les 
observations de Brahé et par V effort continu d'un long travail, enfin j'ai 
découvert la proportion des temps périodiques à l'étendue de ces 
orbites; et si vous voulez en savoir la date précise, c'est le 8 mars de 
cette année 1 6 1 8 que, d'abord conçue dans mon esprit, puis essayée 
maladroitement par des calculs et partant rejetée comme fausse , puis 
reproduite le i^ de mai avec une nouvelle énergie, elle a surmonté 
les ténèbres de mon intelligence; mais si pleinement confirmée par 
un travail de dix-sept ans sur les observations de Brahé, et par mes propres 
méditations parfaitement concordantes, que je croyais d'abord rêver, 
et faire quelque pétition de principe, mais plus de doute...» (Harmo. 
nices mundi lib. V.) 

J'aurai peut-être occasion de revenir sur ce remarquable pocme 
d'Edgard Poë' 1 ', qui, malgré des obscurités, a le privilège de faire 
penser. Pour cette fois, je tenais simplement à appuyer sur la remar- 

,,) C'est simplement comme poème que je désire que cet ouvrage soit jugé, 
alors que je ne serai plus. (Dédicace d'Eureha.) 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION WEUREKA. 2JJ 

quable faculté que possédait la littérature américaine, celle qui con- 
siste à amener le lecteur par degrés insensibles, par des ménagements 
artistement combinés de nuances subtiles, d'un point de départ 
incontesté aux plus hardies affirmations d'une imagination puissante. 

Judith Walter [Judith Gautier], Le Moniteur universel, 28- 
29 mars 1864, Essai sur l'univers matériel et spirituel. 

C'est, nous l'avouons, avec un certain sentiment d'effroi, que nous 
entreprenons le compte rendu du poëme philosophique... que Charles 
Baudelaire vient de livrer à la curiosité publique. L'intelligent tra- 
ducteur nous a déjà initiés à cet esprit bizarre et fantastique qui sait 
si bien revêtir ses rêves d'un aspect de réalité et vous faire croire 
des choses incroyables. D'après les Histoires Extraordinaires et les 
Aventures d'Artbur Gordon Pym, nous ne nous attendions pas à 
Eureha. L'Aventure sans pareille de Hans Pfaall surtout nous faisait 
croire que Poe ne parlerait jamais scientifiquement d'astronomie. 
Cependant Eureha, malgré le style de poëme que lui donne l'auteur, 
est aussi grave et sérieux que possible; il est même écrit dans le style 
un peu obscur des savants. 

C'est vers la fin de sa vie qu'Edgar Poe plongea son regard 
curieux et perçant dans les profondeurs du ciel, cherchant à le 
deviner et à lui voler le grand secret. . . Essayons d'exposer clairement 
la théorie d'Edgar Poe. 

La chose qu'on appelle démonstration n'existe pas, dit-il en com- 
mençant; donc il n'essayera pas de démontrer, mais de suggérer son 
idée dominante : l'unité primordiale et jinale. 

Pour la possibilité de son système, il faut d'abord admettre le 
fini, la limite poussée aussi loin que l'imagination pourra aller, mais 
non pas l'infini, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. 

Une intuition irrésistible, dit-il, le pousse à conclure que l'incom- 
préhensible ou Dieu a originairement créé, par un effort de sa 
volonté, la matière, qu'il tira de son esprit ou de rien. La matière a 
dû être d'abord une particule unique mais non indivisible; la force 
inconnue et mystérieuse réside en elle, la transformant par l'effort 
de sa volonté ou par la puissance de son souffle ; de cette particule 
individuelle, inconditionnelle, indépendante et absolue, Poë (sic) 
suppose l'irradiation sphérique d'atomes inconcevablement mais non 
infiniment petits. 

En imaginant une sphère creuse de verre ou d'autre matière, la 



2j6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

particule unique se trouvant placée au centre, la force diffusive émet 
de l'unité un premier nombre d'atomes, les chassant du centre 
jusqu'à ce qu'ils aient rencontré la surface intérieure de la sphère. 
Une seconde force de même nature émet une seconde couche qui se 
dépose sur la première, et ainsi de suite de nouvelles couches 
s'ajoutent aux autres, remplissant la sphère de couches concentriques 
qui atteignent finalement le point central. Les atomes distribués éga- 
lement dans la sphère, le travail du retour commence à s'opérer; la 
force diffusive ayant cessé, ils cherchent à retourner à l'unité dont 
ils sont issus. Ils s'attirent réciproquement et tendent à une agglomé- 
ration générale qui sera la fin et peut-être le commencement d'un 
autre univers. Les atomes marchant vers l'unité cherchent un centre, 
mais un centre qui n'existe pas, ou plutôt qui n'est marqué par 
aucun point; il n'est déterminé que par l'intersection des diamètres, 
les atomes prenant naturellement la ligne la plus longue, comme 
contenant le plus d'attractions. 

Une fois ceci admis, selon Edgar Poë, tout l'univers actuel s'ex- 
plique de lui-même. 

Avant le retour final vers le centre unique , d'autres centres à tra- 
vers la sphère font naître des agglomérations partielles qui s'abîmeront 
dans l'agglomération générale. Un atome attirant d'autres atomes 
plus voisins, I'aggrégation se forme et constitue des centres d'at- 
traction. 

Ici Poe développe tout au long la théorie de Laplace sur notre sys- 
tème solaire, la rattachant à son système. Prenons, dit-il, une quel- 
conque de ces agglomérations, que nous considérerons comme notre 
soleil, composée d'une matière nébuleuse qui finit par affecter la 
forme sphérique, et qui s'étendait au delà de l'orbite actuelle de 
Neptune, la rotation s'établit dès les premiers symptômes d'agréga- 
tion, et à mesure qu'elle augmentait en volume, la rotation augmen- 
tait en vitesse. 

En supposant cette masse condensée au point qu'elle occupe l'or- 
bite de Neptune, la rotation étant naturellement beaucoup plus vive 
à la circonférence que partout ailleurs, elle aurait dégagé et séparé 
les couches extérieures moins condensées qui formèrent un anneau 
indépendant, lequel continua à tourner autour de la masse centrale; 
la nébulosité étant supposée hétérogène, il y a eu dans la disposition 
des éléments assez d'irrégularité pour les attirer vers un centre plus 
solide et lui faire perdre sa forme annulaire. La planète alors formée 
a continué son mouvement de rotation, puis ce corps dégagea aussi, 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D' EUREKA. 257 

en se condensant, deux anneaux qui constituèrent ses deux lunes M. 
Le soleil se réduisant encore, la même opération eut lieu pour 
Uranus qui projeta trois lunes' 2 ', puis pour Saturne, qui à son tour 
dégagea des anneaux, dont trois, pour une raison qui échappe, ne se 
sont pas réduits en satellites, et semblent venir appuyer la théorie 
par un exemple sensible. 

Saturne continua à tourner autour du soleil, entraînant ses sept' 3 ' 
satellites et ses trois anneaux. 

La masse nébuleuse lança successivement Jupiter qui dégagea quatre 
lunes ; les huit planètes télescopiques (4 ' qui semblent venir d'un seul 
anneau qui aurait plusieurs centres de solidité supérieure, puis Mars, 
la Terre et son satellite, Vénus et Mercure. 

Le Soleil, amené à son volume actuel, n'est sans doute pas réduit 
absolument et pourra peut-être encore projeter des planètes en deçà 
de Mercure. 

S'il faut en croire l'histoire des révolutions géologiques, la plus 
grande condensation terrestre produisit l'être le plus complet. II est 
probable que la même chose a eu heu pour la condensation solaire. 
A ce compte, les habitants de Neptune seraient d'une imperfection 
physique et spirituelle extrême, tandis que les habitants de Mercure 
nous surpasseraient de beaucoup en esprit et en beauté; sans doute 
la perfection relative réside au centre du soleil. 

Pendant longtemps, on donna les nébuleuses comme preuve de 
l'hypothèse de Laplace; on les prenait pour un amas de matières 
cosmiques subissant la condensation déjà décrite; mais depuis que 
l'on sait que la distance est la cause de cette apparente nébulosité 
et que les télescopes perfectionnés ont réduit les nébuleuses en 
groupes d'étoiles, I hypothèse semble avoir perdu de sa valeur. 

Cependant, la nébulosité réelle paraissait prouver quelque chose, 
mais ne prouvait rien. La gravitation newtonienne que Poe attribue 
à la réaction du premier acte divin n'a pu commencer pendant la 
première partie de l'œuvre; l'acte de création a cessé et la gravitation 
a lieu depuis longtemps, et, l'on s'en souvient, la nébulosité rentre 
dans les procédés cosmiques primitifs. 

Nous voyons à présent l'univers comme un espace sphérique par- 

(1) Peu de personnes ont vu le second satellite de Neptune. 

|2) Uranus possède à présent huit satellites. 

i'> Huit. 

I* 1 On compte à présent soixante-dix-sept astéroïdes. 

l 7 



258 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



semé inégalement de groupes. Ces groupes sont ce qu'on appelle 
ordinairement des nébuleuses. 

Parmi les nébuleuses, la Galaxie est surtout intéressante à cause de 
son volume apparent et de sa position relativement à nous. 

On place ordinairement notre système au centre de la voie lactée, 
qui nous entoure comme une ceinture. Edgar Poe, lui, nous loge 
positivement au centre. La Galaxie considérée sous la forme vague 
d'un Y, nous serions juste sur le point où les trois types se ren- 
contrent, et nous figurant la ligne douée d'une certaine épaisseur, 
c'est le milieu de cette épaisseur que nous occuperions ; l'aspect du 
ciel, dit-il, s'explique alors par des phénomènes de perspective. 

«Quand nous regardons en haut ou en bas, c'est-à-dire quand 
nous jetons les yeux dans le sens de l'épaisseur de la lettre, notre 
regard rencontre un moins grand nombre d'étoiles que lorsque nous 
jetons les yeux dans le sens de la longueur ou le long d'une des trois 
lignes qui la composent.» Comme lorsqu'on regarde les grains de 
poussière dans un rayon de soleil, dans le sens de la longueur, les 
atomes brillants se confondent, tandis que dans l'épaisseur, c'est- 
à-dire en regardant la terre, ils paraissent éparpillés. Ici encore Edgar 
Poe revient à son idée de l'univers borné, et donne une preuve assez 
convaincante. Si les étoiles, dit-il, se succédaient toujours dans le 
ciel, nous serions enveloppés d'un dôme lumineux qui fermerait le 
ciel de tous côtés, car il n'y aurait pas un point dans l'arrière-plan du 
ciel où n'existât une étoile. 

En effet, comment expliquer les nombreux vides que les astronomes 
appellent sacs à charbons? 

Mais alors cet univers borné peut devenir à son tour un atome, 
faisant partie d'un système d'univers qui tournerait aussi autour d'un 
globe d'une infinie sublimité; mais ceci n'est qu'une fausse analogie, 
qui nous plongerait dans des déductions interminables. 

Edgar Poe ne semble pas admettre l'hypothèse de Madler, qui 
prétend que tous les systèmes gravitent autour d'un centre qu'on croit 
avoir trouvé dans I'Alcyone du Taureau. Pour que cette attraction eût 
lieu, dit Poe, il faudrait que ce globe fût plus gros que tous les autres 
réunis; dans ce cas, cet astre immense serait remarquablement visible. 
Mais lorsque ce centre se sera formé, quand la matière se sera abîmée 
dans l'unité, que deviendra ce globe sublime? II disparaîtra instanta- 
nément, dit Poe, et Dieu seul restera tout entier, suprême résidu des 
choses. 

Jusqu'à présent Dieu n'existe encore qu'à l'état diffus. Le Dieu 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D' EUREKA. 2 J f) 

matériel et spirituel n'existe que dans l'esprit diffus de l'univers. 
Chaque homme serait une parcelle de Dieu, chaque âme son propre 
Dieu et son propre créateur, et toutes ces âmes, toutes ces intelli- 
gences, en même temps que les brillantes étoiles se fondront en une unité 
suprême et l'homme reconnaîtra dans sa propre existence celle de Jehovah. 

On aurait tort de croire qu'Edgar Poe en écrivant Eureha avait 
seulement l'idée de faire un poëme; il était bien absolument convaincu 
qu'il avait découvert le grand secret de l'univers, et il emplovait toute 
la force de son talent à développer son idée. 

Du reste, sa théorie est aussi admissible que beaucoup d'autres, et 
l'on pourrait en croire toutes les propositions après cette preuve, qui 
semble si belle, de l'univers borné. Cependant les sacs à charbon, ces 
trous noirs qu'Edgar Poe explique à sa manière, sont occupés aussi 
par des étoiles plus lointaines, mais que les télescopes découvrent, et 
c'est surtout la proximité de places très-brillantes qui leur donne cet 
aspect noir et vide. Cela ne signifie rien : la preuve est détruite, mais 
la chose existe toujours. Edgar Poe n'a-t-il pas dit que la limite est 
poussée aussi loin que l'imagination peut aller : ce n'est qu'un bout 
de chemin de plus qu'il faut faire faire à notre imagination. 

Edgar Poe est remonté plus haut et est allé plus loin dans l'histoire 
du ciel que tous les autres théoriciens. 

On avait déjà admis l'origine de l'univers actuel dans la matière 
nébuleuse répandue primitivement à travers l'espace. Nous lisons 
dans un vieux tableau géologique de M. Boubée les lignes suivantes : 
«Les étoiles semblent être les premiers astres créés; elles sont en tout 
semblables au soleil; comme lui elles tournent autour d'un axe propre 
et autour d'un centre commun qui nous est inconnu. Tout annonce 
qu'elles régissent comme lui un nombre plus ou moins grand de pla- 
nètes et de comètes enchaînées dans la sphère de leur attraction. 
Elle ont pu être créées toutes en même temps, mais les sciences 
n'ont rien de positil sur le mode ni sur l'époque de leur formation. 
Quelques-uns les regardent comme résultant de l'entière condensation 
des nébuleuses, lesquelles durent être produites par un premier rap- 
prochement de la nature qu'ils considéraient comme diffuse primiti- 
vement dans l'espace.» 

Laplace, lui, suppose sa nébuleuse formée et bâtit son système 
sans s'inquiéter de l'origine ni du but. Edgar Poe a essayé d'arriver 
par les chemins peu sûrs des probabilités à la création même de la 
matière. Il trouve d'abord Dieu, puis il attribue la diffusion de cette 
matière dans l'espace à un effort de la volonté divine ou à la puis- 

•7- 



2.6 O NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

sance du souffle de Dieu. Un effort contraire ramènerait tous les 
atomes à leur source, et l'explication de l'Univers serait contenue en 
ces mots : expiration et aspiration de Dieu. 

Là est l'idée principale d'El/REKA , idée très-belle et très-neuve qui 
rattache le commencement à la fin, marque le point de départ dans 
le point d'arrivée, et, si on l'admet, jette beaucoup de clarté dans 
l'ensemble de l'astronomie. 

Malgré l'abstraction de la thèse, Edgar Poe a su revêtir son ouvrage 
d'une beauté sérieuse et noble qui ajoute encore à la grandeur du 
sujet. Ces pensées élevées sont rendues par des phrases simples et 
solennelles qui frappent l'esprit par leur précision et leur netteté. Je 
crois que nous devons beaucoup de cette pureté de langage à la tra- 
duction de M. Charles Baudelaire; cet ouvrage, mal compris par son 
traducteur, aurait été complètement dénaturé. Dans ces développe- 
ments difficiles à suivre, une seule expression changée peut rendre 
obscure et incompréhensible tout un raisonnement; mais l'unique tra- 
ducteur d'Edgar Poe s'en est tiré avec une patience et un talent 
dignes d'éloges. 

Après la lecture à'EUREKA on est peut-être moins convaincu que 
si les preuves mathématiques servaient d'appui à la théorie; mais cet 
aspect de vraisemblance ébranle entièrement toutes nos opinions 
antérieures, et l'on est fortement tenté de croire tout à fait à cette 
grande et magnifique pensée terminant le livre, qui vous constitue 
parcelle de Dieu, et vous promet dans le lointain des siècles la plus 
belle fin désirable. 



Arthur Arnould, Revue Moderne, i" avril, i" juin et i" juil- 
let 1865 (long article consacré aux quatre premiers volumes des 
traductions de Baudelaire et aux Contes inédits traduits par Wil- 
liam Hughes) : 

Après lui avoir emprunté [à l'esprit mathématique] d'abord ses 
procédés les plus matériels dans la poésie, ses analyses méthodiques, 
sa marche régulière et logique, ses réductions puissantes à l'Unité, 
dans ses Contes, — il [Edgar Poe] le suivra encore à travers l'espace 
et le temps, et nous donnera, dans EUREKA, une explication non 
pas nouvelle, mais renouvelée de la création, sans s'écarter un instant 
des termes empruntés à fa mécanique, à la statique et autres sciences 
de terminaison semblable, restant bien convaincu qu'il n'a point erré 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION WEUREKA. 2.6\ 

et qu'il ne peut se tromper, puisque ses calculs sont exacts, puisque 
ses opérations sont justes. 



Edgar Poe... ne connaît pas les grands horizons, ni les idées géné- 
rales. II n'a pas le sentiment du vaste, ni du multiple. II ne comprend 
pas la vie, car la vie, c'est l'étendue et la multiplicité sans bornes. 
Incapable d'embrasser par la pensée ce qui échappe à la vue ou ce 
qui ne rentre point dans des mesures exactes, son cerveau est un 
puissant instrument de réduction à l'Unité; aussi il se voue à l'analyse 
de la destruction, chose positive et facilement determinable, tandis 
que la création, c'est l'infini agissant. 

Cela est si vrai que, dans EUREKA , son poëme cosmogonique, il 
affirme que la force créatrice, en vertu de laquelle les mondes 
existent, n'a agi qu'une seule fois, à un seul moment. II suppose l'uni- 
vers comme une seule sphère prodigieuse entourée de tous côtés par 
l'abîme, noir, béant, — sans fin, à la vérité, mais n'importe, puisqu'il 
ne s'en occupe pas? 

Pour lui , l'univers actuel , depuis la minute qui a suivi sa 
naissance à la vie, est un grand corps qui agonise et retourne len- 
tement à la mort. Il nous montre tous les mondes marchant, au 
nom de l'attraction, les uns vers les autres, se rapprochant sans 
cesse, se fondant dans de nouvelles unités, qui elles-mêmes s'amal- 
gameront entre elles, jusqu'à ce qu'elles ne forment plus qu'un seul 
tout homogène qui ira lui-même s'annihiler en Dieu, «/a molécule 
unique)). 

Voilà où devait aboutir nécessairement cet esprit mathématique et 
positif, dévoré du besoin de tout calculer et de tout définir; voilà 
pourquoi, soit en poésie, soit en prose, soit dans ses contes, soit en 
philosophie, il aboutit à la mort et à l'unité; la mort, fait patent, cÏT' 
conscrit, qui, limitant la vie, lui sert, jusqu'à un certain point, de 
mesure; l'unité, la seule quantité qui existe réellement, la seule 
absolue, la seule circonscrite aussi, la seule qui soit égale à elle-même 
et qui se suffise à elle-même. 

II faut ajouter qu'Arthur Arnould définit Poe «l'esprit mathé- 
matique, l'imagination et l'alcool dans un cerveau américain, 
atteint du delirium tremens)) et rapporte une bonne partie de sa 
gloire en France à son traducteur. 



262 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Philippe DâURIAC, Le Monde illustré, Revue littéraire, 8 avril 
1865. 

La froide et énergique race américaine a produit un homme de 
talent, — disons mieux, de génie, — en qui elle peut contempler 
avec orgueil ses principales qualités exaltées au degré suprême. Dans 
la puissante originalité d'Edgar Poë (sic), l'individualisme de l'Anglo- 
saxon se manifeste avec éclat. Dans cette imagination impérieusement 
gouvernée, d'où la passion est exclue comme un élément de trouble, 
et qui ne s'exerce que sur des phénomènes physiques ou psychiques 
que la science suffit à expliquer; dans cette tenace observation des 
faits , dans l'analyse patiente et subtile de leurs rapports ; dans la force 
de ces inductions, vous retrouvez l'esprit sage, mathématique et 
inflexible du Yankee. Peuple digne d'étude! impropre aux arts, mais 
inventeur dans l'industrie; nullement poli, au sens où l'on prenait 
autrefois ce mot, et chez qui cependant la flirtation est sans danger; 
qui révère le dieu Dollar, et qui soutient pour un principe la lutte 
gigantesque dont nous sommes témoins M ! 

L'apparition en France des Histoires Extraordinaires , si excellemment 
traduites par M. Charles Baudelaire, a causé une sensation qui n'est 
pas encore effacée. Nombre de gens, tout en se laissant aller au 
plaisir de la surprise, se sont montrés rebelles aux beautés, peu 
françaises, il est vrai, de l'ouvrage. Quant à moi, je crois, avec 
M. Baudelaire, qu'Edgar Poë, par la hardiesse de l'invention, par 
l'art infini de la composition, par la haute intelligence et la science 
profonde dont il a fait preuve, par le soin scrupuleux de la forme qui 
distingue les véritables artistes, mérite d'être classé parmi les grands 
noms de la littérature. 

On connaît la manière de Poë. Lui-même l'a exposée, sous le titre 
Méthode de Composition, à la suite de son poëme du Corbeau. Son but 
est de produire le plus grand effet possible. II fait choix d'abord d'un 
sujet propre à frapper l'imagination par quelque caractère bizarre ou 
excessif. Les dimensions du cadre, l'accumulation savante des inci- 
dents qui doivent concourir à rendre plus vive l'impression finale, 
tout est calculé d'après des lois rigoureuses. 

Puis, armé du procédé d'induction qu'il manie avec une incompa- 
rable adresse, il démêle pas à pas la trame la plus embrouillée, sou- 
lève lentement le voile qui recouvrait le mystère, et nous laisse face 

111 Allusion à la guerre de Sécession. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION Ti^EUREKA. 263 

à face avec l'évidence. II produit ainsi chez son lecteur une excitation 
intellectuelle d'une intensité extraordinaire. On a rappelé à ce propos 
les Contes d'Hoffmann. A tort. Que parle-t-on de fantastique ? Avec 
Poë, vous savez bien que vous ne marchez pas au-devant d'un 
fantôme, mais d'une réalité tangible. Point de mirage, mais des 
objets étranges, flottant dans une sorte de brume qui peu à peu se 
dissipe; bientôt ils s'éclairent et prennent la forme, la couleur vraie, 
la vie. 

Les visions Germaniques n'ont jamais hanté le cerveau d'Edgar 
Poe. Chez lui, toute observation se concrète à l'instant, tout rêve se 
résout, tout mysticisme se symbolise. Quand il s'abandonne aux 
spéculations transcendantales, il écrit Eu RE K A, c'est-à-dire l'expli- 
cation mathématique de la création et de la fin du monde stellaire. 

Y a-t-il vingt personnes en France qui aient lu EUREKA ? Je ne 
crois pas. Supposons qu'il y en ait dix. Je suis de ceux-là et j'en 
éprouve quelque fierté. Non pas que ce livre soit le plus ennuveux 
que je connaisse — ce serait faire tort à trop de productions 
contemporaines, — mais il est d'une lecture extrêmement ardue. 
Or, sachez qu'il a été lu en entier à New York, dans une expé- 
rience analogue à celles de la rue de la Paix M. Et il y avait des 
femmes ! . . . 

En somme, entre tous ces articles, il n'y en avait eu qu'un 
de nature à satisfaire réellement le traducteur, — celui de Judith 
Walter, de son vrai nom Judith Gautier (la fille de Théo), 
qui, à l'époque, avait tout juste quinze ans ! 

Dans Le Second Rang du Collier (Revue de Paris, 1" no- 
vembre 1902), celle-ci a raconté avec sa grâce habituelle, com- 
ment elle avait été amenée à l'écrire, — son étonnement à se 
voir imprimer et à toucher une rémunération, alors qu'elle avait 
pensé ne travailler que pour son père, — et aussi le scandale 
qu'elle se trouva avoir causé en parlant de la création du monde 
en d'autres termes que la Bible ! Sa glose, relate-t-elle , l'aurait 
notamment fait vitupérer, du haut de la chaire, par un prêtre 

(1) Allusion aux Conférences données à l'époque dans la Salle de cette rue, 
— et peut-être à celle de Foucou, dont il a été question dans l'article précité 
de Guillemin. 



264 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

de Colmar ! Elle lui valut du moins, de la part de Baudelaire, la 
savoureuse lettre de remerciement que voici : 

9 avril 1864.. 
Mademoiselle, 

J'ai trouvé récemment chez un de mes amis votre article... dont 
votre père m'avait, quelque temps auparavant, communiqué les 
épreuves. Il vous a sans doute raconté l'étonnement que j'éprouvai 
en les lisant. Si je ne vous ai pas écrit tout de suite pour vous 
remercier, c'est uniquement par timidité. Un homme, peu timide par 
nature, peut être mal à l'aise devant une belle jeune fille, même 
quand il l'a connue toute petite, — surtout quand il reçoit d'elle un 
service, — et il peut craindre, soit d'être trop respecteux et trop 
froid , soit de la remercier avec trop de chaleur. 

Ma première impression, comme je l'ai dit, a été l'étonnement, 

une impression toujours agréable d'ailleurs. — Ensuite, quand il 

ne m'a plus été permis de douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile 
à exprimer, composé moitié de plaisir d'avoir été si bien compris , 
moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes plus chers 
amis avait une fille vraiment digne de lui. 

Dans votre analyse, si correcte, A'Eureka, vous avez fait ce qu'à 
votre âge je n'aurais peut-être pas su faire, et ce qu'une foule 
d'hommes très mûrs, et se disant lettrés, sont incapables de faire. 
Enfin, vous m'avez prouvé ce que j'aurais volontiers jugé impossible, 
c'est qu'une jeune fille peut trouver dans les livres des amusements 
sérieux, tout à fait différents de ceux, si bêtes et si vulgaires, qui 
remplissent la vie de toutes les femmes. 

Si je ne craignais pas encore de vous offenser en médisant de votre 
sexe , je vous dirais que vous m'avez contraint à douter moi-même 
des vilaines opinions que je me suis forgées à l'égard des femmes 
en général. 

Ne vous scandalisez pas de ces compliments si bizarrement mêlés 
de malhonnêtetés ; je suis arrivé à un âge où l'on ne sait pas se cor- 
riger même pour la meilleure et la plus charmante personne. 

Croyez, Mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir du 
plaisir que vous m'avez donr.é. 

Charles Baudelaire. 



HISTOIRE DE LA TRADUCTION D'ECREKA. 2.6 5 

En 1870 Eurêka {i) forma avec les Aventures d'Arthur 
Gordon Pyai , Philosophie de l'Ameublement et La Genèse d'un Poème 
(ces deux morceaux détachés des Histoires Grotesques et 
Sérieuses), le tome VII des Œuvres Completes (3* des Traduc- 
tions), annoncé au Journal de la Librairie le 7 mai sous le n° 3775. 

Deux ans plus tard, l'essai cosmogonique entra dans la collec- 
tion à 1 franc (Nouvelle Collection Michel Lévy, annoncé le 
16 mars 1872, n° 1990). 



On a cru devoir joindre à EUREKA dans le présent volume, 
La Genèse d'un Poème, qui est un essai et un manifeste poétiques 
comme Eureka est un essai et un manifeste métaphysiques, et 
par conséquent n'avait aucun titre à être maintenue dans les HIS- 
TOIRES Grotesques et Sérieuses. Si Baudelaire pour sa part 
l'y avait comprise, c'est parce que la possibilité lui était refusée, 
nous l'avons montré, d'en faire une plaquette spéciale — et sans 
doute aussi pour en finir d'une fois avec ses fragments non 
recueillis. Mais il restait au total peu satisfait de la composition 
des cinq volumes de ses traductions et souhaitait, on l'a vu aussi, 
que les matières en fussent un jour redistribuées «plus analogi- 
quement». L'édition posthume, d'ailleurs, nous avait donné 
l'exemple sur ce point. 

111 Dans cette édition-là, le mot (e-jprjKa) est orthographié Eureka sur la 
couverture et Eureka sur le ti:re et dans le titre courant. Baudelaire aussi 
bien a varié dans sa façon de l'écrire. V. page 273. 



GÉNÉRALITÉS. 



Première version française. 

Elle fut établie, non d'après l'édition américaine originale (1) , mais 
d'après la première réimpression, donnée en 1853, de The Works of 
the late Edgar Allan Poe (Redfield, New York, 1850-18^6), circon- 
stance qui devait avoir pour effet d'y introduire plusieurs des fautes 
ou omissions du texte de Griswold (p. 30, I. 5; 44, I. 10; 86, I. 17- 
18 ; 91,1. 2428). 

Elle parut d'abord, pour partie (p. 1-90), dans la Revue Internationale 
(de Genève), n° 5 2 à ^ (octobre, novembre, décembre 18^9 et jan- 
vier i860); puis, pour sa totalité, chez Michel Lévy en 1864. [1863] 
et 1870 (v. ci-dessus, passim). 

En 1864 comme en 1870, elle était accompagnée, comme elle l'est 
ici, d'un Extrait de la biographie d'Edgar Poe par Rufus Griswold, 
c'est-à-dire d'un extrait du trop fameux Memoir (v. HISTOIRES 
Extraordinaires , p. 398-403). 

La division en chapitres est de l'invention du traducteur et fut 
effectuée pour la publication en librairie. 

RÉSULTATS DE LA COLLATION DES TROIS TEXTES. 

1859. 
Nombreuses variantes. 

Coquilles : p. 16, I. 4-5; p. 19, I. 12 ; p. 22, 1. 5 et 22-23; P- 2 4' 
I. 2-3 et 18; p. 37, I. 1-2; p. 40, 1. 8-9; p. 54, I.9; p. 71, I. 1; p. 78, 
1.8. 

I 1 ' Eureka | a prose poem | by | Edgar A. Poe | New York: | Geo. P. Put- 
nam | of the late firm of «Wiley and Putnam», | 155, Broadway. — 
MDCCCXLViii. — Baudelaire n'en dut pas avoir connaissance. Certaines bévues 
de sa version ne s'expliquent que par cette hypothèse. 



COLLATION DES TEXTES. 267 

Contre-sens ou faux sens en commun avec les deux autres textes : 
p. 12, I. 33; p. 30,1. 5; p. 33, I. 28;p. 34, I.3; p. 39, I.7; p. 63, 
I. 16-18; p. 71, 1. 16; p. 86, I. 17-18. — En propre : p. 20, I. 24-25; 
p. 85, I. 1-2. 

Omissions en commun avec les autres textes : p. 26, I. 7-8; p. 34., 
1. 12-13 ; p. 44, I. 10; p. 65, I. 8-9 et 13-14; p. 77, 1. 1 1 ; p. 80, I. 9- 
10; p. 81, 1. 17-18. — En propre : p. 35, 1. 2 ; p. 41, I. 1-2 ; p. 75, 
1. 18-19. 

1864. 

Nombreuses corrections, dont une malheureuse, p. 79, I. 3. 

Accidents typographiques: p. 14, I. 28; p. 15, I. 30; p. 22, I. 1-2 ; 
p. 24, l. 25; p. 40, I. 11; p. 78,1. 2 (note); p. 79, 1. 5; p. 106, I. 12; 
p. 120, 1. 20; p. 128, I. 1-2. 

Faux sens ou contre-sens en commun avec les deux autres textes , 
v. ci-dessus. — Avec le texte de 1870 : p. 79, I. 3; p. 91 , I. 24-28; 
p. 125, I. 16; p. 126, I. 11; p. 127, 30 et 32; p. 143, 1. 22-25; 
p. 147, I. 19; p. 149, I. 5-8. 

Omissions en commun avec les deux autres textes, v. ci-dessus. — 
Avec le texte de 1870 seulement : p. 92 , I. 31; p. 109, I. 24; p. 132, 
I. 22; p. 138, I. 3; p. 144, I. 2-3. 

1870. 

Variantes ou corrections semblant regrettables : p. 1, I. 9; p. 13, 
I.25; p. 17J.33; p. 8i,I. 8; p. 93 (note), I. 3 ; p. 97, I. 3 ; p. 13!, 
!• 3- 

Plusieurs autres justifiables : p. 2 1 , I. 32 ; p. 24, I. 32 ; p. 41, I. 1 1- 

12; p. 64,1. 2-3; p. 7 o, 1.23; p. 105, 1. 22-23; p- "4« [ - x 5;p- H 2 ' 

1. 30-32. 

Contre-sens, faux sens, omissions en commun, v. ci-dessus ; omis- 
sions en propre : p. 54, I. 17; p. 69, 1. 10; p. 74, I. 17. 

Participes présents devenus adjectifs verbaux ou inversement : 
p. 24, I. 31-32 ; p. 33, I. 14-15; p. 67, I. 21. 

Deux bévues : p. 5, 1. ^^, et p. 6, I. 13. 

Plusieurs coquilles ou lettres tombées : p. 5, I. 22; p. 42, 1. 1; 



268 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

p. 49, I. 32; p. 64, I. 19; p. 68, I. 24; p. 79, 1. 7; p. 93 (note), 
1. 2 et 8; p. 127, I. 3-4; p. 130, I. 14; p. 139, I. 6. 

Ponctuation très revisée. 

Le texte ici retenu est celui de 1864, c'est-à-dire de l'édition ori- 
ginale. Mais vu l'importance capitale de certaines omissions et d'un 
non-sens qu'on y trouve, nous avons dû le retoucher en quatre en- 
droits (p. 34, 1. 12-13; p. 44, I. 10; p. 79, 1. 3, et p. 81, I. 17-18). 
Les mots ajoutés sont donnés entre crochets, et nos motifs exposés 
aux Eclaircissements. 

Pour la détermination des contre-sens ou faux sens , M. André Kos- 
ZUL, professeur de littérature anglaise à l'Université de Strasbourg, a 
bien voulu nous prêter son obligeante et très précieuse assistance. 
Plusieurs notes nous ont été aussi fournies par MM. Randolph Hughes , 
du King's College de Londres, et W. T. Bandy, du Stephens Col- 
lege, Columbia (Missouri). 

Quant aux variantes dont le relevé suit, il doit être bien entendu 
qu'elles ont toutes été établies par rapport au texte de l'édition ori- 
ginale et que, sauf mention contraire, elles sont tirées de celui de la 
Revue Internationale. 



\ 



ECLAIRCISSEMENTS 
ET VARIANTES. 



Page i. Titre (1870) : EDGAR POE || Extrait de la Biographie 
Il par ... — Cet extrait correspond aux pages XLII-XLV du tome I" 
de The Works of the late Edgar Allan Poe with a Memoir by 
Rufus Wilmot Griswold and notices oj his life and genius by N.P. Willis 
and J. R. Lowell in three volumes. I. Tales. — Redfield no and 112 
Nassau Street, New York, 1853. (Nous renvoyons de préférence 
à cette édition-là parce que Baudelaire, à notre connaissance, en 
possédait un exemplaire, mais le trop fameux Memoir, comme nous 
l'avons dit ailleurs, avait paru dès 1850, dans le tome ill de la pre- 
mière édition des Works, — tome consacré aux Literati.) — 
V, pour cette préface, nos éclaircissements antérieurs, p. 24.0. 

I. 9 (1870) : février, et avait pour but la Cosmogonie univer- 
selle ; . . . — Griswold : was upon the. . . — On comprend d'autant 
moins cette correction que le mot but avait été employé quelques 
lignes plus haut. 

1. 19 : notre grand Edwards... — Jonathan Edwards (1703- 

1758), théologien et philosophe américain, auteur fécond. L'idée 
dont il s'agit ici se trouve répandue dans la plupart de ses écrits. 

Page 2,1. 1 : Après «ses propositions», le texte anglais montre un 
passage que Baudelaire n'a pas traduit. — «Poe: To be apprehended 
they must be studied in his own terse and simple language; but in 
this we have a summary of that which he regards as fundamen- 
tal : ...» [pour les saisir, il faut les étudier dans son propre texte, 
à la fois poli et simple ; mais ce qui suit donnera une idée sommaire 



27O NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

de ce qu'il considère comme fondamental : ...]. — La loi, dit-il... 
— Le passage cité est emprunté aux pages 71-72. 

Page 2,1. 1 8 : et qu'il n'avait d'espoir. . . — La conjonction doit être 
le résultat d'une bévue typographique. «... and he had no hope 
but... [et il n'avait d'espoir que...]. 

1. 22 : Willis... — W.HiSTOiREs Extraordinaires , p. 398- 

400. — Le compte rendu de Willis avait paru le 12 août 1848 
dans le Home Journal. 

I. 26 : les Vestiges de la Creation — ouvrage paru anonyme en 

184,4.. II est de Robert Chambers, l'éditeur écossais (1 802-1871), 
mais c'est seulement' en 1884 que l'identité de l'auteur a été 
établie. Dans l'intervalle les Vestiges avaient été attribués à bien des 
gens, notamment à Charles Lyell, au prince Albert et à Catherine 
Crowe. — A l'heure où Willis le battait en brèche, cet ouvrage 
faisait beaucoup de bruit, dans le monde religieux notamment, en 
raison de l'indépendance qui s'y fait voir sous le rapport exégé- 
tique. 

I. 26-27 • notre excellent et sage ami Bush, que vous reconnaî- 
trez sans doute... — George Bush (1796- 1859), pasteur presbyté- 
rien, ensuite swedenborgien, professeur de littérature hébraïque à 
la New York University, auteur de plusieurs ouvrages. Poe, à pro- 
pos de son Anastasis, «où il est montré que la Résurrection du corps 
n'est pas sanctionnée par la Raison ni la Révélation», lui a accordé 
dans ses Marginalia quelques lignes où l'ironie se mêle à l'éloge; 
nous traduisons le passage d'après le texte de l'excellente «Virginia 
Edition» donnée par James Harrison (New York, Thomas Y. Cro- 
well and C°) : 

Il n'y a point de doute que jusqu'à ce jour, les Bushites ont eu le dessus 
dans la controverse, h' Anastasis est écrit avec lucidité, concision, vigueur 
et logique, et prouve à mon sens tout ce qui y est avancé, — à condition 
que nous négligions les axiomes imaginaires dont il procède; et ceci est 
tout ce que l'on peut dire de plus avantageux de tout essai théologique 
existant. — On peut d'ailleurs faire remarquer, aussi bien en faveur du 
Professeur Bush que de ses contradicteurs, «que la plupart des sectes ont 
raison dans une bonne partie de ce qu'elles avancent, mais non pas en ce qu'elles 
nient». 

Taylor, qui a écrit avec tant d'ingéniosité l'Histoire Naturelle de l'En- 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 27 I 

tbousiasme, aurait pu, de l'étude du Professeur Bush, tirer bien des considé- 
rations intéressantes. 

Page 3, I. 3 : Dans sa préface... — V. p. 9. Chose curieuse, les deux 
textes présentent des différences dans la disposition typographique 
comme dans la ponctuation et même une variante verbale : non pas 
seulement au lieu de non pas spécialement, qu'on lit p. 9. 

I. 5-6 : Baudelaire a cité ces deux lignes dans ses Notes nouvelles 

sur Edgard Poe (NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES). 
— Tout le morceau est d'ailleurs ici reproduit, p. 9. 

I. 18-19: cette malheureuse tentative de gouaillerie. . . — V. cha- 



pitre il et la note sur la p. 100, I. 8. — Dans son étude sur Edgar 
Allan Poe (Revue Contemporaine, 15 juillet 1857), Louis Etienne, 
lui aussi, regrettera cette diatribe : 

Sitôt que ce système [le transcendantalisme] passe l'Atlantique, qu'il 
publie le Dial et qu'il se fait populaire, Edgar Poe le couvre de ridicule, 
et gâte son remarquable quoique fort obscur ouvrage d'El/REKA^ pour y 
introduire les transcendantalistes américains. II feint qu'une lettre dans une 
bouteille bien boucbée a été trouvée flottant sur une mer peu connue, la 
Mer des Ténèbres, fréquentée par les rédacteurs du Dial, il sort de cette 
bouteille la satire d'Emerson, de son école et des Universités de son pays. 

(') Non traduit. 

I. 20-21 : le Mare tenebrarum... — V. HISTOIRES EXTRAOR- 



DINAIRES, p. 44.8. 

— 1. 26 : du 29 juillet... — Cette date doit s'entendre de l'année 
1848. 

I. 36 : Lamartine blâme Voltaire. . . — II s'agit probablement du 

passage suivant : 

Sa vie entière [celle de Voltaire] devint une action multiple tendue vers 
un seul but : l'abolition de la tbéocratie et l'établissement de la tolérance et 
de la liberté dans les cultes. Il y travailla avec tous les dons que Dieu 
avait faits à son génie; il y travailla même avec le mensonge, le dénigre- 
ment, le cynisme et l'immoralité d'esprit; il y employa toutes les armes, 
même celles que le respect de Dieu et des hommes interdit aux sages; il 
mit sa vertu, son honneur, sa gloire à ce renversement. [Histoire des Giron- 
dins, Furne, 184.7, t. I, p. 256.) 



272 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Poe, sans méconnaître le génie de Voltaire, le condamnait sévè- 
rement. On lit dans les Marginalia, tr. Victor Orban, Sansot, 

l 9*3 : 

Si je mettais tous ces ouvrages de Voltaire entre les mains de quelque 
jeune ami, je ne pourrais, en conscience, mieux les lui recommander que 
par ces mots : — «Tarn multi, tam grandes, tarn preciosi codices», auxquels 
je me hâterais d'ajouter, non sans regret, ce conseil : «incendite omnes illas 
merhbranas», que j'emprunte au chapitre De libris Mankbceis de Saint- 
Augustin (cxxvi). 

Faut-il ajouter que si le discipulus avait suivi en l'occasion le 
conseil du magister, ce n'est assurément pas Baudelaire qui aurait 
alarmé les pompiers? 

Page 5, I. 8 : Le texte de 1864. montre une virgule après rencontre; 
nous n'avons pas cru devoir la conserver. 

I. 22 (1870) : ni n'insinuer... [Coquille]. 



I. 35 : page 67. . . — De notre édition s'entend. Dans l'édition 

originale c'est à la p. 105 qu'il était renvoyé parce que c'est effec- 
tivement à la p. 105 du texte v de celle-ci que la distinction dont il 
s'agit se trouvait établie. Les éditeurs posthumes, ne s'étant pas 
avisés de la nécessité de cette concordance, avaient maintenu le 
chiffre 105, alors c^x'EuREKA commençait à la p. 299 de leur 
tome vu ! 

Page 6, I. 13 : page 33. — Correspondant à la p. 43 de l'édition ori- 
ginale. — Même observation que dans la note précédente, en ce 
qui concerne l'édition posthume, où on lit aussi : 4.3. 

Page 7, I. 6 (1870) : pardonnerez, monsieur l'éditeur,... 

DÉDICACE. — Elle porte le nom de Preface dans l'édition améri- 
caine, où l'ouvrage est dédié à Alexander von Humboldt «avec un 
très profond respect», et est signçe E. A. P. 

Page 9, I. 1 : qui m'aiment et de qui je suis aime, — 

I. 4, : ce Livre des Vérités, ... 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 27$ 

Page 9, I. 5-6 : dans sa Vérité, à ceux-là je présente... 

I. 11-13 : se trouve écrasé au point... Vie éternelle. — V. nos 

Eclaircissements sur la page 14.9. 

Page 11 : 1859: EuREKA poëme en prose ou essai... — 1864 : EU- 
REKA ou essai... — 1870 : EUREKA ou essai... 

I. 3-5 : car de tous les sujets imaginables, j'offre au lecteur 

le plus solennel, le plus difficile, le plus auguste. 

I. 6 : Quels termes sauraù-je trouver,... 

I. 12-13 : assez hardi pour lérifier les conclusions... 



Page 12, I. 15-16 : dans son cerveau cette vaste perspective, en tant 
qu'une et unique [ital.], et conséquemment... 

1. 28-29 : l'Univers astral. [Car. ord.] 



I. 33*p- 13, I. 3 : dans lequel un plan, même de cet Univers 

limité, s'offre de telle façon que les déductions soient garanties et 
confirmées par son individualité même. La tentative. . . — Contre- 
sens dans tous les textes. — Poe : . . .1 know none in which a sur- 
vey, even of this limited Universe, is so taken as to warrant deduc- 
tions from its individuality [je n'en connais aucun dans lequel une 
vue d'ensemble, même de cet univers limité, soit prise de telle 
sorte qu'elle autorise des déductions tirées de l'individualité de 
celui-ci]. 

Page 13, I. 4 : Alexandre von Humboldt. — Cosmos parut de 1845 à 
1858. Edgar Poe n'en connut donc qu'une partie. 

I. 6-7 : Son thème, en résultat final, est la loi... 

1. 25 (1870) : une évolution. — Le contexte indique qu'il s'agit 

là d'une faute ; c'est d'ailleurs revolution qu'avait écrit Poe. 

Page 14., I. 5 : Mare Tenebrarum , v. notre note sur la p. 3, I. 20-21. 

.8 



274 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 14, I. 8-9 : et autres amateurs des idées creuses. 

1. 11-12 : elle semble avoir été écrite en l'an deux mil huit cent 



quarante-huit... — V. la note sur la p. 100, I. 8. 
— I. 28 (i8_59-i8yo) : I'éternument. . . 



Page 15, I. 9-10 : fussent à peu près évidentes. 

I. 15 : du C au K (Cant). — Les notes 1 et 2 ne figurent pas 

dans le texte préoriginal. 

I. 20 : il procédait par observation,... 



I. 30 (1864.) : tous autres compétiteurs, passes, présents... [Co- 
quille.] 

Page 16, 1. 1 : une loi médique. .. — Poe : a Median law... — Dans 
Philosophie de l'Ameublement, nous verrons Poe employer une l'ois 
encore ce même mot de Median avec le même sens d'inviolable. 
Eft'et de ses lectures bibliques sans doute : 

... juxta legem Persarum atque Medorum, quam prœteriri illicitum est... 

Esther, I, 19. 

... scribe decretum, ut non immutetur quod statutum est a Médis et Persis, 
nec praevaricari cuiquam liceat. Daniel, VI, 8. 

Quant au mot français me'dique, nous ne nous souvenons pas de 
l'avoir rencontré ailleurs avec l'acception qu'on lui voit ici. 

I. 4.-5 : il faut que vous le sachiez cela... [Faute typogra- 



phique.] 
— 1. 18 : pas besoin de vous marquer que ce genre... 



Page 17, I. 5 : d'avoir affaire à lui ou à sa vérité. 

1. 10-11 : un vice que ne compensait même pas l'absolue certi- 
tude... 

1. 20-21 : cette supposition, que c'étaient bien et toujours des 

faits. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 275 

Page 17, I. 32 : les seuls légitimes, qui constituent la Loi. 

I. 33 (1870) : sur la 5urface de la terre. — Poe : on the face of 

the earth. 

Page 18, I. 7 : la plupart d'entr'eux,.. . 

I. 17-18 : leur idée unique, leur ail unique et leur unique jambe, 

étaient... — Poe : one-idead, one-sided and lame of a leg. 

I. 21 : qui, en reconnaissant qu'il ne sait... 

I. 29-30 : aussi peu solide que de l'air;... 



Page 19, I. 12-13 : convaincre ces raisonnements à priori de l'énorme 
déraison, — ... [Coquille évidente.] 

I. 17 : Pundit. — Poe fait ici, ironiquement, un nom propre 

du substantif pundit (un homme qui connaît bien les Indes, par 
extension un savant). — V la note sur la p. 100, 1. 8. 

■ I. 23 : Un passage des Marginalia (trad. Orban, CXIl) montre 

associés les noms cités ici : 

Dans uneseule page de Stuart Mill, je trouve le mot «force» quatre fois 
répété, et chaque fois j'y découvre un sens différent. Le fait est qu'en 
dehors des sciences mathématiques, où les mots ont le privilège de garder 
leur signification pre'cise, tout raisonnement à priori est pire qu'inutile. Mais 
s'il est un sujet au monde où il demeure absolument et radicalement inap- 
plicable, c'est la politique. Les propres arguments auxquels M. Bentham a 
eu recours pour soutenir son système pourraient, sans grands frais d'ingé- 
niosité, être employés à le renverser. En faisant légèrement varier les mots 
«gigot» et «navet», — et en procédant par des variations assez graduelles 
pour qu'elles passent inaperçues, — j'en viendrais aisément à démontrer que 
selon toute évidence un navet a été, est, et doit être un gigot. 

Pour Mill, v. ibid., CXCII. 

Page 20, I. 1-2 : ce qui est vérité pour David Hume serait très-rare- 
ment vérité pour Joe. . . — Poe s'amuse à opposer le célèbre philo- 
sophe écossais (David) à l'homme politique anglais Joseph Hume 
(1 777-1 855), orateur infatigable autant qu'ennuyeux et humani- 

18. 



r 



276 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

taire de marque, qui a donné son nom, très connu à l'époque, à 
une pièce de 4 pence (note fournie par W. T. Bandy). 

Page 20, I. 10- 11 : a tous les droits à être considérée... 

I. 13-14 : avec celle-là, ongmat'rement émise,... 

I. 24,-25 : comme si une vérité positive pouvait être diminuée 

par une définition et devenir. . . — Contre-sens. Poe : as if a posi- 
tive truth by definition could be either more or less positively 
a truth. 

Page 21, I. 6-7 : intelligible, — qu'un arbre ne peut pas être et en 
même temps n'être pas un arbre ; — cela est. . . 

I. 28-29 : Qu'on ne prétende qu'une exception... 

I. 32 (1870) : un arbre qui soit et ne soit pas arbre. 

Page 22, I. 1-2 (1864) : dans l'impossibilité, et, une conception... 
[Faute évidente de ponctuation.] 

I. 5 : a très-di^îa'fement et très-rationnellement,... [Coquille 

évidente.] Poe : most distinctly. 

I. 22-23: qui peuvent conduire à la Vérité, et toutes,... 



I. 31 : par leurs Hogs (pourceaux) et leurs Rams (béliers), 

dans ce fait... — Les mots entre parenthèses ont été ajoutés par 
Baudelaire; ils n'existent pas chez Poe non plus que la note au bas 
de la page, qu'a apportée l'édition originale. 

Page 23, I. 15-17 : Ces derniers, nos Keplen et nos Laplacej, con- 
templent et font des théories; c'est... 

I. 19-20 : Les Keplen, je le répète tontemplent et font des 

théories; et... 

Page 24, 1. 2-3 : Ces fanatiques n'araient-ils pas... [Coquille sjns 
doute.] 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 277 

Page 24, I. 16-17 : J e ne sa ' s r ' en relativement aux routes, mais je 
connais la machine de l'univers. La voici : Je m'en... 

I. 18-19 : ' a s ' m p' e force de l'intuition. — Baudelaire, lui 

aussi, a vanté mainte fois «la certitude morale de l'intuition» et 
les vertus incomparables de l'imagination, cette «reine des facultés» 
sans laquelle il n'est ni grand artiste ni grand savant, ni même 
grand soldat ou grand diplomate. V. sa lettre à Toussenel, 21 jan- 
vier 1856, L'Art Romantique, p. 304., et les Curiosités 
ESTHÉTIQUES , p. 274.-275. Toutes ces sources ont été d'ailleurs 
utilisées par M. Jean Pommier dans son bel ouvrage, La Mystique 
de Baudelaire (Paris, Les Belles -Lettres, 1932), que nous ne 
saurions trop recommander au lecteur. — V. aussi notre note sur 
lap. 14.5, I. 23. 

Ibid. : Hélas! pauvres vieux ignorants! — Poe : poor ignorant 

old man. 

1. 25 (1864.) : quel malhenr. .. [Coquille.] 

I. 31-32 : palais où gisaient... — Poe: where lay... — 1870: 

étirtcelant [sing.] dans l'ombre... 

Page 25, I. 14-15 et 19-20 : Des blancs ont été introduits là par 
l'édition posthume. 



I. 15-19 : La citation est tirée des HarmONICES MUNDI lib. v, 

1619. — V. page 254. 

Page 26,1. 7-8 : un point distant, aussi défini que nous le pouvons 
concevoir... — 2 mots sautés, à dessein sans doute, dans tous les 
textes. — Poe : on high at some point as definite as we can make 
it or conceive it. . . 

1. 23-24: marche préférable, n'était la difficulté,... 

Page 27, 1. 4-5 : Solomon Seesaw. — 0870) : Solomona" Seesaw. — 
Nom de fantaisie, choisi évidemment, comme Pundit, dans une 
intention ironique, Seesaw signifiant balançoire enfantine. 

I. 32 : Relativement à cet [ital.] infini dont... 



278 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 30, 1. 5 ( 1 859-1 864-1 870) : Quant aux arguties... — Baude- 
laire a suivi Griswold qui donne : As for the quibbles... au lieu 
que le texte de l'édition originale à'Eù'REKA donnait : As for the 
quibblers. . . [ Quant aux ergoteurs. . .] 

I. 14-15 : ...raisonnement aussi étourdi que celui... 

Page 31, 1. 7 : d'un espace limité, nous suivons un procédé converse 
qui implique une égale impossibilité. — Poe : we merely converse 
the processes which involve the impossibility. 

I. 21-22 : vers une voie nébuleuse dont la solution ne sera jamais 

trouvée. 

Page 32, I. 10-1 1 : le lecteur à concevoir la conception impossible d'un 
infini absolu. 

1. 15 : Jusqu'à présent, l'univers sidéral... 



Page 33, I. 10 : le baron de Bielfeld. — Auteur des Institutions poli- 
tiques, La Haye, 1760-1762, 3 vol. in-4 . — La citation est en fran- 
çais. 

1. 14-15 : «Il faut être Dieu même!» — malgré cette phrase 

efTravante, qui tinte encore à mon oreille,... — (1870) : ... Dieu 
même? [ital.] Malgré cette phrase effrayante, vibrante encore 
dans... 

1. 17 : à laquelle l'âme est éternellement [pas d'italique] con- 



— I. 19 sqq. : Pour les idées de Poe quant à Dieu, l'Esprit, la 
Matière, v. HISTOIRES EXTRAORDINAIRES , Révélation magné- 
tique. 

I.20-21 : Lui, que nous appellerons Esprit [ital.], c'est-à-dire 



non-Matière [ital.].., 

— 1. 28-p. 34, I. 3 (1859-1864-1870) : que c'est lui qui nous a 
faits, mais faits... quoi?... que pouvons-nous supposer légitime- 
ment avoir été créés, nous, univers,... primitivement et indivi- 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 279 

duellement? — Contre-sens. Poe : let us content ourselves... with 
supposing to have been created... — what?... what is it that 
...alone we are justified in supposing to have been, primarily and 
solely, created? — C'est wbat (quoi) et non us (nous) qui est 
ici le sujet du verbe à l'infinitif passif to bave been created. Ce 
n'est pas les hommes et leur essence qui viennent en cause, 
mais le wbat créé qu'il s'agit de définir, et qui sera défini effective- 
ment, dans le paragraphe suivant : la matière dans son état le plus 
pur de simplicité. — 11 semble bien d'ailleurs que Baudelaire ait 
eu le sentiment de son erreur, car les mots : nous, univers, qu'on 
lit dans son texte, p. 34, 1. 2, ne figurent pas chez Poe. 

De plus, «primitivement et individuellement» traduit mal «pri- 
marily and solely» [originellement et uniquement]. 

Page 34, I. 12-13 (1 859-1 864.- 1870) : à conclure que Dieu a origi- 
nairement créé... — Poe : that wbat God originally created... — 
Il n'y a pas de doute qu'il faille lire ici : à conclure que, ce que 
Dieu a originairement créé... 

1. 22-23 : Ri en na été phis sûrement déduit [car. ord.], — au- 



Page 35, I. 2 : donc, une particule amorphe et idéale,... — Ces 
mots ne figurent pas dans le texte préoriginal, et, si l'on se reporte 
à celui de l'auteur, on voit qu'ils n'ont pas été rétablis à leur place 
en 1864. ni en 1870. Ils devraient venir après: une par sa forme. — 
Poe : of one form — a particle, therefore, «without form and void» 
— a particle positively a particle at all points — ... ». 

I. 18-19 : nous permettent de saisir... 

1. 22 : l'Unité, originaire et normale,... 

I. 33 et p. 36, I. 1 : supposons, irradianf sphériquement,... 

Page 36, I.23 : ils doivent être tous, sans exception, comme toujours 
inégalement. . . 

Page 37, 1. 1-2 : la première, c'est que comme tout aussi faciles à 
atteindre, la superfluité... — Il s'agit là évidemment d'une erreur 



2 80 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

typographique, les mots en italique se retrouvant deux lignes 
plus loin. 

Page 37, I. 13 : inégalité particulière de distances; inégalité particu- 
lière de distances [ital.] entre... 

I. 17 : résultant de différence [sing.] dans la grosseur... 

Page 38, I. 21 : de la diffusion, nous comprenons tout de suite... 
Page 39, I. 1-2 : diverses masses, uniques jusque-là,... 

1. 7 (1 859-1 864-1 870) : quelque chose qui serve à séparer,... 

— Contre-sens. — Poe : a separate something [quelque chose de 
distinct...]. 

I. 15-17 (1859-1864,-1870) : La [iorce répulsive... peut être 



prise... — Poe : must be understood [doit être prise...] 

I. 24 : quelque nombreux soient ceux d'entre nous qui rêvent 

en bavardant sur ce thème... — (1 864-1 870) : quelque nom- 
breux soient ceux d'entre nous qui rêvent et bavardent sur ce 
thème... — Faux sens dans les trois textes. — Poe : however 
much we may talk or dream. . . [si abondamment que nous puissions 
parler ou rêver...]. 

Page 4,0, I. 3 : des choses en /'Unité. .. [ital.]. 

I. 8-9 : féconde en suppositions brillantes. 

I. 11 (1864,) : ne connaît aucune aucune... (sic). 

I. 15 : de démontrer ce dessein de la répulsion... 

I. 19 : que le principe en litige est... 

1. 21-22 : impliqué dans des considérations relatives à ce... 

I. 23 : l'objet d'aucune consider at'wn , — dans une considéra- 
tion... 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 28 I 

Page 40, I. 27-28 : des atomes irradiés vers l'Unité... 

I. 29 : de la Gravite Newtonienne... — 1870 : de la gravitation 

newtonienne. . . 

Page 41, I. 1-2 : par laquelle nous essayons de définir l'ignorance 
où... [Contre-sens résultant d'une omission.] 



— I. 9-10 : là où l'électricité n'existe pas, sinon là ou elle n'est pas 
apparente. — Poe: where it is not developed at least, if not ap- 
parent. 

— 41, I. 11-12 (1870) : une autre voie que celle de l'expérience. 

— I. 33 : développée dans le contact. . . 

— 1. 33-p. 42 , I. 1 : est proportionne//e à la. . . 



Page 42, 1. 1 (1870) : ...sommes respectives d'dmes dont... [Le tout 
en ital.] — Coquille évidente. 

I. 3 : Pas d'alinéa. 

I. 17 : dans leur généralité ou dans leur détail [sing.], sem- 
blent. . . 

I. 21-22 : et de repulsion. Le premier, c'est le corps; le second, 



c'est l'âme; l'un est... 

Page 43, I. 9-10 : si l'on considère la gravite newtonienne... 

1. 16-17 : et beaucoup d'autres auxquelles la coïncidence... 

I. 1 8 : Un exemple : la gravite' newtonienne , . . . 

Page 44, I. 3-4 : nous avons raisonné à priori, d'après une considéra- 
tion abstraite de la Simplicité, comme étant la qualité... 

I. 10 : des forces proportionnels aux carrés... — Baudelaire 

a traduit ici fidèlement le texte donné par Griswold : mais ce 



282 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

texte-là était fautif, celui de l'édition originale américaine donnant : 
with forces proportional to their quantities of matter and inversely 
proportional to the squares of their distances. — Nous avons 
rétabli, entre crochets, les mots dont l'omission trahissait tout à 
la fois le texte de Newton et celui de Poe. 

Page 44, 1. 12-13 : à dessein que j'ai donne d'abord... 

1. 19 : une force variao/e en raison... 

I. 23-24 : a prouvée, — nous conformant à la définition... 

1. 25-26 : métaphysique. Celui-ci fut obligé... 

I. 31-32. : Tel fut, pour nous servir encore du jargon conventionnel 

des philosophies, le nec plus ultra de sa demonstration. Les succès... 

1. 32-33 : Les succès qui la confirmèrent ajoutèrent... — Poe : 



His successes added proof... — Baudelaire a donc traduit exacte- 
ment. Mais une correction introduite par Poe dans son exemplaire 
personnel, donne : His successors added proof... Si l'on admet que 
la première version américaine procédait d'une coquille, il faudrait 
donc lire ici : Ses successeurs ajoutèrent preuve. . . 

Page 45, 1. 2-3 : de la loi elle-même, répétaient obstinément les méta- 
physiciens, n'avait... 

1. 6-7 : de quelques-uns de ces me'tapèy\sîaens-reptiles. — Cette 



preuve. . . 

I. 13 : d'une montagne. . . — Une note de l'auteur, au crayon , 

dans son exemplaire personnel dont nous avons parlé à l'Appen- 
dice, précise celle dont il s'agit ici : «Schehallien, in Wales». 

1. 20-21 : les vrais philosophes eux-mêmes ne peuvent pas s'em- 



pêcher. . , 

— 1. 25-26 : qu'ils le trouvent développé simplement [ital. ] sur. 

— 1. 29 : nous voyons que la gravite chasse- 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 283 

Page 4.5, I. 30-32 : Aucun homme, dans' les routes ordinaires de la vie, 
ne peut voir, sentir autrement... 

Page 46, I. 11-12 : Bryant dans sa très-savante Mythologie... — 
Bryant (Jacob) 1715-1804,. II s'agit de son New System or An 
Analysis of Ancient Mythology. 

I. 17-18 : spécialité terrestre, et qu'elle a... 

I. 27 : est l'Unité, comme source de phénomène. 

Page 47, I. 8-1 1 : une immensité d'atomes telle, que toutes les étoiles 
qui entrent dans la constitution de l'Univers peuvent être à peu 
près comparées pour le nombre aux atomes qui entrent dans la 
composition d'un boulet de canon. — Poe : a wilderness of atoms 
so numerous that those which go to the composition of a cannon- 
ball, exceed, probably, in mere point of number, all the stars 
which go to the constitution of the Universe, [une immensité 
d'atomes telle, que ceux qui entrent dans la composition d'un 
[simple] boulet de canon excèdent probablement, sous le rapport 
du nombre du moins, toutes les étoiles qui entrent dans la constitu- 
tion de l'Univers.] 

I. 28 : Si je m'avise de déplacer... — Cf. NOUVELLES HIS- 



TOIRES Extraordinaires , p. 252. 

I. 28-29 : delà Millionième partie... (billionth). — II semble 

que la correction ne soit pas justifiée, le billion aux États-Unis 
étant égal au billion français. C'est en Angleterre que le billion 
correspond à notre trillion. 

Page 48, I. 6 (1870) : considération [sing.]. — Poe : considerations. 

1. 14. : phénomènes observés, — la condition... — Poe : the 

phenomena observed — a condition... 

I. 24. : Je ne veux pas dire seulement que... 

I. 32-33 : parce que, originairement, donc normalement ils 



étaient Un [pas d'ital.], que... 



284 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 49, I. 32 (1870) : leur indescriptible tendance,... [Coquille.] 

Page 50, I. 6 : avec des forces en proportion... 

I. 13 : n'implique pas une absolue nécessité de modifier... 

I. 14-15 : newtonienne de la pesanteur, laquelle... 

Page 51, 1. 21-22: le Docteur Nichol... — John Pringle Nichol, 
1804- 1859. Astronome écossais, professeur à l'Université de Glas- 
gow. — The Architecture of the Heavens, 1838. II en sera de nouveau 
question p. 93. 

Page 52, I. 13-14 : une partie et une parcelle d'un vaste... [Tr. litté- 
rale : part and parcel.] 

I. 16-17 ' comme nous I e savons [ital.], la consommation du 

complexe... [Trad. Iitt. : the consummation of the complex.] 

Page 53, I. 3-4 : tous les mathématiciens de première classe, ils 
étaient purement mathématiciens;... — Cf. HISTOIRES EXTRA- 
ORDINAIRES, La lettre volée, p. 68 : Comme poëte et mathémati- 
cien, il a dû raisonner juste; comme simple mathématicien, il 
n'aurait pas raisonné du tout. 

I. 14-16 : Newton ou Laplace,... devait humblement... 



Page 54, I. 9 : problème. 

I. 12 : à l'idée d'absolue Unité, comme source... 

• T. 17 (1870) : par l'examen de l'universalité des rapports de la 

gravitation; — (Trois mots omis; Poe : from an inspection of the 
universality of relation in the gravitating phenomena;). | 

I. 33-p. 55, I. 1 : Elles sont partie et parcelle de la sphère. — 



V. la note sur la page 52, I. 13-14. 
Page 55, I. 10 : du centre vers le large? 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 285 

Page 56, I. 19-20 : représente... l'une est... — Poe : represented... 
the one was... — Ici le traducteur a devancé les corrections de 
l'auteur, v. Appendice, p. 183. 

I. 23 : à établir une proportion exacte entre... 

Page 57, I. 4 (1870) : des rieux suffit... 

1. 7 : où elles sont situées, affectant... 

I. 10-11 (1859): sur l'inégalité de distance [sing.J, dans... 

Note : Le renvoi a rapport aux p. 27-29 des HISTOIRES 

Extra ordina ires. 

Page 59, I. 14-15 : Je ne /'ai pas supposée continue; par... 

Page 60, 1. 12-13 ' * mesure qu'ils s'éloignent, jusqu'à ce que... 

Page 61, I. 14 : Ils sont situés dans une... 

Page 62 , 1. 5 : autant que nous pouvons en juger, c'est. . . 

I. 32 : elle a lieu vers tel point... 

1. 33-p. 63, I. 1 : en se dirigeant vers ce point, s'achemine... 

Page 63, I. 13 : implique relation. Le bien... 

1. 16-18 (1859-1864-1870) : Pour qu'une chose soit mauvaise, 

il faut qu'il y ait quelque autre chose qui soit comparable à ce qui 
est mauvais. — Ce passage n'est pas très clairement traduit. — 
Poe : That a thing may be wrong, it is necessary that there be 
some other thing in relation to which it is wrong [Pour qu'une 
chose puisse être mauvaise, il faut qu'il y ait quelque autre chose en 
comparaison de quoi elle est mauvaise]. — La nécessité dont il 
s'agit ici, l'auteur s'était déjà applique à la démontrer dans Révélation 
magnétique (HISTOIRES EXTRAORDINAIRES, p. 282). 

Page 64, I. 2-3 (1870) : le retour... dans ce qui... — Cette correction 
que montre le texte posthume semble justifiée. Poe avait dit : the 
return... Into the condition of as it was. 



2 86 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 64,, I. 19 (1870) : la distance anatomique. . . [Coquille]. 

Page 65, I. 3 : chaque atome aperçoit plus d'atomes... 

1. 8-9 (1859-1864,-1870) : Après «atome individuel», un 



membre de phrase sauté. — Poe : the individual atom — a greater 
number of tendencies to Unity — [un plus grand nombre de ten- 
dances à l'Unité]. 



I. 13-1.4.(1859-1864-1870) : en réalité ce que cherchent... — 

Poe : is all that is really sought [tout ce que cherchent en réa- 
lité...]. 

I. 21 : à tous égards, pratiques et logiques, la tendance... 

1. 31-32 : les douteurs de profession,... — Nous retrouverons 

cette expression p. 90, I. 29-30. — Elle devait plaire singulière- 
ment à Baudelaire, car lui non plus n'a pas ménagé ceux qu'elle 
désigne. (V. notre Index dans les CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES , au 
mot Doute.) 

Page 66, I. 7 : Je réponds non-seulement que j'ai... 

I. 11-12 : proportionnel à la chose qui... 

I. 13 : les moyens de la Toute-Puissance, ou de l'Omniscience... 

I. 33-p. 67, I. 1 : son mouvement à la circonférence de la sphère... 

— Ici encore Baudelaire avait prévu la correction de l'auteur, 
v. Appendice, p. 183. 

Page 67, I. 8-9 : le sens même que la critique attribue. . . 

I. 21 (1870) : comme une action tendante à l'établissement... 

1. 23 : doit être comprise comme... 

Page 68, I. 24 (1870) : la validité et l'infaillibilité... n'en serait (sic) 
cependant pas infirmées, même... 

I. 26 : la Gravitation newtonienne, une loi... 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 287 

Page 68, I. 28 : qu'à Bedlam, loi telle qu'elle nous donne... 

I. 31 : sans en référer à toute autre considération,... 

I. 33-p. 69, I. 1 : comme loi, — loi dont ni le principe toutefois 

ni... 

Page 69, I. 10 (1870) : elle-même, ne présente... [un mot omis]. 

1. 33-p. 70, I. 4 : soit au retour d'un voyage d'induction à tra- 



vers les phénomènes de la dite Loi, soit à la fin d'une promenade de 
déduction à travers la plus rigoureusement simple de toutes les 
suppositions, — en un mot, la supposition... 

Page 70, I. 23 (1870) : à son tour, ou en d'autres termes,... 

Page 71, I. 1 : le principe axiométique lui-même... [Coquille.] 

I. 14-17 : qui est absolument indépendante, qui non-seulement 

ne présente à l'esprit... mais encore lui impose la nécessité... 

I. 16-17 (1859-1864-1870) : la nécessité de n'en voir aucune. — 

Contre-sens. — Poe : but subjects the intellect, not in the slightest 
degree, to the necessity of even looking at any relation at all 
[mais encore ne soumet point l'intellect, même dans la plus légère 
mesure, à la nécessité d'envisager aucun rapport]. 

1. 32 : Pour conclure cette partie... 

Page 73 , 1. 23 : aggregation. — Baudelaire écrit ce mot tantôt avec un , 
tantôt avec deux g. Nous avons adopté ici son orthographe la plus 
fréquente. — L'édition posthume donne toujours un seul g, à la 
différence des textes de la Revue Internationale et de l'édition origi- 
nale. 

Page 74, 1. 12-13 • cest ^ certitude que, tout d'abord (quand la 
force diffusive ou Volition Divine s'est retirée)... 

I. 17 (1870) : de grosseur, nature... [un mot omis]. 

1. 20-23 • vers l'Unité, et doit avoir marché constamment en 

raison de la Condensation, ou, si l'on veut, de l'Hétérogénéité. 



288 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

— Poe: ... Condensation, or, again, [ou, encore,] of Heteroge- 
neity. « 

Page 74, I. 25-26 : et le Spirituel, sont toujours unis dans la plus... 

Page 75, I. 4.-7 : nous nous rencontrerons infailliblement, et, pendant 
au moins un certain temps, nous serons portés en avant avec la plus 
magnifique des théories, — avec la Cosmogonie de Laplace; — 



1.8: — quoique Cosmogonie soit un terme trop compréhensif... — 

L'ouvrage de Laplace dont il s'agit ici est son Exposition du système 

du monde. 

1. 9 : l'objet dont il traite en... 



I. 15-29 : Se confinant... sans établir aucune base quelconque, 

[cinq mots omis], une grande partie de ce que... hypothèse; — 
supposant, par exemple, la matière... le principe; supposant toutes 
les choses (qui sont parfaitement justes, bien qu'il n'eût pas logi- 
quement le droit de les supposer), Laplace a montré,... 

Page 76, I. 15-18 : quelconque. Or [pas d'alinéa]... implique rota- 
tion... rotation qui commençant avec le premier progrès de /'agglo- 
meration, a depuis... 

Page 77, I. 1 1 : a dû faire se détecter et se disjoindre les couches... 

Ibid. (1 859-1 864-1 870) : se séparer... — Une ligne sautée. — 

Poe : the exterior and least condensed stratum, or a few of the 
exterior... [/a couche extérieure la moins condensée ou quelques-unes des 
couches extérieures...]. 

Page 78, Note, 1. 2 (1864) : le morcellement de anneaux [une lettre 
tombée ]. 

Ibid., I. 5 : qui est le Rapport. 



1. 8 : enlui [Accident typographique]. 

Page 79, I. 3 (1864 et 1870) : cet anneau, presque uniforme dans... 
— Ici nous avons préféré la première leçon parce que les suivantes 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 289 

constituent un véritable contre-sens, Poe ayant écrit, comme aussi 
bien l'enchaînement de ses raisonnements l'impliquait : this ring 
having been ununiform in its constitution, was broken up... 

Page 79, I. 5 (1864.): massi de tous,... [Lettre tombée.] 

I. 7 (1870) : Au5si... [Coquille.] 

Page 80, I. 9-10 ( 1859-1864-1870) : sept bandes, qui... — Poe : 
seven uniform bands... [sept bandes uniformes...]. — V. à l'Ap- 
pendice, même endroit. On peut croire que Baudelaire avait omis 
à dessein de traduire uniform, y devinant un lapsus. — Cf. aussi 
notre note sur la p. 79, 1. 3. Ne serait-ce pas le rapprochement de 
ces deux passages qui aurait induit Baudelaire à traduire le premier 
par : presque uniforme? 

Page 8i,I. 3-8 : Tous conséquemment, comme planètes distinctes 
quoique comparativement petites, se mirent à tourner dans des 
orbites dont la distance respective peur être, jusqu'à un certain 
point, considérée comme la mesure de la force qui les a séparés ;.. 
— 1870 : qui les a séparées. [Le participe, dans la dernière version, 
n'est plus accordé avec fragments, mais avec orbites.] 

1. 13-14 : Toutefois, puisqu'il n'a pas de lune, Mars n'a pas 

engendre d'anneau. 

I. 16-19 : La diminution de sa nébulosité, qui est en même 

temps... — (1 859-1 864-1 870) : l'accroissement de sa condensa- 
tion, duquel résultait... — 7 mots sautés, dont l'omission a pour 
effet un véritable contre-sens. Nous n'avons pas cru manquer au 
respect dû à notre auteur en rétablissant le texte de Poe entre cro- 
chets : 

The decrease of its nebulosity, which is the increase of its densitv, 
and which again is the decrease of its condensation, out of which 
latter... [La décroissance de sa nébulosité, qui est en même 
temps l'accroissement de sa densité' et encore la décroissance de sa con- 
densation dont...] 
Mais pour ce faire, nous avons dû remplacer duquel par dont. 

I. 22 : inefficaces, juste en proportion qu'ils... 

*9 



290 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 81, I. 31-32 : Le plus long intervalle de temps doit avoir sépare 
la projection des deux... 

I. 33 -p. 82, 1. 2 : extérieures. Ainsi la distance représente la 

mesure de la densité, et en même temps se trouve en raison inverse 
de la condensation du Soleil, dans tout... 

Page 82, I. 14-16 : Ainsi de sa masse originelfe, ou, pour... consi- 
dérée, c'est-à-dire... 

Page 83, Note, I. 2 : une anomalie optique provenant... 

I. 18 : autour de ces globes comme centres distants,. .. 

I. 24 : ... par l'unité originelle de ces... 

I. 30 -p. 84, I. 5 (1870) : pas de majuscules à Gravitation, 



Nature, Cause Première, Secondaire, etc. II y en a chez Poe, que 
Baudelaire a suivi le plus souvent dans sa présentation typo- 
graphique. 

Page 84, I. 4 ( 1 859-1 86-j.) : Cause Première en car. rom.]. Nous 
avons préféré la présentation typographique de l'édition posthume, 
qui donne Première en italique, comme le texte original anglais, 
et comme le justifie l'opposition à Secondaire. 

1. 14: si antiphilosophique, quoique si lestement adoptée,... 

I. 28-30 : dans le but de cacher à tout jamais aux yeux des mor- 
tels la splendeur, ou peut-être l'horreur de l'autre côté de la Lune , . . . 
■ — Cf. Notes préparatoires (p. 198) cette indication : «Faire de cette 
invisible moitié de la lune notre enfer.» 

Page 85, I. 1-2 : que l'un des deux mouvements n'est qu'une partie, 
— ou mieux encore, qu'une conséquence de l'autre [contre-sens]. — 
Poe : that the one movement is but a portion — something more, 
even than a consequence — of the other, [que l'un des deux mou- 
vements est simplement une partie intégrante — quelque chose de 
plus encore qu'une conséquence — de l'autre.] 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 29 I 

Page 85, I. 10 : avec sa toute-puissance et son ... 

I. 12-13 : pour lui, tout est maintenant; ne I'insultons-nous 

pas... 

I. 16-17 : d'une contingence possible quelconque, si ce n'est celle 



qui est à la fois . 

— I. 20 : arriver à la fin à la condensation.. 

— I. 23-24, : d'un exercice primordial de la.. 



I. 28-29 : comme impie, l'idée que la force tangentielle a été 

communiquée... 

Page 86, I. 2 : le mode selon lequel... 

I. 11-12 : J'ai considéré l'effort de la puissance de répulsion 

comme ayant... 

1. 17-18 (1859) : et, naturellement aussi, comme procède la des- 
tinée finale, c'est-à-dire la cessation de la condensation. — (1864- 
1870) : et, naturellement, en raison inverse de la destinée, c'est- 
à-dire, etc. — Les trois textes donnent donc destinée. Or c'est density 
qu'on lit dans l'édition originale d' Eureka , tandis que le texte de 
Griswold, suivi par le traducteur, donne destiny. Il s'agit donc 
ici d'une coquille; nous n'avons pas cru indispensable de ia con- 
server. 

I. 25 : comment une croûte de même caractère se détache... 

1. 27-29 : la nouvelle surface a dû apparaître incandescente 

comme auparavant; et l'époque où elle s'est de nouveau.,. 

1. 31-33 : avec celle où un nouvel effort a dû être fait par la 

masse entière pour rétablir l'équilibre de ses deux forces, dérangées 
par ... 

Page 87, I. 4. : prête à le rejeter. 

I. 1 1-12 : dans tous les corps stellaires, lunes, planètes et soleils. 



292 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 87, I. 21 : de luminosité. Dans le fait, nous devons... 

I. 23-24. : d'une condensation de la Terre /enfement continuée. 

1. 31-32 : Cette planète est vivement... 

Page 88, I. 3 : Mon opinion étant admise, il ... 

1. 5 : une diminution continuée de lumière.. . 

I. 6-7 : et qu'une époque doit venir,... 

I. 8-9 : de la chaleur deviendra matériellement sensible. 

I. 12-13 : d'une végétation wfrra-tropicale,.. . 

I. 20-21 : atteindre ici son maximum; 

I. 23-24 : qui fut une période de pure organisation. 

Page 89, I. 10- 11 : répulsive ou électrique, je remarquais tout à 
l'heure... — Cette correction (remplacement de remarquer par faire 
observer) se rencontre bien souvent chez notre auteur. 

1. 11-12 : les phénomènes importants de vitalité, de conscience 



et de pensée, que nous les observions dans leur généralité ou dans leur 
détail,... 

— 1. 16 : Si nous regardons la matière, d'abord en détail,... 

— I. 22 : et si nous en référons aux tendances des atomes... 

1. 33-^- 90, I. 1 : si elles n'ont pas immédiatement causé, ces-.. 



Page 90, I. 8 : que Mercure, peut amener... 

1. 9 : modification d'où peut tirer sa naissance... 

Au paragraphe commençant à la ligne 14, prend fin la partie 
d'Ei'REKA parue à la Revue Internationale. // n'y a plus dès 
lors, pour le reste de l'ouvrage, que deux textes, celui de l'édition 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 293 

originale et le posthume, et les variantes n'intéresseront plus en 
général que la présentation typographique et la ponctuation, les 
majuscules, extrêmement nombreuses dans le texte de Poe et parjois 
conservées dans le texte original, étant remplacées souvent par des 
minuscules dans celui de 1870; mais nous rencontrerons encore 
plusieurs inexactitudes ou omissions. 

Page 90, I. I--15 : «par les mains du philosophe Comte, une con- 
firmation...». — V. Comptes- Rendus , l'Académie des Sciences, jan- 
vier 1835, et Cours de philosophie positive, 27" leçon, tome II. 

I. 29-30 : «douteurs de profession,...». — V. notre note sur la 



p. 65, I. 32. 

Page 91, 1. 24-28 (1864-1870) : la quantité de complexité reconnue 
dans les conditions cosmiques, en augmentant proportionnellement 
la difficulté d'expliquer toutes ces conditions , fortifie en même 
temps, et dans la même proportion... — Faux sens causé peut- 
être par une virgule fautive ajoutée entre conditions et at once, dans 
le texte donné par Griswold. — Poe : The greatness of the com- 
plexity found existing among cosmical conditions, by rendering 
great in the same proportion the difficulty of accounting for all these 
conditions at once [ces deux derniers mots en italique], streng- 
thens, also in the same proportion... [la quantité de complexité 
reconnue dans les conditions cosmiques, en augmentant propor- 
tionnellement la difficulté d'expliquer toutes ces conditions à la 
fois, fortifie, et dans la même proportion...] — II faut remarquer 
d'ailleurs que si l'on voulait rattacher at once à strengthens, alors il 
faudrait traduire : fortifie aussitôt. 

Page 92, I. 31 (1864-1870) : Membre de phrase omis après «mais 
celle-ci». — Poe : but this, with innumerable other miscalled 
nebulae, when viewed... [mais celle-ci, comme d'autres innom- 
brables nébuleuses fautivement dénommées telles, quand on l'exa 
mina.. .]. 

Page 93, NOTE (1870) : Accidents typographiques : I. 2 : «ournaux, 
ly a», lettres tombées; I. 3 : je faisais allusion; I. 8, «mettrait», 
lettre en surnombre. 



2(?4 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 93, I. 5-6 (1864-1870) : bien qu'il ait l'air de s'en moquer un 
peu ... — Poe : although he seems to wish that he could sneer at it 
as... [bien qu'il souhaite encore, apparemment, pouvoir s'en 
moquer comme...] 

Page 96, I. 17-18 (1864- 1870) : dans ses propres facultés de per- 
ception. — Poe : in his own merely perceptive powers [dans ses 
propres facultés simplement perceptives]. 

Page 97, I. 3 (1870) : Son idée originale semblât; avoir été... — 
Poe : seems. — Faute par conséquent. 

Page 100, I. 8 : On peut voir ici sans doute le premier germe de 
Mellonta Tauta (Choses futures), que Poe devait publier, un an 
environ après EUREKA, dans le Godey's Lady's Booh (février 1849). 
Dans ce journal, daté I er avril 2848, qui est censé rédigé à bord 
d'un ballon dévorant l'espace à la vitesse de quelque deux ou trois 
cents kilomètres à l'heure et d'où, à cette vitesse, on ne distingue 
plus rien — le progrès est accompli ! — Poe a repris plusieurs des 
idées qu'il avait déjà exposées dans son essai cosmogonique, notam- 
ment quant aux méthodes routinières de la science et à la supério- 
rité de l'intuition. On retrouve là Tottle comme Hog et Mill; on y 
retrouve aussi sa foi dans les vertus illuminantes de la Consis- 
tance, et le personnage de Pundit, qui se penche maintenant avec 
une curiosité passionnée et comique sur les dernières traces de l'an- 
cienne civilisation — celle des contemporains de Poe. Le morceau 
est d'ailleurs signé Pundita. 

Page 105, 1. 16 (1870) : chaque corps de la terre tendrait, non-seu- 
lement... — Poe : tended... 

I. 22-23 (1870) : nous apparaissaient comme... — Le contexte 

peut justifier la variante. Cependant la leçon originale semble pré- 
férable. — Poe : seem... 

Page 106, 1. 12 (1864) : de celui qn'il... [Coquille.] 

Pa^e 109, 1.24(1864-1870), après : «sur la circonférence de l'ellipse)), 
phrase sautée. — Poe : Let us now move the pea continuously 
around the orange, keeping always on the circumference of the 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 295 

ellipse. [Déplaçons maintenant continuellement le pois autour de 
l'orange, en suivant toujours la circonférence de l'ellipse.] — 
Comme cette phrase n'est pas, en somme, indispensable à l'intel- 
ligence du passage, nous n'avons pas cru nécessaire de la rétablir 
dans le texte. 

Page 1 1 o , 1. 9 : un Soleil. . . — Pas de majuscule chez Poe , que Baude- 
laire, on l'a dit, n'a pas toujours suivi' dans sa présentation typo- 
graphique. Nous n'indiquons cette infidélité qu'à titre d'exemple. 

1. 18-19 : subséquemment. .. démontrées... — Poe : but subse- 
quently demonstrated... [qui n'ont été que subséquemment 
démontrées]. 

Page 113, I. 6-7 (1870) : vingt ans... cinq cent quatre-vingt-dix ans. 

Page 114, I. 22 : elle l'épouvante, elle le paralyse. — Baudelaire a 
interverti l'ordre des images. — Poe : it palsies and appals it. 

Page 115, I. 1 1-12 : à faire le tour [de sa plus grande circonférence. 
— Le traducteur a été évidemment gêné par le texte de son 
auteur : in going round a great circle of its circonférence. — Poe, 
dans son exemplaire personnel , rectifie ce passage comme suit ; in 
going round its circumference [à faire le tour de sa circonférence]. 

■ I. 18 (1870): en torn sens,... 

Page 120,1. 11 : Bessel, astronome allemand (1784-1 84.6), v. les 

Encyclopédies. 

1. 13 (1870) : six cent soixante et dix... 

I. 20 (1864.) : Alpha Lyrœ [la seule dernière lettre en italique]. 

Page 123, I. 2 : se fit. — 1864. : se fit. — Baudelaire omettait sou- 
vent les accents circonflexes marquant l'imparfait du subjonctif. 

1. 4-5 : passassent de l'état de nébulosité invisible à l'état de 

solidité visible, et vieillissent... — Poe : into visibility from invi- 
sible nebulosity — proceed from nebulosity to consolidation — 



296 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

and so grow grey... — Sur son exemplaire personnel Poe corrigea 
son texte, qui devint, le premier membre de la phrase restant 
inchangé : — proceed from visibility to consolidation — and so 
grow grey. . . — On voit que Baudelaire avait prévu cette cor- 
rection. — (1864,) : veillissent [lettre omise.] 

Page 125, 1. 16 : en tant que la symétrie ne soit qu'une symétrie de 
surface,... — Contre-sens. — Poe : if the symmetry be but a 
symmetry of surface [quand même la symétrie ne serait qu'une 
symétrie de surface]. — Le sens est plus net encore dans l'exem- 
plaire personnel de l'auteur, où even a été ajouté : even if the 
symmetry . . . 

Page 126, 1. 11 (1864-1870) : en s'y prenant du moins aussi adroite- 
ment qu'elle a pu. — Contre-sens. — Poe : at least in the best 
manner we can [en nous y prenant du moins aussi adroitement que 
nous le pouvons]. 

Page 127, 1. 3-4. (1870) : A ce sujet otan [coquille]. 

1. 9 (1864): Pléiades... 

1. 30 (1864-1870) : l'analogie se laissait torturer. — Contre- 
sens. — Poe : analogy is suddenly let fall [on laisse soudainement 
tomber l'analogie]. 

1. 30-32 (1864-1870) : On pouvait dire : «Nous savons qu'il 

existe positivement des Soleils non lumineux, mais non pas dans 
de telles conditions.» — Contre-sens. — Poe : «Not so», it may be 
said, — «we know that non-luminous suns actually exist.» [«Mais 
non, dira-t-on, nous savons que des soleils non lumineux existent 
réellement. »] 

Page 128, 1. 1-2 (1864) : aucune raison pour sup r (sic, lettres 

tombées). 

- 1. 22-23 ( I 8Ô4-i87o) : l'analogie a fait fausse route. — Contre- 
sens. — Poe : analogy is let fall [on laisse tomber l'analogie]. 

1. 27 (1864) : contrebalancer Tsans trait d'union]. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 297 

Page 130, 1. 14 (1870) : Centre comm... (51c, lettres tombées). 

Page 131, I. 3 (1870) : une qui semble ovale. — Poe : looked 
oval. 

Page 132, I. 22 (1864,-1870) : après «courbes particulières», membre 
de phrase sauté. — Poe : an infinity of local deviations from recti- 
linearity [une infinité de déviations locales hors de la rectilignité]. 

1. 24 : à mesure que chacun progresse... — Poe : as each pro- 
ceeded... — Ici Baudelaire a rectifié Poe, dont une correction, sur 
son exemplaire personnel, montre proceeds remplaçant proceeded. 

Page 133, 1. 26 (1864.) : toutes les choses de la création; [ — 1870 : 
Création;] — Poe : All Things; 

Page 138, I. 3 (1 864-1 870) : après «l'existence d'un éther», membre 
de phrase sauté. — Poe : as the sole mode of accounting for the 
phenomenon, when... [comme au seul moyen d'expliquer le phé- 
nomène, quand...]. 

Page 139, 1.6 (1870) : à un certain point, s. [lettre tombée]. 

Page 140, I. 21-29 : ' e terrible Présent... une précipitation chao- 
tique... — On se souvient que l'auteur, dans Conversation d'Eiros 
avec Cbarmion (NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES), a 
décrit l'anéantissement de la Terre, résultant du choc de celle-ci 
avec une comète. 

Page 142, I. 30-32 (1870) : je ne doute pas que la plupart de mes lec- 
teurs... n'acceptent... 

Page 143, I. 22-25 (1864-1870) : Evidemment, là où il n'y a pas de 
parties, là est l'absolue Unité; là où la tendance vers l'Unité est 
satisfaite, il ne peut plus exister d'Attraction;... — Etourderie. — 
Poe : Of course, where there are no parts — where there is abso- 
lute Unity — where the tendency to oneness is satisfied — there 
can be no Attraction. [Naturellement, là où il n'y a pas de parties, 
— là où il y a Unité absolue, — où la tendance vers l 'unicité est 
satisfaite, — il ne peut exister d'Attraction.] 



298 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 144, I. 2-3 (1864-1870) : après «pour parler d'une manière 
paradoxale» trois mots omis : for the moment [pour le moment]. 

I. 8-10 (1864- 1870) : du fond duquel nous savons qu'elle a été 



évoquée, — avec lequel seul elle a été créée par la Volition de 
Dieu. — La traduction ne correspond pas tout à fait au texte 
anglais. — Poe : from which alone we can conceive it to have been 
evoked — to have been created [ital.] by the Volition of God 
[duquel seul nous pouvons concevoir qu'elle ait été évoquée — 
qu'elle ait été créée par la Volition de Dieu]. 

Ibid. (1870) : Pour toute cette page, la plupart des majuscules que 
montrent tant le texte anglais que la version française originale 
ont disparu. 

Page 145, 1. 6-7 : Peut-être Baudelaire s'est-il souvenu de ce passage- 
là en écrivant dans les F LEURS DU Mal : 

Avant de contempler la grande Créature 
Dont l'infernal désir nous remplit de sanglots! 

( La Mort des Artistes. ) 

I. 20 : Pendant notre jeunesse... — Baudelaire a imité son 

auteur, dont le texte montre ici youtb sans majuscule ; mais Poe 
rétablit un Y sur son exemplaire personnel. II faut donc lire : 
Jeunesse. 

I. 23 -p. 146, 1. 2 : II convient ici de se souvenir que Baude- 



laire, lui aussi, a attribué à l'enfant (v. ce mot dans les Index de 
cette édition), mainte fois, une sûreté intuitive très supérieure à 
celle que peut montrer l'homme fait. C'est ainsi qu'il écrivait 
(Curiosités Esthétiques , p. 226) : «La peinture est une 
évocation, une opération magique (si nous pouvions consulter là- 
dessus l'âme des enfants!)... 

Page 147, I. 3-12 : Dans Révélation magnétique (HISTOIRES EXTRA- 
ORDINAIRES), p. 282, nous avons déjà vu Poe tenter une justifi- 
cation de la douleur. 

I. 19 : un Etre éternel, — ... — La traduction n'est pas tout à 

tait exacte. — Poe : where a still-existent Being existed... [où 
existait un Etre encore existant aujourd'hui]. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 200 

Ibid. : — composé d'un nombre absolument infini d'êtres sem- 
blables... — Marie Bonaparte, dans son Edgar Poe (Les Editions 
Denoël et Steele, Paris, 1933), voit ici un contre-sens. Nous par- 
tageons son sentiment. — Poe : — of an absolutely infinite number 
of similar Beings... [parmi un nombre absolument infini d'Etres 
semblables...]. — On comprend d'autant moins l'erreur de Bau- 
delaire sur ce point que le texte anglais, pour l'explication du pas- 
sage, renvoie, par une note qu'il n'a pas traduite mais qu'il a dû 
avoir sous les yeux, car Griswold l'a donnée, à un paragraphe 
antérieur (celui qui commence par : «Je réponds que le droit...» 
et finit avec les mots : « Dieu propre et particulier » , p. 107) où les 
convictions panthéistes de l'auteur font explosion. 

Page 148 (Dernier paragraphe) : Une pensée manuscrite de l'auteur, 
retrouvée au feuillet de garde de son exemplaire personnel, et que 
Baudelaire n'a sans doute pas connue, peut être rapprochée de ces 
conclusions, qu'elle complète : 

Note. — The pain of the consideration that we shall lose our 
individual identity, ceases at once when we further reflect that the 
process, as above described, is, neither more nor less than that of 
the absorption, by each individual intelligence, of all other 
intelligences (that is, of the Universe) into its own. That God may 
be all in all , each must become God. [La douleur que nous éprouvons 
à l'idée que nous perdrons notre identité individuelle, cesse dès 
qu'à la réflexion nous nous sommes avisés que le processus, tel que 
décrit ci-dessus, n'est ni plus ni moins que celui de l'absorption 
par chaque intelligence individuelle, de toutes les autres intelli- 
gences (c'est-à-dire de l'Univers). Pour que Dieu puisse être tout 
dans tous, il est nécessaire que chacun [de nous] devienne Dieu.] 

Page 149 : Note DU Traducteur, 1. 2-3 : au mot Vie Eternelle qui 
est employé dans les dernières lignes de la préface. — Dans la pré- 
sente édition, p. 9, 1. 12-13. La Dédicace «To the few...», nous 
l'avons dit, porte en effet, dans le texte anglais, où elle suit la 
Dédicace à Humboldt, le titre de Preface, sous lequel elle figure 
aussi, mais seulement à la Table des Matières, dans l'édition Iran- 
çaise. 

— A notre sentiment, Baudelaire, dans cette note, s'est abso- 
lument mépris sur le sens que présentent ici les mots VU Eternelle 



3 00 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Sa définition correspond bien à celui qu'ils ont au cours de l'essai, 
mais, dans la Préface, ils sont pris dans leur acception la plus 
générale. « Si , par quelque accident , cela se trouye aujourd'hui , écrasé 
au point d'en mourir, cela ressuscitera dans la Vie Eternelle. » Poe pro- 
met tout simplement à son poëme la compensation d'ordre supérieur 
que le prédicateur a coutume de l'aire luire aux yeux des fidèles 
dans l'épreuve, — énonçant en somme sous une autre forme cette 
pensée que nous retrouverons dans Mon Cœur mis-à-nu : «Toute 
idée est, par elle-même, douée d'une vie immortelle, comme une 
personne» — et cela indépendamment des modalités particulières 
que son système cosmogonique peut prêter à la Vie éternelle. 



HISTOIRE 

DE 

LA GENESE D'UN POË/ME. 



Il faut distinguer dans ce morceau trois parties : 

a. Le préambule (p. 153-155), qui appartient en propre à Baude- 
laire ; 

b. Le poëme : Le Corbeau (The Raven, p. 155-160); 

c. L'essai critique : Méthode de Composition (Philosophy of Compo- 
sition, p. 160-177). 

Pour Le Corbeau, la version française de Baudelaire, seconde en 
date (U , parut d'abord dans l'Artiste, n° du I er mars 1853 < 2) , puis en 

"' Dans sa première étude sur Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages (Revue 
de Paris, mars-avril 1852), Baudelaire, nous l'avons dit (v. p. 22.J., note), 
avait signalé l'importance de cette pièce et, dès cette même année, il avait 
tenté de la traduire, le fait est attesté par une lettre à Lecou en date du 
13 octobre 1852, où on le voit demander nommément une épreuve à la 
brosse du Corbeau. 

Cependant ce n'est pas à lui qu'appartient l'honneur d'en avoir donné la 
première version française. Celle-ci, deux mois avant la sienne, avait paru 
(9 janvier 1853), sans signature, dans une petite feuille de province, le 
Journal d'Alençon, aux destinées de laquelle présidait Poulet-Malassis , et il n'y 
a point de doute qu'il n'en était point 1 auteur, car d'une part elle était accom- 
pagnée de la note suivante : 

Avant que la traduction complète de ses Contes et Essais [des Contes et Essais de 
Poe] fût annoncée, un de mes amis avait eu l'obligeance de traduire pour le Journal 
d'Alençon le petit poème : Le Corbeau dont la donnée est assez claire pour que nous 
croyions pouvoir l'imprimer sans commentaires. 

Et d'autre part, dans une lettre à Malassis, en date du 16 décembre 1833, 
on voit précisément Baudelaire écrire : 

La traduction, insérée par vous, ne représente pas avec justesse le sens et le stvle 
poétique du Corbeau. 

1,1 Sous la signature Charles Baudelaire, traduit d'Edgar A. Poe et, au 
sommaire, sous la mention : Le Corbeau, par M. Ch. Baudelaire. — Dans le 
Pays, l'année suivante, les noms de l'auteur et du traducteur seront rétablis 
dans l'ordre normal. 



302 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS 

feuilleton au Pays, 29 juillet 1854,, parmi les HISTOIRES EXTRA- 
ORDINAIRES. 

Ces deux textes ne diffèrent que par de légères variantes. Pour leur 
établissement, le traducteur semble avoir utilisé plusieurs des leçons 
successives de son auteur. En effet, si dans l'ensemble ils restituent la 
version définitive de celui-ci, telle que l'ont donnée l'édition de 1845 
(The Raven and others Poems, Wiley and Putnam, in- 12) et 
l'édition posthume (Griswold, 1850), par contre, en deux endroits 
ils reflètent nettement des états antérieurs, savoir : strophe Vil, 
vers 3, où ils donnent : un instant, et st. XII, vers 1, où ils donnent 
(ne varietur) : toute ma triste âme (Poe, respectivement, tous textes 
antérieurs à l'édition de 1845 : an instant, au lieu de a minute, et 
all my sad soul au lieu de all my fancy). 

Accompagné du Préambule et de Méthode de Composition (1 >, le Cor- 
beau reparut, sous le titre collectif de La Genèse d'un Poé'me, dans la 
Revue française, n° du 20 avril 18^9. Le texte en avait été alors con- 
sidérablement retouché. 

Plusieurs passages de la correspondance du poëte ont rapport à 
cet essai : «Vous me dites que vous avez relu mes vers. Vous auriez 
bien mieux fait de relire la Méthode de Composition d'Edgar Poe.» (A 
Poulet Malassis, 20 avril 1859.) 

«La fin de l'année, la fin de ce mois peut-être amènera pour moi 
la possibilité de vous livrer quatre volumes : Fleurs, CURIOSITÉS, 
Excitants, Notices littéraires, sans compter une brochure 
(Corbeau et Genèse d'un Poème).)) (Au même, i er novembre 1859.) 

Mais ce projet de brochure n'aboutit pas , nous l'avons dit (p. 234). 
Baudelaire pensa alors comprendre l'essai dans la grande édition de 
Poe qu'il ambitionnait de publier. (V sa lettre à Alfred Guichon , 
13 juillet i860, p. 226.) 

Enfin la Genèse d'un Poème, après une revision nouvelle, mais qui 
n'amena que de légers changements, entra en 1865 dans les HIS- 
TOIRES Grotesques et Sérieuses, et, en 1870, fut jointe aux 
Aventures d'Arthur Gordon Pym , à Eurêka et à Philosophie 
de l Ameublement pour former le tome Vil des ŒUVRES COM- 
PLÈTES. 

(1) La question du texte anglais sur lequel fut établie la version française 
pour ce morceau-là, ne se pose pas, car il n'y en a qu'un, qui lut publié par 
le Graham's Magazine en avril 1846 et reproduit fidèlement par Griswold. 



ECLAIRCISSEMENTS 
ET VARIANTES. 



En vue de tenir compte ici, dans toute la mesure possible, de 
l'ordre tant paginai que chronologique des matières et afin de fournir 
tous éléments d'information sur ce morceau capital, nous donnons 
ci-dessous : 

Pour le préambule , les variantes de la Revue française par rapport 
au texte de 1865, — celui de 1870 n'en présente pas; 

Pour Le Corbeau, le texte anglais (1) avec ses variantes; puis la pre- 
mière version de Baudelaire (1853) avec les leçons de la seconde 
(1854) entre crochets; 

Enfin, tant pour Le Corbeau que pour Méthode de Composition, les 
variantes que montrent les textes de 1859 et de 1870 par rapport à 
celui de 1865. 

La collation des textes donne les principaux résultats suivants : 

1853- 1854. : un faux sens (p. 312, note 1). 

1859 : deux mots introduits dans le texte, qui ne figurent pas 
chez Poe : du cercle (p. 160, I. 4.). 

1865-1870 : pour Le Corbeau ces deux textes montrent le même 
archaïsme (p. 160, I. 1) et ne se distinguent que par une variante 

<*' Félicitant Baudelaire à l'occasion des Histoires Grotesques et Sé- 
rieuses, Tame, dans sa lettre en date du 30 mars 1865, dont nous avons 
déjà donné un passage page 2^.3 , écrivait : 

Quel malheur que vous n'avez pas inséré en anglais les 68 vers de Nevermore'. Mais 
quel traducteur vous faites, et comme l'accent y est, avec toute son âpreté, toute son 
intensité, et toutes ses inflexions! 



304 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

insignifiante (p. 158, I. 21). — Pour Méthode de Composition, le texte 
de 1870 apporte la suppression d'un mot (p. 166, I. 25) et deux 
coquilles formant non-sens (p. 168, l. 4. et p. 172, I. 7-8). 

Dans leur ensemble, en somme, les variantes n'ont en général 
rapport qu'à la forme, — constatation qui n'est pas d'ailleurs pour 
en diminuer l'intérêt. 



Préambule. 
(Variantes du premier texte [1859], et Notes.) 

PRÉAMBULE. — Cf. tout le morceau avec les Notes nouvelles sur Edgar 
Poe, placées en tête des NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDI- 
NAIRES , p. xxi-xxil de notre édition. 

Page 153, 1. 8-9 : «l'originalité est chose d'apprentissage», cf. p. 171, 
1. 14-21, et Les Fleurs du Mal, p. 373-377, passim, où on lit 
notamment : 

Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je 
me charge de lui enseigner en vingt leçons, tout homme devient capable de 
composer une tragédie qui ne sera pas plus sifflée qu'une autre, ou d'ali- 
gner un poëme de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que 
tout poëme épique connu. 

Cf. Rémy de Gourmont, PROMENADES LITTÉRAIRES (Mer- 
cure de France), p. 365. Le texte que le critique crut emprunter 
à Asselineau, appartenait au moins pour partie, on le voit, à Bau- 
delaire lui-même. 

II esta remarquer d'ailleurs que le paradoxe du talent enseigné 
a été soutenu par plusieurs contemporains de Baudelaire. V. no- 
tamment Le parfait connaisseur ou l'art de devenir critique d'art en deux 
heures, imité de l'allemand [de Detmold], par N. Martin (Paris, 
J. Tardieu, 1861). 

I. 9-10 : ce qui évidemment ne veut pas dire une chose qui peut 

être enseigner. 

I. 11-13 : «S'est-il fait... beaucoup moins inspiré qu'il ne l'était 

naturellement?» — Rémy de Gourmont, loc. cit., n'en doutait pas. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 3OJ 

«II est évident, écrit-il, que Poe s'est prodigieusement amusé en 
écrivant son paradoxe [Philosophy of Composition] : cela suffit pour 
qu'il soit légitime.» — M. Emile Lauvrière, dans ses deux récents 
ouvrages : Le Génie morbide et L'Etrange vie de Poe (Desclée de Brou- 
wer) — ouvrages dont l'esprit peut déplaire à d'aucuns, mais qui 
constituent indiscutablement ce que l'érudition française a produit 
de plus complet et de mieux documenté sur notre auteur — se 
prononce plus formellement encore : à ses yeux la Genèse est pure- 
ment un hoax; en réalité l'idée du Corbeau aurait hanté très long- 
temps l'esprit du poète avant de prendre consistance. — Pour nous 
il nous semble très délicat de conclure. II y a certainement des 
raisons puissantes d'admettre que Poe a exagéré, dans Philosophy, 
la part qu'eut la pure logique dans l'enfantement de son chef- 
d'œuvre. Cependant deux textes tout au moins nous semblent per- 
mettre de croire à sa relative sincérité, ce sont les suivants : 

Le malheur de certains esprits, c'est de ne jamais se contenter de l'idée 
qu'ils peuvent accomplir une chose, ni même du fait de l'avoir accomplie; 
il leur faut encore, à la fois savoir et montrer aux autres comment ils l'ont 
faite. (Marginalia, cxvm.) 

Le Corbeau a eu une belle carrière, mais je l'avais écrit à cette fin expresse, 
— exactement comme j'ai fait le Scarabée d'Or, vous le savez. L'oiseau ce- 
pendant a battu l'insecte à plate couture. (Lettre à Thomas, 4 mai 18^5.) 

Page 153, I. 16 : quoique cependant il ne faille pas oublier... 

I. 18 : de combinaisons et de calcul [sing.]. 

I. 21 : concourir au dénoûment. — Cf. p. 160-161 et 170. 

I. 21-22 : «Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue...» 

— Cf. les Conseils aux jeunes littérateurs (L'Art ROMANTIQUE, 
p. 264,) : 

La toile doit être couverte — en esprit — au moment où l'écrivain 
prend la plume pour écrire le titre. 

Page 154, I. 6 : un peu de charlatanerie. . . — Dans les F LEURS DU 
Mal (p. 473), Baudelaire s'est dit lui-même un «parfait comé- 
dien», et dans les Petits PoËMES EN PROSE, il a comparé le 



306 notes et éclaircissements. 

poète au Vieux Saltimbanque qui a cessé de plaire (p. 4.1). — 
V. aussi dans le présent volume nos notes sur la p. 162. 

Page 154., 1. 7-9 : C'est, comme le fond...» — Cf. dans Le Peintre de la 
vie moderne (L'Art Ko M ANTIQUE) le chapitre IX : Eloge du 
Maquillage. 

I. 14. : «plus d'un rêveur a écrit sur le coin de sa table pour 

essayer sa plume : Jamais plus!» — Barbey d'Aurevilly, lui, avait 
même fixé le refrain du Corbeau au coin de son papier à lettres. On 
lit dans l'ouvrage de Charles Buet : 

M. d'Aurevilly écrivait sur du papier anglais, timbré de cette devise, dans 
une banderole verte ou violette : Never more ; il cachetait l'enveloppe d'un 
sceau en cire rouge, portant soit l'écu de ses armes, soit ces deux mots : 
Trop tard. 

Il nous eût plu, à la présente occasion, d'établir si c'est à Poe 
que Barbey avait emprunté sa devise, ou s'il ne fallait trouver là 
qu'une coïncidence. Mais nous n'avons pas réussi à résoudre ce 
petit problème d'histoire littéraire. 

Questionné par nous, M. Louis Yver, fondateur-conservateur 
du musée Barbey d'Aurevilly à Saint-Sauveur-le-Vicomte, a bien 
voulu nous faire tenir une note de M. le Chanoine Auger-Billards 
qui fut, comme on le sait, un des confidents les plus intimes du 
Connétable. On y trouve d'abord le rappel d'une première 
devise : Ima summis. Puis on lit : 

Never more. Jamais plus (suprême devise de d'Aurevilly). Cette parole 
fut l'adieu définitif de B. d'A... à la première partie de sa vie! Elle avait 
été orageuse, profondément troublée. Il lui tourna le dos et n'y revint 
jamais. Et le serment tint bon. Il ne pécha jamais plus contre la foi de son 
baptême. Never more. 

Cette explication ne manque assurément ni d'intérêt ni de vrai- 
semblance. Mais elle n'exclut pas l'hypothèse de l'emprunt au texte 
de Poe, surtout si l'on se souvient que The Raven avait paru dès 
1845 et que le retour de Barbey d'Aurevilly au catholicisme 
intégral ne prit place qu'en 184.7. ^ n somrne > ce q u ' semble pro- 
bable, c'est que Barbey tira sa devise du Corbeau, mais en lui 
prêtant une signification toute diflérente de celle que lui avait 
donnée Poe. 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 307 

Page 154, I. 17-19 : et l'Humanité a peut-être inventé le Ciel et même 
l'Enfer, pour échapper au désespoir contenu dans cette parole. 

I. 22 : «encore plus grand dans une singerie rimée». — Cf. 

l'Avis du Traducteur, p. 233. 

I. 27-30 : rien n'y manque : fièvre des idées, violence des cou- 
leurs, raisonnement maladif, terreur radoteuse, et même cette 
gaieté. . . 

Page 155, 1. 2 : «de Gautier, de Ténèbres, par exemple.» — Baude- 
laire a plusieurs fois marqué une admiration particulière pour cette 
pièce. (V Histoires Extraordinaires, p. 395-396.) 

1. 6-8 : une idée approximative de Poe comme versificateur. Je 

dis comme versificateur, car il est superflu de parler de son invention 
comme poète. 

I. 9-10 : «comme Alceste. ..» — Le Misanthrope, acte I"> 



scene il. 
Note : Elle ne figure pas dans le texte de 1859. 

THE RAVEN. 

Nous donnons ici en italique les mots sur lesquels ont porté les variantes de la 
version française , et entre crochets Us leçons successives de Poe, qui ont pu être uti- 
lisées par Baudelaire^. 

Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary, 
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore — 
While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping, 
As of some one gently rapping, rapping at my chamber door. 
«Tis some visiter», I muttered, «tapping at my chamber door — 
Only this and nothing more.» 

<*> II en existe quelques autres : Strophe II, vers 3 : I had tried to bor- 
row...; st. ix, v. 3 : no sublunary being; st. x, v. 6 : Quoth the Raven... 
st. XI, v. 1 : Wondering at..., et v. 4-6 : 

...faster —so, when Hope he would adjure 
Stern Despair returned, instead of the sweet Hope he dared adjure, 
That sad answer, «Nevermore!)) 
st. XIV, v. 5 : Let me quaff... 

Toutes les variantes indiquées dans cette note-ci appartiennent en propre 
au même texte, celui de The American Whig Review, février 18^.5, second en 



3o8 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



Ah, distinctly I remember it was in the bleak December; 
And each separate dying ember wrought its ghosts [ghost] upon the floor 
Eagerly I wished the morrow; vainly I had sought [vied] to borrow 
From my books surcease of sorrow — sorrow for the lost Lenore — 
For the rare and radiant maiden whom the angels name Lenore — 
Nameless here for evermore. 

And the silken, sad, uncertain rustling of each purple curtain 
Thrilled me — filled me with fantastic terrors never felt before; 
So that now, to still the beating of mv heart, I stood repeating 
«'T is some visiter entreating entrance at my chamber door — 
Some late visiter entreating entrance at my chamber door; — 
This it is and nothing more.» 



Presentlv my soul grew stronger ; hesitating then no longer, 
«Sirw, said I, «or Madam, truly your forgiveness I implore; 
But the fact is I was napping, and so gently you came rapping, 
And so faintly you came tapping, tapping at my chamber door, 
That I scarce was sure I heard vou» — here I opened wide the door 
Darkness there and nothing more. 



Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing 
Doubting, dreaming dreams no mortal [mortals] ever dared to dream before; 
But the silence was unbrohen, and the stillness [darkness] gave no token, 
And the only word there spoken was the whispered word, «Lenore!» 
This I whispered, and an echo murmured back the word « Lenore !» 
Merely this and nothing more. 

Back [Then] into the chamber turning, all my soul ivithin me burning, 
Soon again I heard [I heard again] a tapping somewhat [something] louder 

than before. 
«Surelv», said I, «surelv that is something at my window larhVe; 
Let me see, then, what thereat is, and this mystery explore — 
Let my heart be still a moment and this mystery explore; — 
'T is the wind and nothing more!» 

date — et, aucune d'entre elles ne se trouvant reflétée dans aucun des 
états successifs de la version française, il faut admettre que le traducteur ne 
les connut point, ou les négligea. Cette présomption réduit à trois le nombre 
des textes anglais préoriginaux que dut utiliser Baudeiaire; ce sont ceux de 
The Evening Mirror, 29 janvier 184.5 (1" texte), du Southern Literary Mes- 
senger, mars 1845 (3'), et du Broadway Journal, I, 6 (4.*). 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 309 

Open here I flung the shutter, when, with many a flirt and flutter 
In there stepped a stately Raven of the saintly days of yore. 
Not the least obeisance made he; not a minute [an instant] stopped or 

stayed he; 
But, with mien of lord or lady, perched above my chamber door — 
Perched upon a bust of Pallas just above my chamber door — 
Perched, and sat, and nothing more. 

Then this ebony bird beguiling my sad fancy into smiling-, 
By fie grave and stern decorum of the countenance it wore , 
«Though thy crest be shorn and shaven, thou», I said, «art sure no craven 
Ghastly grim and ancient Raven wandering from the Nightly shore — 
Teii me what thy lordly name is on the Night's Plutonian shore!» 
Quoth the Raven, «Nevermore». 

Much I marvelled this ungainly fowl to hear discourse so plainly, 
Though its answer little meaning — little relevancy bore; 
For we cannot help agreeing that no living human being 
Ever yet was blessed with seeing bird above his chamber door — 
Bird or beast upon the sculptured bust above his chamber door, 
With such name as «Nevermore». 

But the Raven, sitting lonely on the placid bust, spohe only 
That one word, as if his soul in that [the] ' :) one word he did outpour, 
Nothing farther then he uttered — not a feather then he fluttered — 
Till I scarcely more than muttered «Other friends have flown before — 
On the morrow he will leave me, as my hopes have flown before». 
Then the bird said «Nevermore». 

Startled at the stillness broken by reply so aptly spoken, 
«Doubtless», said I, «what it utters is its only stock and store 
Caught from some unhappy master whom unmerciful Disaster 
Followed fast and followed faster till his songs one burden bore — 
Till the dirges of his Hope that melancholy burden bore 
Of «Never — nevermore», [of «Nevermore» — of «Nevermore.»] 

But the Raven still beguiling all my fancv [sad soul] into smiling 
Straight I wheeled a cushioned seat in front of bird, and bust and door; 
Then, upon the velvet sinking, I betook myself to linking 
Fancy unto fancy, thinking what this ominous bird of yore — 
What this grim, ungainly, ghastly, gaunt, and ominous bird of yore 
Meant in croaking «Nevermore». 

m Variante apportée par l'édition Griswold. 



3 I O NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

This I sat engaged in guessing, but no syllable expressing 
To the fowl whose fiery eyes now burned into my bosom's core ; 
This and more I sat divining, with my head at ease reclining 
On the cushion's velvet lining that the lamp-light gloated o'er, 
But whose velvet violet lining ivith the lamp-light gloating o'er, 
She shall press, ah, nevermore! 

Then, methought, the air grew denser, perfumed from an unseen censer 
Swung by Seraphim [angels] whose [whose faint] foot-falls tinkled on the 

tufted floor. 
«Wretch», I cried, «thy God hath lent thee — by these angels he hath 

sent thee 
Respite — respite and nepenthe from thy memories of Lenore; 
Quaff, oh quaff this kind nepenthe and forget this lost Lenore!» 
Quoth the Raven ((Nevermore». 

«Prophet!» said I, «thing of evil! prophet still, if bird or devil! — 
Whether Tempter sent, or whether tempest tossed thee here asliore, 
Desolate yet all undaunted, on this desert land enchanted — 
On this home by Horror haunted — tell me truly, I implore — 
Is there — « there balm in Gilead? tell me — tell me, I implore!» 
Quoth the Raven «Nevermore». 

«Prophet!» said I, «thing of evil! — prophet still, if bird or devil! 
By that Heaven that bends above us — by that God we both adoré — 
Tell this soul with sorrow laden if, within the distant Aidenn, 
It shall clasp a sainted maiden whom the angels name Lenore — 
Clasp a rare and radiant maiden whom the angels name Lenore». 
Quoth the Raven «Nevermore». 

«Be that word our sign of parting, bird or fiend!» I shriehed, upstarting — 
«Get thee back into the tempest and the Night's Plutonian shore! 
Leave no black plume as a token of that lie thy soul hath spoken ! 
Leave my loneliness unbroken! — quit the bust above my door! 
Take thy beak from out my heart, and take thy form from off my door!» 
Quoth the Raven «Nevermore». 

And the Raven, never fitting , still is sitting, still is sitting 
On the pallid bust of Pallas just above my chamber door; 
And his eyes have all thé seeming of a demon's [demon] that is dreaming, 
• And the lump-light o'ver him streaming throws his shadow on the floor; 
And my soul from out that shadow that lies floating on the floor 
Shall be lifted — nevermore! 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 3 I I 



LE CORBEAU. 

(Texte de 1853-1854, les leçons de 1854 entre crochets. 
L'italique désigne les variantes par rapport au texte de 1865.) 

Une fois sur un minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et 
fatigué, — sur quelques précieux et curieux volume* d'une doctrine 
oubliée, — comme je laissais tomber ma tête, presque assoupi, soudain 
il se fit un tapotement — comme de quelqu'un frappant discrètement, 
frappant à la porte de ma chambre. — «C'est quelque visiteur, mur- 
murai-je, qui frappe à la porte de ma chambre. — Ce n'est que cela, 
et rien de plus. » 

Ah! distinctement je me rappelle que c'était dans le pâle décembre, 
et les braises divisées et mourantes répandaient leur âme [reflet] sur le plan- 
cher. — Ardemment je désirais le matin ; — vainement j'avais cherché 
à tirer — de mes livres un sursis à mon chagrin, mon chagrin, pour la 
morte Lénore, — la rare et radieuse fille que les anges nomment Lénore, 

— sans nom ici à jamais. 

Et le soyeux, mélancolique , indéterminé , froufrou de chaque rideau de 
pourpre — me pénétrait, me remplissait de fantastiques terreurs, in- 
connues jusqu'à ce jour; — si bien qu'alors, pour apaiser le battement 
[les battements] de mon cœur, je me levai, répétant : — «C'est 
quelque visiteur sollicitant l'entrée à la porte de ma chambre, — 
quelque visiteur attardé sollicitant l'entrée à la porte de ma chambre ; 

— c'est cela, et rien de plus.» 

En ce moment, mon âme devint plus forte; dès lors, n'hésitant pas 
plus longtemps. — «Monsieur, dis-je, ou madame, vraiment j'implore 
votre pardon; — mais le fait est que j'étais assoupi, et si aVscrèfement 
vous êtes venu frapper, — et si faiblement vous êtes venu tapoter, 
tapoter à la porte de ma chambre, — * qu'à peine étais-je siir de vous 
avoir entendu...» Ici, j'ouvris la porte toute grande : — les ténèbres, 
et rien de plus. 

Scrutant profondément ces ténèbres, longtemps je restai m'éton- 
nant, craignant, — doutant, rêvant des rêves qu'aucun mortel jamais 
n'aiait [n'avait jamais] osé rêver jusqu'alors ; — mais le silence resta 
inviolé, et le calme ne rendit aucun témoignage , — et le seul mot pro- 
noncé fut un nom chuchotfé (sic) : «Lénore!» — C'est moi qui le 
chuchotai [chuchottai], et un écho murmura après tnoi le mot «Lé- 
nore!» — simplement cela, et rien de plus. 



3 12 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Retournant dans ma chambre, toute mon âme brûlant au-dedans de 
moi, — bientôt j'entendis un nouveau tapotement un peu plus fort que 
le premier. — Sûrement, me dis-je, sûrement il y a quelque chose au 
châssis (1) de ma fenêtre; — voyons donc ce que c'est, et explorons ce 
mystère; — laissons mon cœur se calmer un moment, et explorons 
ce mystère;» — c'est le vent, et rien de plus. 

Alors, j'ouvris le volet, quand, avec une grande brusquerie et un grand 
mouvement d'ailes , — se jeta en dedans un magnifique corbeau des véné- 
rables temps anciens. — II ne fit pas la moindre révérence, ne s'arrêta 
pas, n'hésita pas un instant, — mais avec la mine d'un lord ou d'une 
lady, se percha au-dessus de la porte de h chambre, — se percha 
sur un buste de Minerve, juste au-dessus de la porte de /a chambre, 
— se percha, s'installa, et rien de plus. 

Donc, cet oiseau d'ébène, transformant ma mélancolique humeur en 
humeur souriante, — par le grave et sévère décorum de sa contenance, il 
la dissipa^ : — ((Quoique ta huppe soit rase et courte, dis-je, — tu 
n'es sûremen t pas un c... (3 ' [un poltron], lugubre, sinistre et ancien 
corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. — Dis-moi quel est 
ton nom seigneurial sur les rivages de la Nuit Plutonienne?» — Le 
corbeau dit : «Jamais plus». 

Je m 'émerveilla! fort que ce disgracieux volatil/e [volatile] entendît 
si manifestement la parole, — quoique sa réponse n'eût pas grand sens 
et ne comportât pas grand allégement, — mais [car] nous ne pouvons nous 
empêcher d'accorder [de reconnaître] qu'aucun être [homme] vivant n'a 
jamais eu la béatitude de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa 
chambre, — un oiseau, un animal, sur un buste sculpté au-dessus de 
la porte de sa chambre, — avec un nom tel que «Jamais plus». 

Mais le corbeau, perché solitairement sur ce buste placide, disait 
simplement — ceffe unique parole, comme si dans cette unique parole 
il répandait toute son âme; — puis il ne prononça plus rien, il ne 
remua pas une plume . — jusqu'au moment ou je murmurai à peine : 
«D'autres amis se sont envolés autrefois; vers le matin il me quittera 
comme mes espérances se sont envolées autrefois.» — Alors l'oiseau 
dit : «Jamais plus». 

Surpris de ce silence interrompu par une réplique proférée si à propos : 
«Sans doute, me dis-je, ce qu'il répète est tout son fonds et tout son 

W Faux sens corrigé en 1859. 

< s > il la dissipa. — Contre-sens corrigé en 1859. 

( J ) c. .. — Pour coïon? 



ÉCLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 3 I 3 

bagage, — qu'il a pris de quelque maître infortuné que le Malheur 
impitoyable — poursuivit loin, poursuivit toujours plus loin jusqu'à ce 
que ses chansons n'eussent plus qu'un refrain, — jusqu'à ce que le 
de Profundis de son espérance adoptât ce mélancolique refrain — de ; 
«Jamais, jamais plus». 

Mais le corbeau induisant toujours toute ma triste âme à sourire, 
— je roulai directement un siège à coussins en face de l'oiseau, et du 
buste et de la porte; — alors m'enfonçant dans le velours, je m'ap- 
pliquai à enchaîner — fantaisie à fantaisie W, cherchant ce que ce fatal 
oiseau des anciens jours, ce que ce lugubre, disgracieux, sinistre, 
maigre et fatal oiseau des anciens jours — voulait dire en croassant : 
«Jamais plus». 

Je m 'entêtai à deviner cela, mais sans adresser une syllabe — au vola- 
tile dont les yeux ardents brûlaient maintenant l'intérieur de ma poi- 
trine; — je cherchai à deviner cela et autre chose encore, ma tète 
reposant mollement — sur l'étoffe de velours du coussin , ou se reflétait la 
lumière de la lampe, — ce coussin de velours violet avec la lumière de 
la lampe se reflétant dessus, — qu'elle [ELLE] ne pressera plus, ah! 
jamais plus. 

Alors il me sembla que l'air s'épaississait et qu'il était parfumé par 
un encensoir invisible, — balancé par des [un] Séraphis (sic) [Séra- 
phin] dont les pas frôlaient le tapis du parquet. — ((Pauvre diable, 
m'écriai-je, ton Dieu t'a prêté, par ses anges il t'a envoyé — du répit, 
du répit et du nepenthes contre les ressouvenirs de Lénore ! — bois ! 
oh! bois ce bon nepenthes et oublie cette Lénore perdue! — Le cor- 
beau dit : «Jamais plus». 

«Prophète, dis-je, objet de malheur! oiseau ou démon, toujours 
prophète! soit que le Tentateur t'envoie, soit que la tempête t'ait fait 
échouer ici, — désolé, mais toujours indompté, sur cette terre déserte 
ensorcelée, — dans ce logis par l'Horreur hanté, dis-moi vrai, je t'en 
supplie, — y a-t-H, y a-t-il un baume de Judée? dis-moi, dis-moi, je 
t'en supplie». — Le corbeau dit : «Jamais plus». 

«Prophète, dis-je, objet de malheur! oiseau ou démon, toujours 
prophète! par ce ciel tendu sur nous, par ce Dieu que tous deux nous 
adorons, — dis à cette âme comblée de douleur, si dans un monde 
lointain [si dans le Paradis] — elle pourra embrasser une fille sancti- 
fiée que les anges nomment Lénore, — embrasser une rare et radieuse 

I' 1 fantaisie à fantaisie,... Traduction littérale qui frise le faux sens; — 
corrigé en 1859. 



j I 4 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

fille que les anges nomment Lénore». — Le corbeau dit : «Jamais 
plus». 

«Que ce mot soit le signal de notre séparation, oiseau ou esprit 
malin! crtai-je en me dressant, — retourne vers la tempête et les 
rivages de la Nuit Plutonienne! — Ne laisse pas une seule plume 
noire comme un symbole du mensonge que ton âme a proféré! — 
Laisse ma solitude inviolée! Quitte ce buste au-dessus de ma porte! 

— Arrache ton bec de mon cœur, et précipite ton fantôme à travers ma 
porte!» Le corbeau dit : «Jamais plus». 

Et le corbeau ne bougeant jamais , est toujours perché, toujours perché 

— sur le buste pâle de Minerve, juste au-dessus de la porte de ma 
chambre, — et ses yeux ont tout l'aspect des yeux d'un démon qui 
rêve, — et la lueur de la lampe glissant sur lui projette son ombre sur 
îe plancher; — et mon âme hors de cette ombre qui gît flottante sur 
le plancher — ne pourra s'élever jamais plus! 



LE CORBEAU ET METHODE DE COMPOSITION 7 . 

(Variantes des Textes de 1859 et i8yo par rapport à celui de 186), ici retenu. 
Celles que n'accompagne point un millésime , ^appartiennent à la Revue Française.) 

Page 155, 1. 26-27 : Lénore, — sans nom ici à jamais. 

Lénore. — Nous avons indiqué dans notre édition des HISTOIRES 
EXTRAORDINAIRES , p. 4,17, qu'en Lénore on voyait généralement 
Mrs Jane Stith Stanard; mais il faut ajouter que d'autres commen- 
tateurs veulent trouver en elle Virginia Clemm, la femme-enfant 
du poëte, et d'autres encore une personnification imaginaire, 
M. Lauvrière notamment. 

Page 156, 1. 8 : c'est cela, et rien de plus. 

I. 13 : vous êtes venu taper, taper à la porte... 

I. 18 : de doutes,... 

1. 19 : qu'aucun mortel n'arafr jamais osé rêver; 

Page 157, I. .$.:v. p. 173, I. 21. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 3 I 5 

Page 157, 1. 6 : sur un buste de Pallas... — Dans les versions anté- 
rieures on lit Minerve. II y a lieu de croire que le traducteur rétablit 
Pallas en se souvenant que Poe avait choisi ce mot à cause de sa 
sonorité. (V. p. 173.) 

1. 11-13 : Bien que tu sois, lui dis-je, — sans crête et sans 

cimier, tu n'es pas de ceux qui ont peur, lugubre... 

1. 18-19 : n'eût pas grand sens... — «ne me fut pas d'un grand 

secours» ne correspond pas tout à fait, directement du moins, au 
texte anglais : little relevancy bore, qui serait traduit plus exacte- 
ment par : n'eût pas grand rapport à la question. 

1. 28-29 : jusqu'à ce que je me pris... Jusqu'à ce que avec l'indi- 
catif, construction qu/on rencontre fréquemment chez notre Tra- 
ducteur. 

Page 158, 1. 5-10 : Une version de cette onzième strophe, différente 
pour partie, figure sous forme de première épigraphe en tête de 
l'étude Edgar Poe, sa vie et ses œuvres [HISTOIRES EXTRAORDI- 
NAIRES, 1856) : 

Quelque maître malheureux à qui l'inexorable Fatalité a donné une chasse 
acharnée, toujours plus acharnée, jusqu'à ce que ses étants n'aient plus qu'un 
unique refrain, jusqu'à ce que les chants funèbres de son Espérance aient 
adopté ce mélancolique refrain : Jamais! Jamais plus! 

I. 8 (1865) : qu'un seu Irefrain. [Coquille.] 

I. 21 (1870) : je cherchai... 



1. 25 : sa tête, à elle,... 

Page 159, 1. y. — dis-je, objet de malheur!... 

I. 7 : l'ait seule échoué,... 

I. 8-9 : sur cette terre déserte, enchantée, dans. 

1,13: Prophète, dis-je, objet de malheur! 



3 I 6 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 159, I. 15-16: dis à cette âme chargée de douleur... — Cf. Les 
Fleurs du Mal, L'Irréparable, v. n-12 : 

Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais, 
A cet esprit comblé d'angoisse. . . 

I.22: retourne aux rivages. . . 

I. 23 : ne laisse pas une seule... 

Page 160, I. 9-10 : qualifier la [MÉTHODE... 



1. 1 1 : «Charles Dickens, dans une note que j'ai actuellement 

sous les yeux,...» — II s'agissait plus vraisemblablement d'une 
lettre adressée par Dickens à Poe, le 6 mars 1842, où on lit ce 
qui suit, — nous traduisons : 

A propos de la «construction» de Caleb Williams, savez-vous que Godwin 
a écrit son roman à rebours — le dernier volume en premier — et qu'après 
avoir montré Caleb réduit aux abois et la péripétie finale , il demeura des 
mois à chercher quelque moyen de légitimer ce qu'il avait fait? 

I. 13 (i86_5) : Barnaoy Rudge... [coquille]. — L'article de Poe 



sur le célèbre roman avait paru le I er niai 184,1 dans la Philadel- 
phia Saturday Evening Post. On sait que l'écrivain américain y avait 
fait preuve d'une divination extraordinaire, anticipant sur la publi- 
cation en cours et prédisant, si compliquée que soit l'intrigue de 
Barnaby Rudge, le tour qu'elle allait prendre dans les chapitres à 
venir. 

Note : Ne figure pas. 



Page 161, I. 2 : avant que la plume commence sa besogne. Ce n'est... 

- V. notre note sur la p. 153, I. 21-22. 

I. 8-9 : la méthode usuelle de construire un conte. 

I. 12 : les choses au mieux, l'auteur s'ingénie... 



— I. 14-17 : se promettant généralement de combler avec des des- 
criptions, le dialogue ou son commentaire personnel, toutes les 
lacunes que les faits ou l'action pourraient, de page en page, laisser aper- 
cevoir. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 3 1 7 

Page 161, I. 27-29 : je réfléchis s'il vaut mieux le mettre en lumière 
à la fois par les incidents et par le ton, — ... 

1. 30-31 : — ou par des incidents singuliers et un ton ordi- 



naire, — ... — Poe a écrit plus laconiquement : or the converse 
[ou l'inverse]. 

Page 162, 1. 5-6 : qu'a suivie n'importe quelle de ses... 

1. 11-13 : Beaucoup d'écrivains... — Baudelaire pour sa part 



s'est mainte fois inscrit contre cette suggestion de certains écri- 
vains et la complaisance qu'elle rencontre auprès du naïf public. 
«L'inspiration, lit-on notamment dans L'ART ROMANTIQUE 
(p. 419), n'est que la récompense de l'exercice quotidien.» 

1. 15-16 : s'il leur fallait permettre au public de jeter un coup 



d'œil derrière la scène, et de contempler... — M. Louis Seylaz 
(Edgar Poe et les premiers symbolistes français, Lausanne, 1923) a 
rapproché à juste titre ces lignes et les suivantes d'une des notes 
destinées à la préface des FLEURS DU Mal (p. 375 de notre édi- 
tion) : 

Mène-t-on la foule dans les ateliers de l'habilleuse et du décorateur, dans 
la loge de la comédienne? Montre-t-on au public... le mécanisme des trucs? 
Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, 
et jusqu'à quelle dose l'instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et 
au charlatanisme indispensable dans 1 amalgame de l'œuvre? Lui réveie-t-on 
toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les 
épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire 
de l'art?... 

I. 33 : «Pour ma part, je ne partage pas...» — Y notre note 



sur la p. 153 » h 1 1-13» 

Page 163, 1. 4-5 : comme un desideratum en matière d'art litté- 
raire , . . . 

1. 5-6 : réel ou imaginaire dans... 

1. 7 : aux convenances, en dévoilant le... 



3 I 8 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Page 163, I. 10-14 : ^ e texte figure sous une forme différente dans la 
préface des NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES (1857), 
p. XXII, I. 14-19 : 

Je crois pouvoir me vanter. . . qu'aucun point de ma composition n'a été 
abandonné au hasard, et que l'œuvre entière a marché pas à pas vers son but 
avec la précision et la logique rigoureuse d'un problème mathématique. 

I. 21 : «La considération primordiale fut celle de la dimension.» 

— Cf. Notes nouvelles sur Edgar Poe (NOUVELLES HISTOIRES 
Extraordinaires , xvin-xix), et aussi L'Art Romantique, 
p. 315-316, à propos du poëme épique, tel qu'il peut être encore 
goûté du lecteur moderne. 

I. 26-27 • ce c I ue nous appelons ensemble, totalité... 

I. 29-30 : il ne reste qu'à examiner... 



Page 164, I. 22 : Apres «dont il peut frapper les âmes;» membre de 
phrase omis, peut-être intentionnellement, parce que superflu. — 
Poe : for it is clear that the brevity must be in direct ratio of the 
intensity of the intended effect [car il est clair que la brièveté doit 
être en raison directe de l'intensité de l'effet poursuivi]. 

Page 1 65 , 1. 1 : de faire remarquer que. . . 

I. 4-5 : si je me prenais à démontrer... 

1. 5 : après «nombre de fois», membre de phrase sauté. — 

Poe : and which, with the poetical, stands not in the slightest 
need of demonstration, — [et qui, pour quiconque possède le 
sens poétique, n'a pas le moindre besoin d'être démontré,]. 



— I. 6 : «le Beau est le seul domaine légitime de la poésie», etc. 
— Cf. Notes nouvelles (NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDI- 
NAIRES) XX-XXI. 

— - 1. 9 : Ce plaisir. .. 

— 1. 16-17 : que j'ai déjà expliquée, et qui... 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 319 

Page 165, I. 18-19 : comme ' e domaine du poème, parce que... 

I. 24-25 : plus facilement et particulièrement à la portée... 

I. 27 : quoique aussi, dans... 

Page 166, 1. 8 : autant qu'il se peut faire, dans... 

1. 12-14. : ^^ est ' e ton ^ e sa P' us naute manifestation fut 

l'objet de ma délibération suivante, et toute l'expérience... 

1. 19 : le domaine et l'accent étant... 

1. 25 (1870) : sur tous moyens d'effet,.., 

• I. 28 : celui du refrain. — Cf. Notes nouvelles sur Edgar Poe 

(Nouvelles Histoires Extraordinaires), p. xxii-xxin. 

Page 167, 1. 5-6 : Je résolus de varier et d'augmenter ainsi l'effet 
en... 

I. 1 1 : presque toujours le même. 

Page 168, I. 4 (1870) : à son esprit. [Coquille.] 

I. 11-12 : un être humain, je ne manquai pas d'apercevoir qu'en 

somme. . . 

I. 28 et suivantes : Et quand, me dis-je, etc. — Cf. dans 

FUSÉES : «J'ai trouvé la définition du Beau, de mon Beau... — 
On ne peut dire qu'il y ait eu inspiration directe, mais on trouve 
dans les deux morceaux plusieurs idées communes, et notamment 
d'abord que l'expression mélancolique augmente la beauté. 

Page 169, 1. 10 : se servant du mot en question pour... 

1. 19-20 : de la troisième un peu moins encore, et... 

I. 24-30 : se trouverait agité par une excitation superstitieuse 

et jetterait follement des questions d'un caractère tout différent, 



320 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

questions dont la solution intéresserai passionnément son cœur, — 
les ferait, ces questions, moitié dans un sentiment de superstition, 
et moitié dans ce désespoir singulier qui se fait une volupté de sa 
torture, — les ferait, non pas absolument parce qu'i7 croiraif au... 
— Pour ces dernières lignes, cf. Les F LEURS DU Mal, L'Heau- 
tontimoroumenos , et, dans Mon cœur MIS À NU : «Il serait peut- 
être doux d'être alternativement victime et bourreau». 

Page 169, 1. 32-33 : mais parce qu'il éprouverait une volupté. . . 

33 : à formuler ainsi ses questions et à recevoir... — Poe : in 



so modeling his questions as to receive... [à formuler ses questions 
de manière à recevoir. . .]. 

Page 170, 1. 4 : ou, plus exactement, qui... 

1. 15 : pour composer la stance : ... 

I. 16 : Prophète, dis-je, objet de malheur!... 

I. 33-page 171, I. 1 : pour construire des strophes plus vigou- 
reuses,... 

Page 171, 1. 2 : sans scrupules... 



— 1. 3 : l'effet du finale. — II est à remarquer pour ces trois der- 
nières lignes, que c'est le traducteur qui a mis en italique les mots 
qu'on y voit ici. 

— 1. 16-17 : une affaire d'enthousiasme ou d'intuition. 



I. 17 : il la faut chercher... 

I. 19 : le plus élevé, pour l'atteindre, c'est moins... 

1. 20 : ... de négation qui est nécessaire. 

I. 24-25 : le second est fait d'un vers octométnaue. . . heptamc- 

irique. . . 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 32 I 

Page 171, I. 26-27 • et se terminant par un tétramétn<pe catalectique. 

I. 31 (1859-1 865-1 870) : Après : «le second et sept et demi ;» 

quatre mots sautés. — Poe : (in effect two-thirds) [en fait, sept 
pieds deux tiers]. 

I. 32-33 : le cinquième, semblable; le sixième... 

Page 172, 1. 2-3 : les avoir combinés en stance*; rien... 

L 7-8 (1870) : et de l'altération. [Coquille évidente.] 

1. 14 : qu'un espace étroit et resserré... — Baudelaire écrivait 

pareillement dans La Fanfarlo (1847) : «Les sentiments intimes ne 
se recueillent à loisir que dans un espace très-étroit.» 

I. 15-16 : «il lui donne l'énergie qu'un cadre ajoute à une 

peinture,» etc. — Cf. Les F LEURS DU Mal, Un Fantôme, III, 
Le Cadre : 

Comme un beau cadre ajoute à la peinture, 
Bien qu'elle soit d'un pinceau très-vanté, 
Je ne sais quoi d étrange et d'encKanté 
En l'isolant de i'immense nature,... 

1. 16-17 : M a un avanta g e moral incontestable à retenir l'atten- 
tion prisonnière dans. . . 

1. 21 : «Je résolus donc de placer,» etc. — Cf. Notes nouvelles 

sur Edgar Poe (NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES), 
p. XXI, in fine. 

I. 31 : à sa porte, est une idée... 

Page 173, 1. 2 : l'idée superstitieuse que... 

1. 7-9 : de la chambre. [J'ai fait aborder l'oiseau sur le buste 

de Pallas également pour créer. . . 

1. 21 (1 859-1 865-1 870) : il n'hésita pas une minute. — Pour ce 

passage, le texte de Pbilosopbv oj Composition montre une variante : 
not a moment stopped, au lieu de : not a minute, dont le traducteur 
n'a pas tenu compte. 



322 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Page 173, 1. 28-30 : «Bien que tu sois, — ïui dis-je, — sans crête et 
sans cimier, tu n'es pas de ceux qui ont peur, lugubre et ancien 
corbeau,. . . 

Page 174, I. 4-5 : n'eût pas grand sens, et... 

I. 27 : Avec ce dénoûment nécessaire, exprimé par... 

Page 175, 1. 16-17: et celui-ci, parlant tout haut les pensées... 

1. 27-28 (1859-186^-1870) : dans ce que j'ai appelé sa première 

phase, sa phase naturelle... — Au commencement de ce même 
paragraphe. — Mais le passage est rendu obscur, ici, par l'ad- 
jonction de la même épithète : naturelle, à phase et à conclusion. — 
Poe : the narration, in what I have termed its first or obvious 
phase, has a natural termination... [le récit, dans ce que j'ai 
appelé sa première phase ou phase claire, [c'est-à-dire où il n'y a 
pas lieu de chercher une signification symbolique] trouve sa con- 
clusion naturelle. . .]. 

1. 29 : qui ait franchi les limites de la réalité. 

Page 176, I. 1 : éternellement nécessaires ; l'une,... 

I. 8-9 : C'est l'excès dans la pensée qui ne doit être que suggérée, 

c'est la manie. . . 

1. 11-12 : le courant visible et supérieur, qui tourne à la prose, 

et à la prose de la. . . 

I. 13 : Dans le texte de 1859, le mot transcendantalistes renvoyait 



à la note suivante : 

(') Ecole américaine dont nous trouverions facilement en France des échantillons , 
dans les régions sereines, dans les régions chastes, etc.; Margaret Fuller en 
était. Généralement, des prêcheurs et des moralistes en poésie, une variété du com- 
positeur, pour mirlitons, — Boston et les transcendantalistes étaient la grande 
haine d'Edgar Poe. — C. B. 

Cf. L'Art Romantique, p. 155. — Sur Sarah Margaret 
Fuller, voyez un article de Poe sous ce titre, dans les LITERATI. 

Vu l'importance que la postérité devait reconnaître à ces deux 
/ morceaux : Le Corbeau et Méthode de Composition , nous avons cru 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 323 

• 

devoir nous enquérir de l'impression qu'ils avaient produite, en 
France, sur les contemporains. II est curieux de constater qu'clle 
ne fut guère favorable; on en jugera par les extraits suivants, 
dont le premier, il convient de le remarquer, est d'ailleurs tiré 
d'un article antérieur à la version française de Philosophy of Com- 
position : 

Louis Etienne, Revue contemporaine, juillet 1857 : Les Con- 
teurs Américains, Edgar Allan Poe. 

Ce qui manque au meilleur de ses contes [Descente dans le Mael- 
strom] doit manquer à tous les autres. Point d'élévation, pas même 
de sensibilité; des passions qui ressemblent à des atteintes de folie... 

L'âme ! l'âme ! voilà ce qui manque à ces horreurs qui donnent le 
frisson. Ce n'est pas à titre d'horreurs qu'elles tombent sous le juge- 
ment de la critique, mais parce qu'elles n'émeuvent que les nerfs, 
parce qu'elles ne troublent que la tête. Elles accusent une rare puis- 
sance : qui en doute ? Elles tordent la peau ; elles donnent la fièvre : 
elles ne vont pas jusqu'à l'âme... 

Non seulement Edgar Poe manque d'élévation; mais il affecte de 
n'en pas avoir. Une de ses poésies nous servira d'exemple. La pièce 
du Corbeau, The Raven, est un des chefs-d'œuvre de la poésie anglo- 
américaine : elle vaut bien des vers signés de Tennyson. Voici le 
sujet : le poète, perdu dans les regrets mélancoliques du passé, 
cherche en vain dans les livres, à la lueur de la lampe, l'oubli de sa 
chère Lénore qui n'est plus. Il entend un léger bruit : «Entrez! excu- 
sez-moi; je sommeillais un peu.» La porte ouverte ne laisse voir que 
les ténèbres. «Lénore !» Mais il n'y a rien là; il est bien seul. Le bruit 
recommence; ce doit être la fenêtre. II l'ouvre; un corbeau entre en 
voletant, et va se percher en haut de la porte, sur un buste de Pallas. 
Un petit dialogue s'établit entre le poète et le corbeau qui ne sait 
qu'un mot : Jamais, Nevermore. Cet adverbe poétique et fatal s'ajuste 
à toutes les pensées du poète pour doubler sa tristesse. «Je veux 
oublier Lénore ! — Jamais. — Reverrai-je au ciel Lénore? — Jamais. 
— Oiseau de sombre augure, fuis de ma solitude! — Jamais.» Le 
Corbeau demeure sur le marbre pâle du buste, comme un souvenir 
obstiné; et l'âme du poète du sein de la douleur ne se relèvera... 
jamais. II y a sans doute dans cette poésie un dilettantisme de tris- 
tesse, de la mélancolie réfléchie et voulue, de la douleur concentrée 



324 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

comme une essence fine et distinguée qui sied à un gentleman. Mai s 
il y a aussi un sentiment vrai qui se montre avec réserve : le poète 
a réellement aimé Lénore, et ceux qui l'ont connu le savent bien. 
Maintenant voici comment le poète se joue avec ses sentiments, avec 
sa poésie et avec l'admiration du public. 

Comme s'jl se repentait d'avoir montré un peu d'âme, il décom- 
pose son petit chef-d'œuvre, et nous donne le prétendu procédé avec 
lequel il a fait des vers admirés partout où se parle l'anglais. 11 publie 
un article sous le titre de Philosophie de la Composition, dont l'objet est 
de prouver qu'il a fait sa pièce comme on résout un problème de 
mathématiques. Données du problème : faire un poëme qui plaise à 
la fois au public et à la critique. Le lecteur voit d'ici un grand tableau 
noir et l'auteur construisant l'édifice algébrique et littéraire de son 
problème. Premier point, l'étendue; par une démonstration mathé- 
matique l'auteur prouve qu'une bonne poésie doit avoir ni plus ni 
moins qu'une centaine de vers. Second point, la couleur du sujet : 
le beau étant l'essence de la poésie, et ses manifestations les plus 
hautes étant celles qui sont empreintes de tristesse, on cherchera la 
beauté triste. Troisième point, le genre : ce sera le lyrique, attendu 
l'effet incontestable du refrain. Quatrième point : le refrain tombera sur 
un long et sur un r, le premier étant la voyelle la plus sonore, et le 
second la consonne la plus prolongée de la langue anglaise; ce refrain 
est donc, et ne peut être que Nevermore. Cinquième point : un être 
humain ne peut répéter toujours un même mot sans choquer la vraisem- 
blance ; ce sera donc un oiseau. Sera-ce un perroquet? Mais un perroquet 
nuirait à l'effet de tristesse exigé en vertu du second point; ce sera 
donc un corbeau. Sixième point, le sujet : point de sujet plus triste 
que la mort, et point de mort plus triste que celle d'une femme 
aimée. Septième point : mettre en présence le corbeau et l'amant qui 
pleure une femme aimée; un espace circonscrit est nécessaire à l'effet 
d'un incident isolé; la chambre de l'amant sera donc le lieu de la 
scène. Pour se faire introduire, l'oiseau frappera, non pas à la porte, 
mais à la fenêtre. On y gagnera même de piquer la curiosité. Hui- 
tième point : où se posera le corbeau ? Le buste de Pallas se présente 
naturellement : c'est dans la chambre d'un lettré; le mot de Pallas 
est sonore et le marbre tranche bien avec la plume noire de l'oiseau. 
Pourvu que le poëte ne veuille pas trop penser lui-même, c'est-à-dire 
s'il n'est pas transcendantahste, et s'il laisse à faire quelque chose à la 
pensée du lecteur, tout est vraisemblable, tout est naturel, parce que 
tout est bien calculé. Je fais grâce au lecteur du détail de la versifi- 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 325 

cation. Si l'on en croyait Edgar Poe , il a trouvé la meilleure poésie 
comme son Legrand trouve le trésor des flibustiers. D'autres sont 
les charlatans de l'inspiration, de la création spontanée; il est le 
charlatan du calcul. 

Arthur Arnould, Revue moderne : Edgar Poe, l'bomme, l'ar- 
tiste et l'œuvre , i cr juin 1865 (1) . 

... Qu'est-ce que l'œuvre, si ce n'est l'expression définitive et 
complète de l'homme et de l'artiste, le produit suprême de leur colla- 
boration? — Elle les contient tous deux, l'homme ayant fourni ses 
impressions, l'artiste leur ayant donné un certain langage et les ayant 
placées dans un certain milieu favorable à l'effet. 

Pour étudier l'artiste, chez Edgar Poe, nous possédons, du reste, 
un document des plus précieux, grâce à la sagacité de M. Baudelaire, 
qui a eu l'heureuse idée de traduire en entier un morceau remar- 
quable et réellement révélateur de l'écrivain américain. 

Ce morceau, c'est l'analyse, par Edgar Poe lui-même, «de la 
marche progressive» qu'il a suivie pour composer un de ses poëmes 
les plus célèbres, le Corbeau. Cette analyse, minutieuse et détaillée, 
comme tout ce qui est de la plume de l'auteur des Contes, a pour 
but «de démontrer qu'aucun point de la composition du poëme du 
Corbeau ne peut être attribué au hasard ou à l'intuition, et que l'ou- 
vrage a marché pas à pas vers sa solution, avec la précision et la 
rigoureuse logique d'un problème mathématique ». 

Donnons d'abord une idée du poëme : nous en serons mieux pré- 
parés ensuite à juger le procédé du poëte. 

Tel est, en peu de mots, tout ce petit poëme. L'effet en est saisis- 
sant. Ce «jamais plus)) qui termine chaque stance, crée peu à peu 
dans l'esprit du lecteur une impression de tristesse croissante. On voit 
dans le Corbeau la personnification du doute et du désespoir. Sous 
cette allégorie courte et vigoureuse, on se plaît à entrevoir un senti- 
ment vrai, une douleur vivante. — On ne croit guère au corbeau 
savant, et on s'inquiète peu de son interlocuteur, mais on suppose que 

111 Entre cet article et le précédent, il convient d'en mentionner un autre, 
assez important par ses dimensions du moins, d'ARMAND Renaud : Edgar 
Poe d'après ses poésies, Nouvelle Revue de Paris, 1" août 1864.. Mais nous n'y 
avons rien trouvé qui vaille d'être reproduit. 

2 1 A 



326 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

le poète, à l'abri derrière cette mise en scène fantastique, nous a 
révélé quelqu'une de ces souffrances secrètes, nous a donné le mot 
d'une de ces angoisses profondes qui agitent le cœur des hommes 
d'imagination, quand, en face d'une tombe fraîchement ouverte, se 
dresse tout à coup le problème de la vie future. On croit y voir le 
récit poétique de cette lutte qui s'établit, en pareil cas, entre le- désir 
ardent de prolonger notre amour au delà de la mort, et la froide 
raison qui répond que tout est fini pour toujours , qu'on ne se reverra 
«jamais plus!» 

Erreur! Le Corbeau ne contient rien de cela, du moins dans l'in- 
tention de l'auteur. Autre a été sa préoccupation, autre son but. 
S'il est arrivé à ce résultat c'est par une série de déductions logiques 
et de raisonnements mathématiques, et si un sentiment se dégage de 
ces vers, si une idée apparaît au milieu de ces stances, c'est que le 
lecteur les y apporte. Le poète, lui, n'y avait pas songé. Il a cherché 
seulement une certaine quantité de mots, de sons, d'images, destinés 
à produire un certain effet .voulu; il les a choisis, pesés avec soin, 
puis amalgamés ou opposés suivant certaines lois dont il va nous 
donner l'exposé minutieux. 

Ecoutons Edgar Poe. 

Tel est, en partie, ce document précieux. Edgar Poe s'y révèle 
complètement, et l'artiste y affirme l'homme à chaque mot. 

Ce sont bien là les théories, c'est bien là le procédé d'un Améri- 
cain, avec sa merveilleuse faculté d'analyse, sa passion du détail, son 
respect de la réalité, son esprit positif ayant besoin d'imposer des 
règles étroites et nettement définies, même aux caprices de l'imagi- 
nation et aux inspirations du poète. 

L'orgueil, l'orgueil immense et sans vaine ostentation, qui est la 
base solide et le fonds immuable du caractère anglo-saxon, anime le 
morceau entier et n'éclate nulle part. En effet, l'auteur ne nous dit 
pas : — J'ai écrit un chef-d'œuvre, et mon poème est sublime; je 
suis un grand homme, et tous les autres poètes du monde connu ne 
me viennent qu'à la cheville ; — mais il nous démontre froidement et 
résolument que le Corbeau est le seul poème parfait et digne de ce 
nom , qui ait jamais existé et qui puisse jamais exister. C'est le som- 
met de l'art. Au delà il n'y a plus rien. 

En effet, rappelez-vous son raisonnement. Il a trouvé le sujet le 
PLUS poétique et le PLUS beau. Il lui a donné la seule longueur qui 
pût convenir à ce sujet. II l'a composé en stances terminées par un 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 327 

refrain, et le refrain est déjà par lui-même le moyen d'effet le PLUS 
puissant. Il a donné à ce moyen d'effet, la perfection la PLUS grande, 
en le réduisant à un seul mot susceptible d'applications variables. Ce 
mot est le plus sonore et le PLUS mélancolique de la langue anglaise, 
et, grâce à ce concours de circonstances, il est arrivé à créer la plus 
grande intensité d'émotion possible. 

Donc le Corbeau n'est pas seulement un excellent poème, une 
œuvre des plus remarquables, il est le POEME, puisqu'il réunit toutes 
les conditions de la perfection et les SEULES, au plus baut degré. 

A cet égard, Poe n'éprouve aucun doute, aucune hésitation. 
Toutes les opérations qui l'ont conduit à ce résultat ne sont-elles pas 
exactes ? 

Il ne s'agit pas de discuter avec lui : on ne discute pas avec les 
théorèmes de géométrie. 

A dire vrai, nous ne croyons pas que tous ces raisonnements, tous 
ces calculs minutieux aient, en réalité, précédé la composition du 
Corbeau. Le poète a vraisemblablement suivi avec plus de naïveté et 
de naturel les tendances nécessaires de son esprit. 

Il a choisi un sujet mélancolique, parce que sa vie de désordre, 
son orgueil insatiable, sa misère inattendue succédant aux jouissances 
de la fortune, les souffrances et la mort d'une femme aimée, des 
passions dévorantes et les ravages de l'ivrognerie dans un tempéra- 
ment nervoso-biheux — joints à un esprit d'analyse qui grossit tous 
les détails, s'appesantit sur eux et les rend plus douloureux — , 
ainsi que le caractère indélébile de sa race, le portaient à la tristesse 
amère , au spleen farouche. 

II a choisi un sujet court, parce qu'écrivant presque toujours sous 
l'empire d'une excitation nerveuse factice, d'un accès de colère 
alcoolique — dont la durée ne saurait être prolongée au delà d'une 
certaine limite assez restreinte — , l'accès devenait nécessairement la 
mesure même de l'inspiration; parce que, préoccupé de lui-même, 
renfermé dans le cercle de ses propres sensations, malade étudiant sa 
maladie, le milieu de son inspiration était trop resserré et trop mono- 
tone, pour qu'elle pût s'y étendre et s'y renouveler à l'aise; parce que 
son esprit d'analyse mathématique le poussait à concentrer sa vue sur 
un point unique, à le creuser, à le décomposer, à le réduire à sa plus 
simple expression, il ne pouvait enrichir sa matière d'éléments étran- 
gers, et devait arriver vite à ce moment suprême, où il ne reste au 
fond de la cornue que des molécules inertes et sans lien entre elles. 

II a déclaré que la «beauté» était le seul domaine légitime de la 



328 NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

poésie, il en a exclu la vérité et la passion, parce que cet amour de 
la réalité palpable et de l'exactitude mathématique qu'il tenait de son 
origine — réalité, exactitude, qui ne se rencontrent que dans le 
détail infiniment petit — le condamnait à ne plus donner à l'art 
d'autre but que la production d'un effet, et que cet effet, en dehors 
de la vérité générale, de la passion vivante, ne pouvait résulter que 
d'une émotion violente et brusque de «l'âme», pour employer son 
mot, d'une sorte de commotion électrique surprenant et faisant vibrer 
les nerfs. 

Il a cherché en tout et partout le maximum, le maximum de tris- 
tesse, de sonorité, de beauté, etc., parce que, réduit à ne s'occuper 
que du détail, à poursuivre uniquement l'effet — et par des moyens 
purement matériels — , son instinct lui a révélé que cet effet devait 
être le plus puissant possible, afin d'étourdir l'esprit, de se justifier 
par sa force et son éclat. 

Or, cette force, cet éclat, ne pouvaient se rencontrer que dans la 
«totalité ou unité d'effet», et c'est pour cela qu'il l'a si soigneuse- 
ment poursuivie dans le Corbeau, dans ses Contes, dans chacun de 
ses ouvrages. 



Philippe Dauriac, Le Monde illustré, Revue Littéraire, 8 avril 
1865. — V. p. 262. 



Théophile Gautier, Moniteur Universel, 9 septembre 1867 : 
Charles Baudelaire. — Théâtre impérial italien , Réouverture. 

Edgar Poë (sic) n'était pas seulement un conteur d'histoires extra- 
ordinaires , un journaliste que nul n'a dépassé dans l'art de lancer un 
canard scientifique, le mystificateur par excellence de la crédulité 
béante, c'était aussi un esthéticien de première force, un très grand 
poète, d'un art très raffiné et très compliqué. Son poëme du Corbeau 
arrive par la gradation des strophes et la persistance inquiétante du 
refrain à un effet intense de mélancolie, de terreur et de pressenti- 
ment fatal dont il est difficile de se défendre. Ce n'est pas faire 
tort à l'originalité de Baudelaire de dire qu'on retrouve dans les 
Fleurs du Mal comme un reflet de la manière mystérieuse d'Edgar 
Poe sur un fond de couleur romantique. 



ECLAIRCISSEMENTS ET VARIANTES. 329 

Du MÊME dans les Rapports sur le progrès des Lettres, Pans, Impri- 
merie Impériale, 1868, p. 105 : 

Baudelaire, il faut l'avouer, manque d'ingénuité et de candeur; 
c'est un esprit très-subtil, très-raffiné, très-paradoxal, et qui fait inter- 
venir la critique dans l'inspiration. Sa familiarité de traducteur avec 
Edgar Poe, ce bizarre génie d'outre-mer qu'il a le premier fait con- 
naître en France, a beaucoup influé sur son esprit, amoureux des 
originalités voulues et mathématiques. Virgile a été l'auteur de Dante , 
Edgar Poe a été l'auteur de Baudelaire, et le Corbeau du poète amé- 
ricain semble parfois croasser son irréparable never, Ob ! never more 
dans les vers du poète parisien (1 >. 

(1) Cf. encore la notice placée en tête de l'édition posthume des Fleurs 
du Mal (Calmann Lévy, éd.), p. 25 et 4.5. 



TABLE DES MATIÈRES. 



Page. 

Extrait de la biographie d'Edgar Poe, par 

Rufus Griswold I 

Préface 9 

EUREKA 11 

Note du Traducteur 1 4.9 

LA GENÈSE D'UN POËME : 

[Préambule] 153 

Le Corbeau 155 

méthode de composition 160 



APPENDICE A EUREKA. 

Avertissement du scoliaste 180 

Corrections manuscrites d'Edgar Poe 181 



$22 TABLE DES MATIERES. 

Pages. 

Addenda 187 

Notes préparatoires 1 96 

Note de M. Edmond Bauer 202 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Histoire de la traduction d'Ec'REKA 207 

généralités 266 

Éclaircissements et Variantes 269 

Histoire de la Genèse dun Poème 301 

Éclaircissements et Variantes 303 



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250 Illustrations de Edmond Malassis et Fred-Money 

Gravées en couleurs par ANDRÉ et Paul Baudier 

3 vol. petit in-8°. Chaque vol. broché too fr. 

Tous les volumes de ces collections sont en vente reliés.